Africa-Press – Congo Kinshasa. La République démocratique du Congo serait un « État sorcier ». Devant les juristes, constitutionnalistes et professeurs réunis le 18 février 2026 au Palais du Peuple pour marquer les vingt ans de la Constitution, le professeur Émile Bongeli a lancé une bombe intellectuelle qui, depuis, embrase la toile.
L’enseignant à l’université de Kinshasa a lâché sans trembler: « La RDC est un État sorcier, un État qui, depuis son origine avec Léopold 2, ne fait que nuire à la population. Toutes les mesures que l’on prend, se traduisent toujours par des problèmes pour la population. Par réflexe de survie, elle doit aussi chercher des mesures sorcières pour contrer la sorcellerie de l’État. Chacun de nous commet au moins 5 infractions par jour pour survivre. On doit violer la loi au moins 5 fois pour survivre. On insulte, on corrompt, on vole si on peut le faire… ». Les mots sont durs. Ils ne cherchent ni à séduire ni à rassurer. Ils accusent l’État. Ils accusent la société. Ils accusent chacun de nous. Et la question surgit immédiatement: a-t-il menti?
Vingt ans de Constitution… et une accusation
Le 18 février 2026, la Loi fondamentale a soufflé sur ses vingt bougies. À l’occasion, l’Institut pour la démocratie, la gouvernance, la paix et le développement en Afrique (IDGPA), en collaboration avec la faculté de Droit de l’université de Kinshasa, a organisé un colloque pour dresser le bilan et tracer les perspectives. Parmi les intervenants: le politologue Eugène Banyaku, les constitutionnalistes André Mbata, Evariste Boshab, Jacques Ndjoli… et enfin le sociologue Émile Bongeli. Mais surtout c’est cette dernière voix qui a traversé le pays en quelques heures.
« Survivance dégénérée », « illégalité», « visions sorcière »
Retenez, ce n’est pas une sortie isolée. Pour rappel, le 7 décembre 2024 déjà, lors d’une conférence à l’université de Kinshasa organisée par le département des Sciences sociales, politiques et administratives avec la structure Café politique, le sociologue Émile Bongeli développait la même lecture. Il affirmait: « L’État congolais actuel n’est qu’une survivance dégénérée, gangrénée de l’État léopoldien, dont la nature originelle repose sur l’illégalité. L’État congolais est un État sorcier à partir de Léopold II. Les visions de Léopold II étaient des visions sorcières. Le sorcier, c’est celui qui apporte le malheur, qui fait le mal. Notre État est sorcier dès sa naissance », lançait-il.
Pour le tribun, le mal est originel. Structurel. Hérité. « Chacun de nous commet au moins 5 infractions par jour ». Là où la polémique explose, c’est quand le professeur ne s’arrête plus à l’État. Il vise la société. Il affirme que la population, pour survivre, adopte des stratégies « sorcières » pour contrer la « sorcellerie de l’État ». Il parle de corruption ordinaire. D’insultes. Des tricheries. Des violations quotidiennes de la loi. Sommes-nous réellement contraints de frauder pour vivre? Sommes-nous devenus complices du système que nous dénonçons?
Embouteillages monstres, salaires de misère, fonctionnaires « vampires »
Pour illustrer son intervention, il a évoqué ce jour-là, les embouteillages dans la capitale, les salaires modiques qui transforment les postes publics en instruments de prédation. Il parle d’un pays sans repères, sans vision, sans valeurs. Il va jusqu’à dire que chacun a développé « l’intelligence de la poule », cherchant seulement à manger, dormir et satisfaire ses instincts. La formule choque, humilie et interpelle.
Aujourd’hui, toutes les décisions qui se prennent par l’État sont des décisions contre-productives. Chaque fois que l’on prétend arranger quelque chose, on l’aggrave. Prenons le cas des embouteillages: j’ai quitté chez moi à 8 heures, et j’arrive ici à 11 heures. Tout ceci parce que l’on veut arranger les embouteillages, on crée des nouvelles lois qui ne marchent pas.
Et de poursuivre: « D’où, si l’on regarde de près tout ce que l’on fait, le salaire que l’on paye, le salaire de misère, de sorte que chaque fois qu’un fonctionnaire de l’État occupe un poste, il s’en sert, il vampirise son poste: vous voulez voir le chef, il faudrait payer de l’argent au préalable. Chacun de nous travaille pour soi. Comme l’État est sorcier, les citoyens pour survivre, doivent contrer la sorcellerie de l’État, en montant des stratégies toutes aussi sorcières que l’État: chacun de nous doit commettre au moins 5 infractions par jour pour survivre. Soit vous corrompez, vous insultez, vous trichez, etc.[…] chaque fois que l’État prend une mesure, les agents de l’État en profitent pour se servir, et les autres citoyens aussi montent des stratégies sorcières pour faire face à la sorcellerie de l’État ».
Bongeli a recommandé aux étudiants de s’instruire à travers des ouvrages rédigés par des savants et chercheurs congolais en raison de l’adéquation de leur contenu avec la réalité congolaise. « Toutes les théories écrites par les Occidentaux concernant les Congolais sont fausses à 50 % destinées à nous maintenir dans cet état[…] au lieu de lire n’importe quel auteur occidental, lisez vos professeurs parce que ce que nous écrivons, nous le tirons de l’expérience de notre pays », a-t-il soutenu.
La toile divisée: génie lucide ou insulteur national?
Depuis, les réactions fusent. Certains saluent le courage d’un professeur qui ose dire tout haut ce que beaucoup murmurent. D’autres dénoncent une caricature insultante d’un peuple déjà meurtri. Une question revient avec insistance: si la RDC est un État sorcier et si la population adopte des pratiques “sorcières”, alors le professeur lui-même n’est-il pas inclus dans cette société ou sorcellerie?
La formule se retourne contre son auteur. A-t-il menti? C’est la vraie question. Quand un citoyen doit “payer” pour voir un chef. Quand une mesure publique produit l’effet inverse de celui recherché. Quand chacun cherche d’abord à se servir avant de servir. Est-ce de la sorcellerie? Ou simplement l’échec d’un système? Selon un analyste, Émile Bongeli n’a pas proposé un slogan. Il a lancé un miroir. Et ce miroir dérange. Exorciser l’État? Le professeur ne s’est pas limité au constat. Il parle d’“exorciser l’État”. Il appelle à recréer une vision qui fasse de l’État un promoteur du bonheur collectif et non un instrument d’exploitation.
Il invite les Congolais à lire les chercheurs de leur propre pays, à penser le pays depuis son expérience propre. Provocation? Diagnostic lucide? Exagération dangereuse? Une chose est certaine: en pleine célébration des vingt ans de la Constitution, la formule “État sorcier” a éclipsé les discours techniques.
Et désormais, la question est posée à toute la nation: Sommes-nous réellement victimes d’un État sorcier? Ou acteurs d’un système que nous entretenons nous-mêmes? Chacun peut répondre aisément dans son coin. Mais le débat lui, ne fait que commencer.





