Africa-Press – Cameroun. Les fossiles de Foskeia pelendonum, petit dinosaure ornithopode d’une soixantaine de centimètres de longueur, ont été découverts en 1998 sur le site de Vegagete, près de Villanueva de Carazo, dans des dépôts de plaine inondable du Crétacé inférieur, datés d’un peu plus de 120 millions d’années, puis conservés au musée des dinosaures de Salas de los Infantes, où ils ont été réétudiés pendant plus de vingt ans avant de pouvoir être formellement décrits.
Chez Foskeia, l’originalité tient avant tout au crâne: les chercheurs ont mis en évidence une combinaison de caractères rarement observée chez les dinosaures herbivores. Les dents prémaxillaires (c’est-à-dire situées à l’avant du museau) sont réduites, orientées vers l’avant et non-fonctionnelles. De façon conjointe, la première dent de la mandibule est filiforme et dirigée vers l’arrière: elle ne participait ni à la préhension ni au broyage des aliments. À l’inverse, les dents postérieures sont robustes, dotées d’un émail épais, indiquant un traitement répété de végétaux relativement durs.
Un crâne qui bouscule les modèles classiques
L’élément le plus frappant est la position très élevée de l’articulation entre la mâchoire inférieure et le crâne. Paul-Émile Dieudonné, paléontologue à l’Université nationale de Rio Negro, en Argentine, rappelle que « chez les premiers mammaliaformes, l’élévation de cette articulation s’accompagne de la subdivision du muscle masseter, d’une augmentation des zones d’attache des muscles adducteurs de la mandibule ainsi que de leurs bras de levier, d’une augmentation et d’un rééquilibrage des forces de mastication vers l’arrière de la mâchoire ».
Ce type de mastication est pour l’heure considéré comme absent chez les dinosaures. Cependant, des travaux récents suggèrent que, chez de nombreux ornithischiens, des insertions fibreuses de nature potentiellement musculaire pourraient avoir une origine plus avancée qu’on ne le pensait auparavant. « Dans le cas de Foskeia, l’identification des zones d’insertion des muscles adducteurs de la mandibule est encore à l’étude. Cependant, la surélévation du condyle craniomandibulaire indique que ces muscles devaient jouer un rôle dans la stabilisation de la mâchoire, favorisant l’usage des dents situées à l’arrière au détriment de celles situées à l’avant », explique le chercheur.
« Il est tentant de voir Foskeia comme le premier représentant d’une lignée ayant progressivement perdu les dents à l’avant de la mâchoire », indique Paul-Émile Dieudonné. Cette transformation pourrait être liée à la miniaturisation extrême des premiers rhabdodontes, laquelle aurait entraîné une perte nette de masse musculaire totale des muscles adducteurs.
Pour continuer à exploiter des ressources végétales comparables à celles de leurs ancêtres, ces petits dinosaures auraient ainsi développé une stratégie masticatoire différente, consistant en une priorisation de la mastication intraorale. Cette tendance se serait ensuite poursuivie chez les rhabdodontes de la fin du Crétacé, lesquels se caractérisent en effet par la possession de moins de dix dents fonctionnelles. Certains d’entre eux, comme Matheronodon provincialis, ne possèdent plus que quatre dents géantes par rangée dentaire.
Un mode de vie grégaire
L’histoire de Foskeia pelendonum ne se limite pas à l’étude de son crâne. Une étude histologique antérieure, fondée sur des coupes histologiques de fémurs et de tibias issus du même gisement, a montré que ce dinosaure présentait une croissance rapide et continue, sans lignes d’arrêt de croissance. Ces résultats, publiés dans la revue Cretaceous Research, indiquent que le plus grand individu connu était un subadulte tardif, confirmant la petite taille de l’espèce à maturité.
Tous les individus retrouvés à Vegagete, du nouveau-né au jeune adulte, proviennent d’un même assemblage, suggérant une vie en groupe. « Le fait de retrouver toute une série d’âges au même endroit est compatible avec un comportement grégaire », souligne Paul-Émile Dieudonné. De façon notable, les insertions musculaires liées à la propulsion de la patte arrière ne se développent que tardivement. De plus, chez les individus jeunes, les os restent fragiles et les ostéons – unité de base fonctionnelle de l’os compact – sont peu organisés, ce qui conduit les auteurs à envisager un mode de vie altricial, avec des jeunes dépendants des adultes pendant une phase prolongée.
Sur le plan évolutif, Foskeia occupe une position clé. Sa proximité avec Muttaburrasaurus, un grand ornithopode australien caractérisé par la présence d’une grande bulle nasale, renforce l’idée de connexions anciennes entre l’Europe et le Gondwana. Cette hypothèse repose sur l’existence d’une connexion terrestre intermittente entre l’Afrique et l’Europe, via une mosaïque de plateformes carbonatées et de micro-continents situés dans la région de l’actuelle Apulie, en Italie, émergés lors de phases de bas niveau marin au Crétacé inférieur. « La route apulienne est documentée à l’Aptien par des traces fossiles en Italie », rappelle Paul-Émile Dieudonné. Le gisement de Vegagete se situe légèrement en amont de cette période, mais les datations actuelles, fondées sur les algues charophytes, restent compatibles avec « une migration depuis le Gondwana à l’Aptien inférieur ».
Enfin, Foskeia rappelle combien les dinosaures de petite taille restent sous-représentés dans les archives fossiles. Les modèles phylogénétiques avaient longtemps suggéré que les ancêtres des rhabdodontes étaient plus grands, avant de diminuer de taille. « La découverte de Foskeia montre exactement l’inverse », insiste le chercheur. « Sans fossiles, il est extrêmement difficile de déterminer la taille réelle d’un ancêtre, même avec les meilleures données phylogénétiques ».
Dans des environnements tropicaux denses, la pression de sélection sur les petits herbivores aurait favorisé l’émergence de stratégies alimentaires spécialisées, ouvrant ensuite la voie à une augmentation de taille lorsque la pression de prédation et la compétition se sont relâchées, notamment dans les archipels européens du Crétacé supérieur.





