Dans la corne de l’Afrique, Abiy Ahmed prêt à relancer la guerre des ports

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Dans la corne de l’Afrique, Abiy Ahmed prêt à relancer la guerre des ports
Dans la corne de l’Afrique, Abiy Ahmed prêt à relancer la guerre des ports

Olivier Caslin

Africa-Press – Djibouti. Depuis quelques mois, l’Éthiopie revendique avec insistance un accès à la mer Rouge. Son Premier ministre n’hésite pas à brandir la menace d’un nouveau conflit, et c’est toute la sous-région qui s’inquiète.

Et si le prix Nobel de la Paix 2019 n’était qu’un va-t-en-guerre ? Récompensé en Norvège, un an seulement après son arrivée au pouvoir, pour avoir réussi à résoudre le conflit qui, depuis 1998, opposait l’Érythrée à son pays, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, se montre depuis beaucoup plus belliqueux. Dernier exemple en date le 13 octobre : cette déclaration faite lors d’un discours devant le parlement et retransmise en direct par la télévision nationale sur le « droit naturel de l’Éthiopie » à disposer d’un accès à la mer. Le chef de gouvernement en fait même « une question existentielle » pour le pays.

L’Éthiopie, « une prison géographique »

« Si cela ne se produit pas, ce n’est une question de temps avant que nous entrions en conflit », prévient-il à l’adresse des États voisins. Carte de la sous-région à l’appui, le Premier ministre a souligné que « la mer Rouge et le Nil déterminaient l’Éthiopie, qu’ils étaient liés et qu’ils constituaient des éléments fondamentaux lui permettant de se développer ou, au contraire, de disparaître ».

Privé de façade maritime depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, l’Éthiopie serait de fait, pour Abiy Ahmed, « le plus grand pays enclavé au monde, une prison géographique, victime d’une injustice qui l’empêcherait d’assumer toute la place qu’il est en droit d’avoir ». Ce dernier a poursuivi son intervention de quarante-cinq minutes pour demander « aux dirigeants actuels de la Somalie, de l’Érythrée et de Djibouti de se joindre à l’Éthiopie pour conduire des discussions dans ce sens, non seulement pour le présent, mais aussi pour assurer une paix durable ».

Après avoir fait référence à Ras Alula Aba Nega, guerrier abyssin du XIXe siècle pour qui « la mer Rouge est la frontière naturelle de l’Éthiopie », Abiy Ahmed a précisé que son pays ne cherchait pas à acquérir un port, mais « un passage accessible qui pourrait être acheté, loué, ou obtenu d’un commun accord ». Il envisagerait même pour cela de céder des parts de grandes entreprises comme Ethiopian Airlines, ou d’infrastructures telles que le barrage de la Renaissance sur le Nil, au pays côtier qui accepterait ce type d’accord.

L’injonction de « se calmer » de l’Érythrée

Ces derniers se sont vite crispés en entendant les propos du Premier ministre éthiopien. Si aucune protestation officielle n’a été émise, la Somalie a rappelé, par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères, que « les questions territoriales ne font pas l’objet de débats ». Même son de cloche à Djibouti qui, « en tant que pays souverain, ne peut pas voir son intégrité territoriale remise en question ». Mais c’est d’Érythrée, le frère ennemi, qu’est venue la réaction la plus forte ; le président Isaias Afwerki a, en effet, demandé à son homologue éthiopien de « se calmer ». La république autoproclamée du Somaliland et le Kenya ont également fait part de leur préoccupation.

Tous ont appris à composer avec les sautes d’humeur auxquelles les habitue régulièrement Abiy Ahmed. Et certaines nouvelles venant d’Addis-Abeba viennent confirmer leur crainte, comme cette accélération, constatée entre le 27 octobre et le 4 novembre, des livraisons d’armes depuis les Émirats arabes unis (EAU), alliés de l’Éthiopie dans sa guerre contre le Tigré. Toujours aussi imprévisible et redoutant peut-être d’avoir été trop loin, le Premier ministre éthiopien s’est lancé dans un exercice de rétropédalage deux semaines plus tard, profitant de la Journée des Forces de défense nationale éthiopiennes pour rappeler que l’Éthiopie « n’a jamais envahi aucun pays et ne le fera pas. Nous ne poursuivrons pas nos intérêts par la guerre mais par le dialogue ».

Son pays ne pourrait de toute façon pas se permettre d’entrer dans un nouveau conflit, le quatrième en cinq ans. L’armée éthiopienne est aujourd’hui épuisée après avoir été sur le pied de guerre pour tenter de préserver l’unité territoriale. Si les combats se sont achevés fin 2022 dans le Tigré, les forces fédérales ont perdu – tués ou blessés –, selon leurs propres chiffres, entre 300 000 et 550 000 soldats.

Les combats démarrés dès 2018 contre l’Armée de libération Oromo (ALO) se poursuivent et un nouveau front s’est ouvert en avril, dans la région de l’Amhara cette fois, par suite de la décision du gouvernement central de désarmer les milices qui l’avaient soutenues contre le Front populaire de libération du Tigré (TPLF). Pour de nombreux observateurs, les discours nationalistes d’Abiy Ahmed n’auraient justement d’autre but que de réunifier le pays, notamment ses deux plus importants groupes ethniques, autour d’une nouvelle grande cause nationale : un accès direct à la mer, après l’autonomie énergétique apportée par le barrage de la Renaissance.

La Chine comme principal soutien

Pas sûr non plus que l’Éthiopie dispose des moyens économiques pour ce genre d’aventure. Après avoir enregistré un taux de croissance à deux chiffres pendant plus d’une décennie, le pays n’atteint plus les 6 % depuis trois ans. La pandémie, puis les deux années de guerre civile dans le Tigré ont considérablement endetté le pays, obligeant ses autorités à négocier ces derniers mois un important plan de sauvetage avec les bailleurs internationaux. Des difficultés économiques qui justement, aux yeux d’Abiy Ahmed, justifient pleinement les revendications éthiopiennes.

« Un débouché maritime contribuerait à une augmentation de 30 % de notre PIB », a ainsi affirmé en octobre le Premier ministre éthiopien. En plus de doper son commerce extérieur, le pays économiserait « 1,5 milliard de dollars », qu’il payerait chaque année en droits de port à Djibouti, d’après les chiffres avancés par Abiy Ahmed. Ne disposant plus, depuis trente ans, des ports d’Assab et de Massawa, le marché éthiopien et ses 120 millions de consommateurs sont alimentés à 90 % via le port de Djibouti.

Une situation intolérable pour Abiy Ahmed, qui estime que son pays ne peut pas se contenter de ce seul accès pour son approvisionnement, alors que « son économie et sa population croissent ». Dans le cadre de la réconciliation avec l’Érythrée, l’utilisation du port d’Assab par l’Éthiopie a fait l’objet « de nombreuses discussions », de l’avis même d’Asmara, qui n’ont pu aboutir à un quelconque accord. Un tel arrangement ne semble plus être aujourd’hui d’actualité, les alliés d’hier se sont à nouveau éloignés au lendemain des accords de paix de Pretoria, signés en novembre 2022 et qui ont mis fin à la guerre du Tigré. L’armée érythréenne occupe toujours certaines zones de la province, alors qu’Asmara est accusé de soutenir les milices amharas en rébellion contre le pouvoir central.

Une situation qui a fait réagir le secrétaire d’État américain, Anthony Blinken qui a appelé, début novembre, les deux pays « à s’abstenir de toute provocation et à respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale de tous les pays de la région ». Déjà débordés par la Chine et les EAU qui ont fourni une aide matérielle décisive à l’Éthiopie dans sa victoire contre le TPLF, les États-Unis ont également eu la mauvaise surprise de voir un Abiy Ahmed déambuler aux côtés de Vladimir Poutine et de Xi Jinping lors du troisième forum sur les nouvelles routes de la soie organisé à Pékin le 18 octobre.

Alors que l’Éthiopie va officiellement rejoindre les Brics – Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud – le 1er janvier 2024, au même titre que l’Iran, les EAU, l’Arabie saoudite, l’Égypte et l’Argentine, le président chinois et le Premier ministre éthiopien ont déclaré à cette occasion vouloir élever leur relation au rang « d’un partenariat stratégique à toute épreuve ». Une annonce diversement appréciée dans la Corne de l’Afrique où beaucoup craignent que, fort de ce nouveau soutien, Abiy Ahmed ne mette un jour ses menaces à exécution.

Source: JeuneAfrique

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