
Africa-Press – Djibouti. À l’heure où partout ailleurs sur le continent les bases militaires étrangères – françaises en particulier – sont de plus en plus considérées comme indésirables au point de devenir les abcès de cristallisation du néo-souverainisme africain, la République de Djibouti vit dans la sérénité sa cohabitation avec la présence permanente sur son sol de plusieurs milliers de soldats venus de trois continents. Une singularité due à trois facteurs. Géopolitique, tout d’abord : pour ce petit pays tardivement indépendant, confronté aux convoitises de ses voisins, les bases constituent une sorte d’assurance-vie dont le million de Djiboutiens a intégré la nécessité. Financier, ensuite : le loyer de ces implantations contribue de façon significative au budget national. Mémoriel, enfin : contrairement à d’autres, Djibouti n’a pas vécu la période coloniale comme un traumatisme sur lequel prendre une quelconque revanche, tant elle fut pelliculaire, mais comme une étape de la construction nationale.
Quarante-six ans après l’indépendance, l’ancien Territoire des Afars et des Issas est passé du statut de pays improbable défini par les frontières de ses voisins à celui d’État incontournable au carrefour de l’une des voies maritimes les plus fréquentées au monde. État vigie, État entrepôt, hub de communication sur la route de la soie, caserne mondialisée pour les militaires américains, chinois, français, japonais et européens, port ultra-compétitif indispensable à ce géant enclavé qu’est l’Éthiopie, Djibouti est tout cela à la fois. Avec, bien sûr, toutes les caractéristiques d’un pays en voie d’émergence, certes privilégié dans le contexte régional puisque son revenu national brut par habitant est équivalent à la somme de ceux de ses trois voisins réunis, mais confronté à des inégalités sociales encore profondes et aux aléas d’une vie démocratique sous étroite surveillance.
Au pouvoir depuis 1999, Ismaïl Omar Guelleh, 75 ans, incarne ce Djibouti-là. À la fois ouvert sur la modernité et convaincu que le développement économique précède et détermine celui des libertés publiques, ce bon père de famille à la main de fer a reçu JA le 13 mars au palais de la République. De retour de l’inauguration d’un nouveau complexe hôtelier quatre étoiles 100% djiboutien à Tadjourah et sous le ciel gris d’une saison des pluies aussi parcimonieuse qu’espérée.
Djibouti vient de traverser trois années très difficiles marquées par les répercussions de la crise sanitaire liée au Covid-19, par la guerre en Éthiopie et par le conflit russo-ukrainien. Comment avez-vous fait pour vous maintenir à flot ?
Ismaïl Omar Guelleh : Lorsqu’il est pris dans une tempête, l’équipage d’un boutre s’efforce de suivre les vagues plutôt que de les affronter, de replier la voile et de sauver ce qui peut l’être. C’est ce que nous avons fait.
La crise éthiopienne a eu un fort impact sur les activités portuaires de Djibouti. En novembre 2022, une paix fragile a été conclue entre Addis-Abeba et les rebelles du Tigré. Est-il dès lors raisonnable de parier sur un rebond de l’économie de votre grand voisin ?
Je le crois, tout au moins je l’espère. Le volume global du transit à destination de l’Éthiopie a chuté de 11% en 2022, mais il devrait, selon nos prévisions et en tenant compte de l’arrêt de la guerre civile, croître de 12% en 2023, avec un résultat brut d’exploitation de l’ordre de 126 millions de dollars, soit une hausse de 25 %. Même si l’Éthiopie demeure lourdement handicapée par le volume de sa dette chinoise, de l’ordre de 13 milliards de dollars, notre souhait et notre intérêt sont que l’accalmie sécuritaire qui prévaut depuis cinq mois débouche sur une véritable paix.
Dépendre exclusivement du port de Djibouti pour ses échanges commerciaux semble de plus en plus poser un problème au gouvernement éthiopien, qui préconise le développement de deux nouveaux débouchés portuaires : Assab, en Érythrée, et Berbera, au Somaliland. Cette tentation vous inquiète-t-elle ?
Il y a une double tentation. La première est d’ordre géopolitique et, en ce qui nous concerne, elle est quasi existentielle. Depuis la perte de l’Érythrée, l’Éthiopie est privée de tout accès à la mer et ne s’y résout pas. Cela induit, pour Djibouti, une sorte de menace diffuse et structurelle avec laquelle nous avons appris à vivre. La seconde tentation, compréhensible celle-là, relève de la volonté de nos voisins de diversifier leurs circuits commerciaux. Sur ce point, je ne suis pas inquiet : les avantages comparatifs de Djibouti par rapport à ses concurrents sont, aux yeux des hommes d’affaires éthiopiens, plus qu’évidents.
NOUS VOULONS RÉCUPÉRER L’ÎLOT DU HÉRON, MAIS L’ARMÉE FRANÇAISE BLOQUE DEPUIS DES ANNÉES
En décembre 2022, dans sa dernière revue, le FMI a recommandé à Djibouti d’agir de toute urgence pour rétablir la viabilité de sa dette extérieure publique, détenue à 70% par la Chine. Que comptez-vous faire ?
Suivre nos propres décisions. Notre dette à l’égard de la Chine s’élève à 500 millions de dollars, et s’articule autour de deux secteurs vitaux : l’eau et le chemin de fer. Nous venons d’obtenir un nouveau moratoire de quatre ans pour son remboursement, et les négociations que nous menons avec Pékin pour sa restructuration se déroulent normalement.
Le loyer des bases militaires française, américaine et chinoise n’a pas été révisé depuis 2016. N’est-il pas temps de le réévaluer au cas par cas ?
Tout à fait. Et c’est ce que nous nous apprêtons à faire, en prenant également en compte l’aspect domanial de chacune de ces implantations. Les Chinois occupent 40 hectares, les Américains 150 et les Français 450, depuis l’aéroport de Djibouti jusqu’à l’îlot du Héron, au nord de la capitale. Nous souhaitons récupérer une partie de ce quartier pour l’ouvrir aux investissements touristiques, et j’ai interpellé le président Emmanuel Macron à ce sujet, comme je l’avais fait avec ses prédécesseurs. À chaque fois, les responsables politiques français semblent nous comprendre, mais les militaires bloquent. Leur projet est non seulement de rester sur place, mais d’y implanter une base navale européenne. Nous ne sommes pas d’accord et nous l’avons fait savoir.
Le processus de privatisation partielle de Djibouti Télécom, annoncé en octobre 2022, ne suscite pas vraiment l’intérêt des investisseurs. Ne faudrait-il pas leur offrir une participation plus importante ?
C’est possible, mais le problème est que les gros opérateurs internationaux comme Orange veulent 100% de Djibouti Télécom ou rien. Les petits opérateurs, eux, acceptent le principe d’une participation minoritaire, mais les sommes qu’ils proposent sont insuffisantes. Nous attendons.
Votre litige avec les Émiratis de DP World à propos du terminal à conteneurs de Doraleh dure depuis plus de cinq ans. Ce bras de fer ne finit-il pas par porter préjudice à l’image de votre pays auprès des investisseurs ?
Je ne le pense pas. Pour peu que l’on nous écoute, il est clair que nous sommes dans notre droit et que la seule erreur que nous ayons commise a été de faire trop de concessions à DP World lorsque cet opérateur gérait le terminal, entre 2006 et 2018. Lorsque nous nous sommes aperçus que ce terminal était loin d’être exploité à la mesure de son potentiel, nous l’avons confié à China Merchants, et les résultats sont là. C’était une décision souveraine sur laquelle nous ne reviendrons pas, quoi qu’il en coûte.
N’y a-t-il donc aucun compromis possible ?
Si, bien sûr. Toutes les portes restent ouvertes. Nous reconnaissons que la société DP World détient 35% des parts du terminal à conteneurs et nous sommes disposés à travailler avec elle en tant qu’actionnaire minoritaire. Deux séances de négociation ont eu lieu à Dubaï et une troisième se tiendra prochainement à Djibouti. Pour l’instant, nous avons affaire à ses avocats et à ses agents, mais nous ne devrions pas tarder à passer à un stade supérieur. La raison finira par l’emporter.
Une sécheresse aiguë sévit dans la Corne de l’Afrique. Jointe aux tensions inflationnistes sur les prix des produits de base et de l’électricité, cette situation ne risque-t-elle pas de fragiliser encore plus les Djiboutiens en état d’insécurité alimentaire grave – soit 17 % de la population ?
La lutte contre la pauvreté est pour moi une obsession quotidienne. Et nous faisons face à la situation que vous décrivez au maximum de nos capacités. Le programme d’assistance sociale santé couvre 100% de la population qui vit en état de grande pauvreté et 92% de ceux qui se trouvent en état de pauvreté relative. Les étudiants issus des régions de l’intérieur, les personnes âgées vulnérables et les orphelins bénéficient d’une assistance financière directe. Un millier de familles pauvres se sont vu octroyer un logement social, 1 500 d’entre elles ont désormais accès à l’électricité, et l’eau est gratuite pour tous. Ce n’est pas assez, ce n’est jamais assez. Mais si vous rapportez ces derniers chiffres à ceux de notre population et de notre PIB, on peut difficilement soutenir que notre croissance n’a pas été inclusive.
Au début de janvier, vous avez annoncé sur votre compte Twitter que vous envisagiez la construction d’une base de lancement spatiale à Obock. Ce serait une première en Afrique. D’où est venue cette idée ?
Les Chinois de Hong Kong Aerospace Technology Group [HKATG] nous l’ont proposée et je l’ai tout de suite acceptée. Selon leurs calculs, Obock est l’endroit idéal. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls, puisqu’une société américaine vient de déposer un dossier similaire. Un protocole d’accord a été signé avec les Chinois, et le contrat définitif sera conclu le plus rapidement possible.
Pour réaliser ce projet, HKATG devrait investir au moins 1 milliard de dollars. S’ensuivra une période de cogestion de trente ans, à l’issue de laquelle Djibouti prendra le contrôle total de l’actif. Est-ce bien cela ?
Oui, dans les grandes lignes. J’ajoute que nous avons, par ailleurs et sans rapport avec ce projet, acquis deux nanosatellites, dont les prix ont beaucoup baissé depuis l’apparition de ce que les Américains appellent le New Space. Ils devraient être mis sur orbite avant la fin de cette année, en collaboration avec l’université de Montpellier, en France.
Djibouti, futur hub spatial ?
Nous n’en sommes pas encore là, mais c’est, pour nous, un véritable enjeu de souveraineté. À titre d’exemple, la concrétisation de ce projet nous permettra de réduire notre dépendance budgétaire vis-à-vis des bases militaires étrangères, ce qui n’est pas rien.
Les élections législatives du 24 février ont, une fois de plus, été très largement remportées par la coalition au pouvoir (58 sièges sur 65). Quelles leçons en tirez-vous ?
Cette coalition date d’il y a presque trente ans, lorsque le Rassemblement populaire pour le progrès [RPP] et le Front pour la restauration de l’unité et la démocratie [Frud] ont décidé d’enterrer la hache de guerre et d’unir leurs forces. D’autres partis les ont rejoints depuis. Mais cette alliance constitue le tronc de ce qu’on appelle l’union pour la majorité présidentielle, et les résultats des dernières législatives démontrent que le tronc reste solide.
Qui dit législatives dit nouveau gouvernement, voire nouveau Premier ministre…
Ça, c’est une habitude française, pas une obligation à Djibouti. Cela dit, il y aura sans doute un remaniement gouvernemental. Nous verrons cela après le mois de ramadan, rien ne presse.
En attendant, l’Assemblée nationale vient de se doter d’un nouveau président : l’ancien Premier ministre Dileita Mohamed Dileita. Comment interpréter ce choix ?
Comme la confirmation de notre amitié et de notre engagement en faveur de l’unité nationale.
Votre parti, le RPP, va-t-il changer de secrétaire général ?
Normalement. Mais là encore, rien ne presse.
L’élection présidentielle de 2026 approche et tout Djibouti bruisse de rumeurs. Confirmez-vous que vous ne serez pas candidat et que vous ne modifierez pas la Constitution ?
Je le confirme. Comme le dit un proverbe arabe, « tout fil a un bout ». Tout s’arrête quelque part.
Les Djiboutiens attendent que vous leur dévoiliez l’identité de celui qui sera votre candidat. N’ont-ils pas raison ?
Je les comprends. Mais il faut savoir être patient. Je le dirai au moment opportun, et le plus tard sera le mieux. Nous ne sommes pas à une année près.
La quasi-absence d’opposition dans le paysage politique djiboutien – elle ne détient que 7 sièges à l’Assemblée, et plusieurs partis ont été interdits – ne constitue-t-elle pas un problème pour la démocratie ?
Est-ce vraiment une tare pour la démocratie que d’avoir une large coalition au pouvoir, fondée sur la tolérance, l’inclusion et la diversité ? Je ne le pense pas. Est-ce vraiment adopter un comportement démocratique que de boycotter des élections, de jouer les martyrs, voire d’inciter à la violence par peur du verdict des urnes ? Je ne le pense pas.
Deux de vos opposants emblématiques, Daher Ahmed Farah et Abdourahman Mohamed Guelleh (dit TX), sont rentrés au pays. Les considérez-vous comme des concurrents potentiels pour votre camp en 2026 ?
Qu’ils soient ici parmi nous est une bonne chose. Il faut qu’ils s’expriment, qu’ils organisent des meetings, qu’ils mobilisent. J’y vois deux avantages. D’abord, cela incite nos militants à ne pas s’endormir sur leurs lauriers. Ensuite, cela permet d’évaluer leur popularité réelle plutôt que leur popularité fantasmée sur les réseaux sociaux. Tous deux savent très bien qu’en additionnant les membres de leur famille, leurs partisans et les curieux qui s’intéressent à leur personne, ils réunissent au maximum une petite centaine d’individus chacun – et je suis généreux.

Les islamistes du Mouvement pour le développement et la liberté, proches des Frères musulmans, ne sont pas autorisés à exercer une activité politique, mais leurs réseaux dormants sont toujours là. Constituent-ils un danger pour votre régime ?
Comme un danger pour le pays, c’est évident. Ils font un travail souterrain, sournois et difficile à capter. Ils multiplient les réunions clandestines dans les mosquées ou au domicile de certains de leurs leaders comme Abdourahman Barkat God, rentré du Canada et qui cherche manifestement à se faire arrêter. Leur cible, ce sont les gens simples qui ne croient qu’au paradis et à l’enfer. Ils les manipulent à loisir. Pendant la campagne des législatives, en février, ils ont fait du porte-à-porte pour appeler au boycott avec cet argument toxique : « Si tu votes, tu seras comptable devant Dieu des crimes de celui pour qui tu as voté, alors que tu es un bon musulman ». Fort heureusement, nous restons hyper-vigilants sur le contenu des prêches publics du vendredi, dont les thèmes sont distribués à l’avance aux imams par nos soins.
JE N’AI JAMAIS CRU QU’UN POUVOIR FONDÉ SUR UNE SEULE COMMUNAUTÉ POUVAIT S’EXERCER AU-DELÀ DES LIMITES DE MA PROPRE MAISON
Vos opposants dénoncent volontiers le rôle économique et financier de ce qu’ils appellent le « clan présidentiel ». Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent de favoriser votre propre clan, les Mamassans ?
Je n’ai pas demandé à Dieu de me donner une autre tribu et, comme tout Djiboutien, j’appartiens à la fraction d’une tribu déterminée, que je n’ai pas choisie. Mais je n’ai jamais organisé la moindre réunion tribale et je n’ai jamais cru qu’un pouvoir fondé sur une seule communauté pouvait s’exercer au-delà des limites de sa propre maison. Aucun tribaliste n’a réussi en politique car pour réussir en politique il faut fédérer.
Les mêmes vous reprochent aussi de promouvoir les intérêts de votre famille…
Qu’ils le prouvent ! À la moindre preuve concrète, je suis prêt à me rendre devant un tribunal. Pour le reste, ce type d’offense est le pain quotidien des agitateurs de réseaux sociaux, ici comme partout ailleurs.
L’ÉTHIOPIE SORT FRAGILISÉE DE LA GUERRE CIVILE. ET JE CRAINS FORT QUE CELA NE SOIT DURABLE
Djibouti est l’un des rares pays africains – et le seul en Afrique de l’Est – où l’homosexualité n’est pas pénalisée. Comment expliquez-vous cette singularité ?
Tant que cela relève de la sphère strictement privée, il n’y a aucune raison pour que l’État ou la justice interviennent.
Votre voisin, l’Éthiopie, se relève avec peine de deux années de guerre civile. Le pays sort-il fragilisé ou consolidé de cette terrible épreuve ?
Fragilisé, hélas, ne serait-ce que par le nombre de victimes de cette tragédie : près d’un demi-million de morts ! Le cœur de l’Éthiopie historique et ancestrale que nous connaissons, ce sont les Tigréens et les Amharas unis dans une même nation. Or quelque chose a été brisé entre eux, et je crains fort que ce ne soit durable.
Certes, en acceptant de négocier la paix avec les rebelles du TPLF, Abiy Ahmed, le Premier ministre, a fait preuve de courage politique, et n’a pas craint la contradiction puisqu’il les considérait officiellement comme des terroristes. Mais la fracture demeure, et elle en provoque d’autres, notamment avec la faction radicale et violente de la communauté oromo, qui tente de profiter de l’affaiblissement de l’État pour contester le leadership amhara.

Les troupes érythréennes alliées d’Abiy Ahmed et accusées d’avoir commis de nombreux massacres se retirent progressivement du Tigré. Ne craignez-vous pas que, désormais désœuvrées, elles se retournent contre vous ?
C’est un risque, en effet. Car c’est une armée nombreuse, très mal payée et qui se nourrit sur la bête, pille et viole dès qu’elle en a l’occasion. Cela dit, ce n’est pas une armée cohérente. À l’image du pouvoir politique en Érythrée, elle est dominée par une élite chrétienne orthodoxe de langue tigrigna. Les musulmans, eux, sont de plus en plus marginalisés.
Où en sont vos relations avec le président Issayas Afewerki ?
Nulle part. Aucune amélioration.
Un autre de vos voisins, le Somaliland, a fait sécession avec la Somalie il y a trente-deux ans. Personne, à ce jour, n’a reconnu son indépendance. Envisagez-vous de le faire ?
Nous serons les derniers à le faire ! Pourquoi vouloir créer d’autres problèmes à nos frontières ? Les dirigeants de cette région sont nos amis, et nous entretenons avec eux des relations pacifiques, à l’instar de celles que nous avons avec le gouvernement somalien. À cette différence près que la Somalie est un État fédéral, dont nous respectons l’intégrité territoriale.
Depuis huit ans, le Yémen, distant d’une trentaine de kilomètres des côtes de Djibouti, est ravagé par une guerre civile dont vous subissez des conséquences, en particulier l’afflux de réfugiés. Le rétablissement, le 10 mars, des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite, deux acteurs clés de ce conflit, permet-il d’entrevoir une issue à cette crise ?
Je le pense et l’espère. C’est en tous cas une très bonne nouvelle.
NOUS AVONS POLIMENT DÉCLINÉ LA REQUÊTE DES RUSSES D’INSTALLER UNE BASE MILITAIRE CHEZ NOUS
Vous aviez gelé vos relations avec Téhéran en signe de solidarité avec les Saoudiens. Allez-vous les rétablir ?
Ce qui a été gelé peut rapidement être dégelé, cela va de soi.
Quels sont vos rapports avec la Russie, dont vous avez été l’un des quelques pays africains à sanctionner systématiquement l’invasion de l’Ukraine lors des votes à l’ONU ?
Ce que nous sanctionnons, c’est le non-respect d’un principe : on ne bombarde pas des villes et des civils pour résoudre un problème bilatéral, quel qu’il soit. Pour le reste, la Russie a été l’un des premiers pays à reconnaître l’indépendance de Djibouti et à y ouvrir une ambassade. En matière de coopération, les Russes forment nos pilotes d’hélicoptère. Mais cela s’arrête là. Comme vous le savez, nous avons poliment décliné leur requête d’installer une base militaire chez nous.
Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, s’est rendu en 2022 en Érythrée. Au cours de cette visite, il a évoqué l’ouverture d’une base russe dans le port de Massawa. Cela vous inquiète-t-il ?
Nous surveillons cela de très près.
LES DJIBOUTIENS ONT SU TOURNER LA PAGE DE LA COLONISATION SANS RANCŒUR NI AMERTUME
Revenons à la base française : qu’attendez-vous des négociations portant sur le renouvellement de vos accords, qui expirent en mai 2024 ?
Nous ne quémandons pas la charité mais nous réclamons notre juste dû, tant sur le plan financier que sur le plan domanial. Nous savons que la France tient beaucoup à cette base, le président Macron l’a redit en marge de son récent voyage en Afrique centrale. Très bien. Nous ne demandons pas mieux que de nous entendre avec ce partenaire à qui nous sommes habitués, même si notre coopération économique bilatérale n’est guère brillante. Mais chacun doit faire sa part.
Ce que l’on appelle, en Afrique francophone, le « sentiment antifrançais » et dont la progression au sein de la jeunesse inquiète Emmanuel Macron a-t-il atteint Djibouti ?
Non. Ce sentiment a existé ici pendant une courte période, à peine une décennie entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, alors que la répression coloniale s’abattait sur les militants indépendantistes. Et il encore s’agissait-il beaucoup plus d’un rejet des élites djiboutiennes hostiles à l’indépendance que des Français eux-mêmes.
Mon prédécesseur, le président Gouled Aptidon, a dès le début choisi la voie de la coopération équilibrée. Par la suite, j’ai moi-même veillé à ce que la présence militaire française soit acceptée des Djiboutiens. Lorsque, en 2009, le président Sarkozy a souhaité délocaliser une partie des effectifs pour les affecter à Abou Dhabi et que s’est posée la question du choix de l’unité à évacuer, j’ai demandé que ce soit la Légion étrangère qui s’en aille. Il m’a demandé pourquoi. Je lui ai répondu que ce corps, qui avait joué un rôle clé dans la répression coloniale, était le symbole d’un passé douloureux pour notre pays. Contrairement à d’autres peut-être, les Djiboutiens ont su tourner la page de la colonisation sans rancœur ni amertume. Nous préférons regarder vers l’avenir.
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