Cameroun : avec Paul Biya, c’est « Game of Thrones » à Etoudi

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Cameroun : avec Paul Biya, c’est « Game of Thrones » à Etoudi
Cameroun : avec Paul Biya, c’est « Game of Thrones » à Etoudi

Africa-Press – Cameroun. GAME OF THRONES » À ETOUDI (1/3). Au troisième étage du palais, à Yaoundé, un conseiller en uniforme franchit discrètement la porte du saint des saints. Le contre-amiral Joseph Fouda est l’un des rares que la Direction de la sécurité présidentielle (la célèbre DSP, dirigée par le général Ivo Desancio Yenwo) laisse circuler ici sans fouille préalable. Négligemment coincé sous son bras, un dossier, qui contient une série de notes destinées à Paul Biya. Le chef de l’État les a commandées la veille. Toutes sont courtes. Ses collaborateurs savent que le patron n’aime guère lire des analyses trop longues. Il apprécie les documents d’une page, compréhensibles en un coup d’œil. Certains en ont d’ailleurs fait leur spécialité, comme Jean-Claude Ayem, véritable ministre bis de l’Économie, installé depuis le milieu des années 2000 dans le bâtiment réservé au secrétariat général de la présidence.

Journées plus courtes

Le temps de Paul Biya est précieux, d’autant qu’il passe depuis quelques années moins d’heures qu’auparavant dans son bureau du troisième étage. À bientôt 90 ans – il les aura en février 2023 – et après quatre décennies au pouvoir, le chef de l’État a adapté son emploi de temps. Il se rend encore quotidiennement au Palais, où il reçoit dans la pièce qui jouxte son cabinet de travail. Le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, est là tous les vendredis après-midi. Les ministres les plus influents viennent une fois par mois environ. Mais les journées de Biya sont plus courtes.

Son dossier déposé, Fouda quitte le bureau du chef de l’État pour rejoindre le sien, à quelques mètres de là, sur le même palier. Derrière l’officier qui s’éloigne, le son d’une émission d’actualité. Paul Biya a conservé un poste de radio hérité de son prédécesseur, Ahmadou Ahidjo. Et, puisqu’il aime se tenir informé, il a aussi fait installer une télévision, souvent branchée sur une chaîne d’information en continu, et un grand écran qui lui permet d’observer des images satellites du pays, dont il est friand. Dans cette tour d’ivoire, peu sont autorisés à le déranger. Ils se comptent sur les doigts d’une main, aucun n’échappant au regard acéré du contre-amiral.

Joseph Fouda, les oreilles du président

Le contre-amiral Joseph Fouda, en 2011. © Maboup

Aux côtés de Paul Biya depuis 1982, Fouda a vécu le putsch manqué de 1984 avec le président et la première dame de l’époque, Jeanne-Irène. Il a ensuite longtemps côtoyé le premier aide de camp Roger Motaze (frère du ministre Louis-Paul Motaze), décédé en 1993. Devenu le bras droit du chef de l’État, il a pris du galon, atteignant le grade de contre-amiral. S’il n’est plus officiellement aide de camp, il est devenu conseiller spécial. Mais personne n’est dupe ­: rien ne se fait sans lui. « C’est les oreilles du patron », résume un intime du palais. L’expression peut être prise au sens littéral : Joseph Fouda est celui qui répond sur le téléphone portable de Paul Biya.

Contrairement à d’autres présidents à peine moins âgés que lui, l’ancien séminariste ne s’est en effet jamais résolu à s’offrir un smartphone. Il ne jongle pas avec les applications, n’échange pas sur les messageries. Il est d’une autre époque. « Si vous voulez le joindre, passez par le contre-amiral, qui transmet les demandes. Ensuite, le président peut vous rappeler s’il le désire », poursuit notre source.

Or la voix éraillée du chef de l’État se fait rare. Un ancien ministre nous confie avoir appris sa nomination au téléphone… de la bouche de Joseph Fouda. Il est même arrivé que ce dernier représente officieusement le président lors de négociations à l’étranger. « Comme beaucoup à Etoudi, il profite de la façon qu’a Paul Biya de gouverner à distance », analyse un familier du pouvoir.

Des appartements privés reliés au palais par un souterrain

Le contre-amiral est-il réellement incontournable ? « Il est celui qui voit le patron le plus souvent, quotidiennement, confie un habitué du palais. C’est plus que le directeur du cabinet civil, Samuel Mvondo Ayolo, ou que le secrétaire général, Ferdinand Ngoh Ngoh, qui sont fouillés à chaque audience et restent souvent plusieurs jours sans voir le chef. »

« Fouda est l’ordonnateur du troisième étage, mais il n’a pas le même pouvoir quand il s’agit des appartements privés », tempère un ancien de la garde présidentielle. À quelque 500 mètres du bâtiment principal d’Etoudi, Paul Biya dispose en effet de deux autres bureaux reliés à ses appartements, où c’est son majordome, un Bassa d’origine avec qui il aime discuter, qui s’occupe des communications. Surtout, dans ce domaine privé rattaché au palais par un souterrain, une femme reprend les rênes : Chantal Biya.

« Joseph Fouda contrôle une des sphères, mais ce n’est pas la seule qui compte », sourit l’une de nos sources. Ami de Roger Motaze (neveu de Jeanne-Irène Biya), l’officier n’a jamais été proche de l’actuelle première dame, dont l’influence grandit à mesure que Paul Biya se retranche dans ses appartements. Entre eux, une entente cordiale règne aux yeux des non-initiés. Mais, pour les plus aguerris aux joutes d’Etoudi, l’ambiance est bien plus froide.

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