Africa-Press – Cameroun. À 93 ans, Paul Biya continue de régner sur le Cameroun comme il l’a toujours fait: dans le silence et le mystère. Mais en ce début d’année 2026, cette stratégie qui a fait ses preuves pendant plus de quatre décennies montre ses limites. Le silence présidentiel, autrefois perçu comme une marque de sagesse, est désormais interprété comme un signe de déconnexion.
« Paul Biya continue d’observer son traditionnel silence, marque de fabrique de sa gouvernance », note Jeune Afrique dans son enquête récente. Cette stratégie n’est pas nouvelle. Depuis qu’il a pris le pouvoir en 1982, le président camerounais a toujours cultivé le mystère, laissant ses collaborateurs et ses opposants dans l’incertitude quant à ses intentions réelles.
Cette méthode a longtemps porté ses fruits. En ne dévoilant jamais son jeu, Biya a réussi à maintenir un équilibre fragile entre les différentes factions du pouvoir, à déjouer les complots et à surprendre ses adversaires. « Paul Biya, passé maître dans l’art de dissimuler ses intentions », écrit Jeune Afrique, résumant parfaitement cette approche.
Face aux critiques sur son inactivité supposée, l’entourage présidentiel tente de maintenir l’illusion d’un chef d’État au travail. Jeune Afrique révèle que « les photographies rendues publiques par son entourage le mettaient en scène assis devant des piles de parapheurs encombrant une table basse. Pour démontrer que le président continue, inlassablement, de travailler? »
Cette mise en scène, aussi grossière soit-elle, illustre le décalage croissant entre la communication du palais d’Etoudi et la réalité perçue par les Camerounais. « Depuis sa prestation de serment, le 6 novembre 2025, le président réélu dans la tourmente s’est montré qu’à de rares occasions: discours à la nation du 31 décembre, vœux de début d’année, quelques clichés le montrant dans une rare intimité avec des membres de son clan », énumère Jeune Afrique.
Le problème, c’est que ce silence intervient dans un contexte de crise multiple. Selon les informations de Jeune Afrique, « en dehors du palais d’Etoudi, la perception est toute autre et le silence du président est aggravé par la cacophonie qui semble régner au sommet de l’État ».
L’affaire du Port autonome de Douala en est l’illustration parfaite. Plutôt que de trancher et d’imposer sa décision, Paul Biya a laissé pourrir une situation qui oppose son directeur de l’enclave, son ministre des Finances et son Premier ministre. « Paul Biya n’a pas jugé utile de sortir de sa retraite pour y mettre un terme », constate Jeune Afrique avec une pointe d’ironie.
Mais le calendrier politique pourrait contraindre le président à rompre son silence. Jeune Afrique identifie plusieurs échéances cruciales qui vont « l’obliger à clarifier ses intentions ».
La question des élections locales constitue le premier test. « Le chef de l’État va-t-il se conformer au calendrier, qui fixe [le 9 février] comme délai légal pour la convocation du corps électoral en vue des législatives? Ou va-t-il, une nouvelle fois, prolonger les mandats des élus locaux et reporter la tenue du scrutin? » interroge Jeune Afrique.
Selon l’analyse du média panafricain, ce choix sera lourd de sens: « Un report signifierait que la présidentielle a laissé suffisamment de doutes au sein du pouvoir pour que le président cherche à se donner un peu plus de temps afin de remobiliser ses troupes. En revanche, en convoquant le corps électoral, le président enverrait un message d’assurance malgré les tourbillons qui font tanguer le bateau Cameroun. »
Le 10 février, Paul Biya doit prononcer son traditionnel discours à la jeunesse camerounaise. Mais cette année, l’exercice s’annonce particulièrement délicat. Jeune Afrique révèle en effet que lors de sa dernière prise de parole, le 31 décembre, « Paul Biya avait annoncé qu’il ‘mettrai[t] en place’ un nouveau gouvernement ‘dans les prochains jours’. Il n’a pas tenu promesse. »
Cette promesse non tenue place le président dans une situation embarrassante. « Je me demande bien ce que ses communicants vont lui faire dire cette fois, s’interroge Samuel Hiram Iyodi, ancien candidat à la présidentielle. Je n’ose pas imaginer le casse-tête », rapporte Jeune Afrique.
Le président peut-il se permettre de faire une nouvelle promesse qu’il ne tiendra pas? Peut-il ignorer la question du remaniement au risque de perdre encore plus de crédibilité? Ou doit-il enfin annoncer ce fameux remaniement, prenant ainsi le risque de dévoiler son jeu et de mécontenter certaines factions?
Trois jours après ce discours, le 13 février, Paul Biya soufflera ses 93 bougies. « Ajoutant un symbole de plus au calendrier chargé de ce début d’année », souligne Jeune Afrique. Cet anniversaire, qui aurait pu passer inaperçu dans d’autres circonstances, prend cette année une dimension particulière.
À 93 ans, Paul Biya est l’un des plus vieux dirigeants en exercice au monde. Sa longévité au pouvoir (plus de 43 ans) soulève inévitablement des questions sur sa capacité à gérer les crises actuelles et à préparer l’avenir du pays.
Jeune Afrique note avec une certaine amertume que « les Camerounais, eux, pourront sans doute de nouveau découvrir les clichés de la pièce montée et de la réception organisée au palais présidentiel en l’honneur du chef de l’État, comme chaque année. » Une tradition qui contraste cruellement avec les attentes d’une population qui souhaiterait des réponses concrètes plutôt que des célébrations protocolaires.
La stratégie du silence, qui a si bien fonctionné pendant des décennies, semble aujourd’hui atteindre ses limites. Dans un monde hyperconnecté où l’information circule à la vitesse de la lumière, où les citoyens camerounais sont de plus en plus informés et exigeants, le mystère présidentiel n’impressionne plus autant.
Pire, il alimente les rumeurs et les spéculations. L’absence de communication claire laisse le champ libre à toutes les interprétations: le président est-il vraiment aux commandes? Sa santé lui permet-elle d’exercer pleinement ses fonctions? Son entourage ne prend-il pas des décisions en son nom?
« L’impatience est palpable au Cameroun, en particulier depuis la présidentielle d’octobre dernier », constate Jeune Afrique. Cette impatience concerne tous les secteurs de la société: la classe politique attend le remaniement, les opérateurs économiques attendent des décisions claires, la jeunesse attend des perspectives d’avenir.
Mais cette impatience se double d’une forme de résignation. Après plus de quatre décennies de pouvoir, les Camerounais connaissent leur président. Ils savent qu’il ne se laisse pas presser, qu’il prend son temps, qu’il avance à son rythme. La question est de savoir combien de temps encore cette méthode restera viable.
Les prochains jours seront cruciaux. Entre le 9 et le 13 février, Paul Biya devra prendre des décisions qui éclaireront ses intentions pour les mois à venir. Sortira-t-il enfin de son silence pour reprendre la main sur un appareil d’État qui semble fonctionner à la dérive? Ou continuera-t-il à cultiver le mystère au risque de voir son autorité s’éroder progressivement?
Comme le résume un observateur cité par Jeune Afrique, tout dépendra de la lecture que fait le président de la situation actuelle: perçoit-il ces crises comme des menaces nécessitant une intervention forte, ou comme des turbulences passagères qu’il peut laisser se résorber d’elles-mêmes? La réponse à cette question déterminera l’avenir politique du Cameroun dans les semaines à venir.





