Olivier Caslin – Envoyé spécial à Djibouti
Africa-Press – Djibouti. Le pays s’apprête à mettre ses deux premiers satellites sur orbite. Et annonce la construction d’une base de lancement, la première sur le continent, en partenariat avec Hong Kong Aerospace Technology.
Le 10 janvier, le président djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh (IOG), a surpris son monde en annonçant sur Twitter (devenu X), la signature d’« un accord préalable de partenariat technologique avec Hong Kong Aerospace Technology Group pour la conception et l’exploitation de plateformes de lancement de satellites et de fusées à Djibouti », révélant les ambitions spatiales de la petite république. Mais Djibouti n’a pas attendu cette annonce pour développer son programme spatial, même si la pandémie de Covid-19 a quelque peu ralenti le processus.
En association avec le Centre spatial universitaire (CSU) de Montpellier, en France, où dix ingénieurs djiboutiens ont été formés, le pays travaille en effet depuis plusieurs années au lancement de ses deux premiers nanosatellites : Djibouti-1A et Djibouti-1B, d’une taille de 6 cm3 chacun.
Mise sur orbite par SpaceX
Le lancement du premier a été plusieurs fois retardé, en raison d’un calendrier de lancement surchargé, « mais il est entre les mains du lanceur », affirme Nabil Mohamed Ahmed, ministre de l’Éducation supérieure et de la Recherche, chargé du programme de conquête spatiale djiboutien (lire son interview ci-dessous). Djibouti-1A sera en orbite avant la fin de cette année et sera rejoint, dès février 2024, par Djibouti-1B. Le premier suivra une rotation polaire, le second longera l’Équateur, à raison de six passages quotidiens, pour un balayage des plus serrés, capable de fournir une modélisation extrêmement précise du pays.
Les deux nanosatellites, qui devaient initialement être lancés depuis la Russie où l’Inde, prendront finalement leur envol depuis la Californie, grâce aux services de SpaceX, la société d’Elon Musk, plus rapide à réagir et mieux-disante que ses concurrentes européennes et chinoises, même si les prix évoluent vite, à mesure que s’allonge la liste d’attente sur les pas de tir.
Djibouti a déboursé environ 30 000 euros pour lancer Djibouti-1A et trois fois plus pour Djibouti-1B. Un rêve spatial qui a été rendu possible grâce à la miniaturisation. Même si le nombre de satellites africains est infime (55), parmi quelque 9 000 qui gravitent autour de la planète, treize pays du continent disposent aujourd’hui de leur propre équipement, auxquels s’ajoutera donc Djibouti dans quelques mois.
Obock, première base de lancement d’Afrique
Grâce au projet de Hong Kong Aerospace Technology Group, la petite république nourrit une ambition encore plus grande : celle d’abriter sur son sol le premier pas de tir du continent. Plusieurs tentatives ont été menées par le passé, que ce soit par les Français en Algérie, par les Allemands en RD Congo (Zaïre à l’époque) ou encore par les Italiens, qui ont définitivement fermé en 2014 le centre offshore ouvert au Kenya depuis les années 1960. La Turquie a un temps songé à implanter une base en Somalie, qui ne s’est toujours pas concrétisée. L’Égypte et l’Afrique du Sud ont également tenté l’aventure, sans jamais avoir pu réaliser le moindre lancement. Aucun des 55 satellites africains actuellement répertoriés dans le ciel n’a d’ailleurs été lancé depuis le continent.
Hong Kong Aerospace Technology Group prévoit 200 millions de dollars pour financer la première phase du projet
Une réalité que Djibouti compte bien transformer avec l’aide des Hongkongais. Ces derniers ont contacté l’ambassade de Chine à Djibouti en février 2022, afin d’ouvrir les discussions avec les responsables politiques djiboutiens. Lesquels ont rapidement prêté une oreille attentive, à la hauteur des investissements annoncés par Hong Kong Aerospace Technology Group, soit 200 millions de dollars pour financer la première phase d’un projet qui pourrait à moyen terme dépasser le milliard.
« Djibouti représente une base idéale de lancement », confirme Nabil Mohamed Ahmed, qui mène les négociations pour son pays. En plus de la stabilité politique largement reconnue de Djibouti, sa proximité avec l’Équateur permet d’économiser du carburant et d’obtenir des vitesses de lancement plus élevées ; son climat aride et semi-aride facilite également les observations nécessaires à chaque lancement.
La ville d’Obock, située dans le nord du pays, face à la mer, et dans une région peu peuplée pour éviter une catastrophe en cas d’accident, a été identifiée comme idéale pour accueillir le futur site spatial, dont l’utilisation sera uniquement civile. Le complexe, qui s’étendra sur une superficie de 10 km2, comptera sept stations de lancement et trois bancs d’essais de fusées d’ici à cinq ans.
L’accord passé entre les deux parties prévoit « une concession définitive des infrastructures à Djibouti, après une cogestion de trente ans ». Une première équipe technique doit venir de Chine dans les prochains mois afin de mesurer les contraintes géologiques de l’emplacement du futur port spatial. Les retombées financières pour Djibouti s’annoncent prometteuses, à la hauteur des investissements dans les projets spatiaux et satellitaires qui se multiplient à travers le monde, alors que, dans le même temps, le nombre de centres de lancements n’évolue pas.
Une économie spatiale à plus de 20 milliards de dollars
Incontournables en matière de connectivité, les satellites jouent aussi un rôle important en matière de prévision météorologique, de prévention des catastrophes naturelles, de contrôle de l’érosion côtière, de surveillance face au terrorisme… Plus d’une quinzaine de pays africains élaborent actuellement leur propre programme spatial. Quant à la Chine, elle prévoit à elle seule d’envoyer quelque 10 000 satellites dans les prochaines années. Le port spatial d’Obock ne devrait donc pas manquer d’activités. « Le potentiel est réel, sur les plans économique et de la création d’emplois, mais également technologique, surtout dans le cadre d’une coopération stratégique ouverte à tous les pays du continent », estime Nabil Mohamed Ahmed.
Le pays, son ministre et l’Agence spatiale djiboutienne (ASD) appellent de leurs vœux à la mise en place d’une structure continentale, « pour ainsi soutenir les ambitions spatiales de l’Afrique ». L’Union africaine (UA) est, semble-t-il, en train de passer à l’acte, avec l’ouverture prochaine d’une Agence spatiale africaine (ASA), dont le siège s’établirait au Caire, en Égypte, et qui, en plus d’assurer la collaboration entre les pays, aura pour mission de représenter le continent dans les forums internationaux, dont il est jusqu’à présent exclu.
L’économie spatiale ne cesse de gagner en importance à travers le continent. Estimée à 19,5 milliards de dollars en 2021, elle devrait atteindre 22,6 milliards en 2026, en hausse de 16 %, selon le rapport Space in Africa 2022. En disposant, au moins pour un temps, de l’unique pas de tir du continent, Djibouti devrait s’imposer comme un maillon essentiel dans cette économie en devenir qui, en plus de renforcer la souveraineté de l’Afrique dans la conquête de l’espace, doit aussi ouvrir la voie à la création d’une véritable industrie spatiale africaine.
Questions à…
…Nabil Mohamed Ahmed : « Une base de lancement spatial sera forcément bénéfique »

Docteur en biologie, Nabil Mohamed Ahmed est à la tête du ministère djiboutien de l’Enseignement supérieur et de la Recherche depuis sa création, en 2011. Il a veillé en particulier à l’amélioration et au renforcement du système universitaire djiboutien et a été mandaté pour porter le programme spatial du pays, à commencer par le projet de lanceur, qui doit être installé à Obock en partenariat avec le chinois Hong Kong Aerospace Technology Group.
Jeune Afrique : Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce projet ?
Nabil Mohamed Ahmed : Nous avons été contactés en 2022 par les responsables de Hong Kong Aerospace Technology Group, par le biais de l’ambassade de Chine à Djibouti. Quelques semaines plus tard, une délégation a fait le déplacement pour nous rencontrer et présenter le projet. En quatre jours, l’affaire était conclue et un protocole d’accord était signé entre le gouvernement de Djibouti et l’opérateur hongkongais, spécialiste de la conception et de la construction de satellites. La cogestion d’un port spatial sera donc une nouvelle activité pour eux.
L’objectif n’est pas de nous contenter d’une base spatiale, mais de la voir fonctionner et être dirigée par des Djiboutiens
Quand les travaux débuteront-ils à Obock ?
Ils pourront commencer dès que le contrat, qui est en cours de finalisation, aura été signé et qu’il correspondra aux attentes exprimées par le pays. Les Hongkongais proposent et Djibouti dispose.
C’est un projet énorme pour le pays. Nous nous sommes donc entourés des meilleures équipes juridiques pour être à la hauteur des enjeux de ce dossier, qui doit forcément être bénéfique pour Djibouti. Nous serons particulièrement vigilants en matière d’échanges de compétences et de retombées technologiques pour le pays, ainsi qu’en matière d’emplois. L’objectif n’est pas de nous contenter de disposer d’une base spatiale, mais de la voir fonctionner et être dirigée par des Djiboutiens.
Oui, sans l’ombre d’un doute. Les retombées financières apparaissent évidentes puisqu’il n’existe pas de rampe de lancement aujourd’hui en Afrique, alors que la liste d’attente des satellites à envoyer ne cesse de s’allonger.
Depuis l’annonce de l’accord signé avec les Hongkongais, trois autres pays nous ont déjà contactés pour des projets similaires. Nous allons finaliser cette opération, en définissant le cadre légal à mettre en place pour fixer les droits et les obligations du pays et de l’opérateur privé, avant de voir ce que nous pourrons proposer aux autres.
Source: JeuneAfrique
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