Africa-Press – CentrAfricaine. À Bangui, capitale centrafricaine, l’eau et l’électricité restent un luxe inaccessible pour des centaines de milliers d’habitants. Dix-sept ans après l’arrivée de Faustin-Archange Touadéra aux affaires: comme Premier ministre puis président, la situation ne cesse de se dégrader.
Alors qu’il vient d’être réélu frauduleusement pour un troisième mandat de sept ans avec près de 78 % des voix, les Banguissois continuent de faire la queue dès trois heures du matin pour quelques litres d’eau non potable. Cette crise, qualifiée de “criminelle” par l’opposition, montre l’incurie d’un régime qui préfère les promesses nucléaires aux robinets qui fonctionnent.
Files interminables, hôpitaux à l’arrêt: le quotidien des oubliés Dans les quartiers Nzangoya, Damala, Fatima, ou encore dans les 4e, 6e, 7e et 8e arrondissements de Bangui, la même scène se répète chaque jour.
Dès six heures du matin, parfois trois heures, des centaines de personnes, bidons jaunes à la main, se massent devant des bornes-fontaines qui ne coulent que deux à trois heures par jour. Certains doivent marcher plusieurs kilomètres jusqu’à Nguitangola ou ailleurs pour accéder à une eau souvent non potable. Les attentes durent jusqu’à 17 heures. Les enfants, les femmes enceintes, les malades: personne n’est épargné.
Les conséquences de cette pénurie sont graves. À l’hôpital Saint-Charles, faute d’eau, des enfants sont libérés prématurément. Des écoles ferment. Les petits commerces, piliers de l’économie informelle, sont paralysés. Le chef de quartier de Nzangoya supplie le gouvernement d’agir. À Damala, commune de Bimbo, l’eau de la SODECA (Société de distribution d’eau en Centrafrique) ne coule plus depuis plus de cinq ans. À Fatima, depuis 2004, soit vingt-deux ans d’abandon total.
Cette urgence sanitaire gangrène la capitale. Le taux de pauvreté atteint désormais 68 %, et l’espérance de vie est passée de 60 ans avant 2016 à 53 ans aujourd’hui, selon les chiffres cités par l’opposition lors de l’émission Patara de la radio Ndèkè-Luka en janvier 2026. Une dégringolade qui coïncide précisément avec l’arrivée de Touadéra à la présidence.
Sur le plateau du débat Patara, le leader de l’opposition Raymond Adouma ne mâche pas ses mots: « Le président n’a pas été voté. Il a été élu par le conseil constitutionnel tout simplement parce qu’il n’a rien réalisé. La population n’est pas au centre des préoccupations de la politique du régime en place. Ce régime s’en fout ».
Adouma rappelle les promesses non tenues: « Vous aviez dit 5 000 châteaux d’eau. Il y a un seul château d’eau à Bimbo qui n’a même pas été terminé. Vous avez promis des pompes. Qu’est-ce que vous avez fait concrètement? Ils perdent leur temps à danser. Ils passent leur temps à montrer leur ventre ».
Du côté de la société civile, Quentin Gbouando est tout aussi sévère: « Cette situation, ça dure depuis longtemps. Nous interpellons le gouvernement à prendre des mesures sérieuses par rapport à cette situation qui gangrène aujourd’hui. Si l’État avait développé une politique décente, on ne pouvait pas rester là sur le plateau à en parler chaque année ».
Gbouando pointe du doigt l’absence d’investissement direct de l’État dans les infrastructures vitales. Les financements de la Banque mondiale destinés à l’eau et à l’électricité sont détournés ou mal utilisés. Pendant ce temps, les promesses officielles se perdent dans les annonces grandiloquentes.
Face à ces accusations, Fidèle Gouandjika, représentant du pouvoir, adopte une posture sidérante de minimisation et de déni. « C’est chaque année que vous faites des pataras sur cette histoire. Vous dites que le problème est récurrent. Voilà. Ce problème est récurrent depuis Bokassa, Dacko. Pendant la saison des pluies, ces problèmes n’existent pas. C’est la saison sèche dans le monde entier. » Comme si la soif et l’absence d’électricité pouvaient se justifier par un simple changement de saison. Comme si les gouvernements du monde entier laissaient leurs capitales sans eau pendant six mois par an.
Gouandjika poursuit sur un ton paternaliste : « Le Centrafricain ne meurt pas de soif. Il y a de l’eau. Mais c’est Sodéka qui a des problèmes. »
Puis, il tente de noyer le poisson dans des chiffres invérifiables: « En 2015, quel est le nombre de points d’eau? En fin 2025? Ça a augmenté énormément. La courbe, elle est montante. »
Uranium, pétrole, gaz… Dans dix à quinze ans, nous promet-on, une centrale nucléaire fournira 100 % d’électricité à la population. En attendant, les Banguissois peuvent crever de soif dans le noir. L’ironie atteint son comble lorsque Gouandjika lance à l’animateur: « Vous devez être fatigué de le faire. » Fatigués, ce sont surtout les Centrafricains qui le sont — fatigués d’attendre, fatigués de souffrir, fatigués de ces élus qui se moquent d’eux.
Dix-sept ans, c’est long. Assez long pour transformer un pays, moderniser des infrastructures, améliorer la vie des gens. Assez long aussi pour mesurer l’ampleur d’un échec. Depuis son passage comme Premier ministre jusqu’à sa réélection triomphale pour un troisième mandat — obtenu au mépris de la Constitution de 2016 qui limite normalement le nombre de mandats — Faustin-Archange Touadéra n’a apporté qu’aggravation.
Les routes se sont dégradées. L’espérance de vie a chuté. Le taux de pauvreté explose. Et pourtant, il est réélu avec 76 à 78 % des voix. Un paradoxe qui illustre soit une mascarade électorale, soit une résignation collective terrifiante.
Raymond Adouma, dans un cri du cœur, résume la tragédie: « Depuis que t’es réveillé à la tête de ce pays, on est passé de 60 ans d’espérance de vie à 53 ans aujourd’hui. Et ça a commencé à glisser à partir de 2016. L’état des routes qui s’est dégradé. La Constitution de 2016 dit qu’on ne peut pas tripler le mandat. » Cette situation n’est plus seulement de l’incompétence. Elle devient criminelle. Laisser des enfants sans eau dans les hôpitaux, forcer des populations entières à boire de l’eau non potable, condamner une capitale à vivre dans l’obscurité alors que les dirigeants s’enrichissent et dansent — c’est une violence d’État. Une violence lente, invisible, mais tout aussi meurtrière.
Bangui assoiffée. Bangui dans le noir. Bangui oubliée. Pendant combien de temps encore les Centrafricains devront-ils subir cette misère organisée? Pendant combien de temps encore les promesses de châteaux d’eau fantômes et de centrales nucléaires de science-fiction tiendront-elles lieu de politique publique?
La réélection de Touadéra pour sept nouvelles années laisse présager le pire. Si rien n’a changé en dix-sept ans, pourquoi cela changerait-il maintenant? La seule certitude, c’est que les Banguissois continueront de se lever à trois heures du matin, bidons à la main, espérant quelques litres d’eau pour survivre un jour de plus. Pendant ce temps, au palais, on danse.
Source: Corbeau News Centrafrique
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