Olivier Caslin
Africa-Press – Djibouti. Abiy Ahmed, le Premier ministre éthiopien, estime que les déboires économiques de son pays sont amplifiés par les tracasseries administratives du port de Djibouti, ce que réfutent les Djiboutiens.
La guerre des ports aura-t-elle lieu dans la Corne de l’Afrique ? Le sujet de la desserte maritime de l’Éthiopie est au cœur de toutes les discussions dans la sous-région depuis qu’Abiy Ahmed, le Premier ministre éthiopien, ne cesse de revendiquer, haut et fort ces derniers mois, un accès direct à la mer Rouge pour son pays.
Privé de façade maritime depuis l’indépendance acquise de l’Érythrée en 1993, le marché éthiopien et ses 120 millions de consommateurs sont depuis alimentés à plus de 90 % via le port de Djibouti. Cet enclavement amputerait chaque année d’un bon tiers le produit intérieur brut (PIB) du pays, aux dires d’Abiy Ahmed, qui estime également que l’Éthiopie doit acquitter chaque année « 1,5 milliard de dollars en droits portuaires » (1,38 milliard d’euros).
Emboitant le pas de leur Premier ministre, les médias du pays insistent à longueur d’articles sur les tracasseries sans fin que ne manquent pas d’imposer les douaniers djiboutiens aux importateurs éthiopiens. Dans son édition du 25 novembre, l’Addis Fortune énumère « les vides réglementaires », « les entraves répétées à la libre circulation des marchandises en transit », « les coûts supplémentaires et les délais inutiles », lors d’un constat qu’il juge lui-même « sanglant » pour le service des douanes de la petite république voisine.
L’hebdomadaire en langue anglaise parle même « d’actes irresponsables, gratuits et condamnables, qui auraient porté atteinte à la santé de la population éthiopienne », relatant entre autres « des retards pris dans la livraison de matériel médical et de médicaments destinés à l’Association éthiopienne du diabète (EDA) ».
400 millions de dollars en coûts portuaires par an
Autant d’assertions qui ont vite fait réagir de l’autre côté de la frontière, où l’on estime qu’Abiy Ahmed cherche surtout à détourner l’attention en apportant des raisons exogènes à la crise économique qui frappe son pays depuis le déclenchement de la guerre civile avec le Tigré, en novembre 2020. L’Association des transitaires djiboutiens (ATD), par l’intermédiaire de son vice-président, Bogoreh Ali Meidal, a d’abord rappelé qu’« aucun médicament ne transite par Djibouti, ces produits étant livrés par fret aérien à l’Éthiopie ».
C’est ensuite la direction portuaire de Djibouti qui, chiffres à l’appui, démonte sans difficulté les accusations d’Addis-Abeba. « Les coûts portuaires ne représentent que 2,5 % de la valeur CIF [coût, assurance et fret, soit le prix des échanges commerciaux jusqu’à leur acheminement dans le pays destinataire] des marchandises importées par route en Éthiopie », assure Aboubaker Omar Hadi, le président de l’Autorité des ports et des zones franches de Djibouti (DPFZA).
Cela représente un peu plus de 400 millions de dollars chaque année, sachant que, dans le détail, les coûts de transit d’un conteneur à Djibouti s’élèvent à 272 dollars de taxe de manutention, 48,8 dollars de frais portuaires et 50 dollars de frais d’expédition. Bien moins donc que le milliard et demi de dollars que dénoncer Abiy Ahmed, dans lequel le chef du gouvernement éthiopien inclut également le transport terrestre de conteneurs dans son ensemble, dont les 1 800 dollars demandés pour chaque boîte par les transitaires et transporteurs routiers éthiopiens qui assurent la navette entre le port et Addis-Abeba.
Sous-évaluation du coût des marchandises
« Il est tout à fait légitime que l’Éthiopie cherche à diversifier ses accès maritimes. J’attends qu’ils trouvent un autre port. Ainsi, ils pourront comparer les tarifs et les prestations », reprend Aboubaker Omar Hadi. D’autant qu’au fil des ans, Djibouti a mis en place des procédures de dédouanement qui permettent à tous un gain de temps. Dans le cadre de la facilitation du commerce sur le corridor qui relie nos deux pays, il a été convenu avec la direction d’Ethiopian Shipping Lines (ESL) d’appliquer des dérogations pour faciliter la sortie des marchandises, en adoptant une valeur standard par conteneurs quelle que soit la nature des marchandises importées », précise un responsable de la douane djiboutienne.
Ces derniers mois, les douanes ont toutefois constaté une sous-évaluation flagrante de la valeur déclarée des marchandises conteneurisées, provoquant un manque à gagner important pour le pays. Le code des douanes djiboutiennes punit les fausses déclarations d’une amende égale à trois fois le montant à déclarer, mais « notre administration fait preuve de retenue dans l’application de ce règlement », reprend notre douanier djiboutien. Certains conteneurs ont pu être bloqués à Djibouti, « mais aucun contenant des médicaments, comme l’a avancé la presse éthiopienne », assure-t-il encore.
Pénurie de devises
L’explication à cette pénurie de médicaments rapportée par les médias éthiopiens semble devoir être davantage liée au problème de devises auquel est confronté leur pays depuis la dépréciation du birr sur les marchés internationaux. En plus de limiter les capacités d’importation de l’Éthiopie, le manque de devises étrangères a également provoqué le départ d’entreprises pharmaceutiques étrangères implantées localement, faisant chuter la production intérieure de médicaments, laquelle est également impactée par l’insuffisance des approvisionnements en intrants.
En octobre, le ministère des Finances du pays a tiré la sonnette d’alarme, insistant pour restreindre l’utilisation des devises à l’importation de denrées alimentaires et de médicaments « afin de consolider des réserves de change qui s’amenuisent ».
Moody’s en septembre, puis Fitch en novembre, ont dégradé la note de crédit de l’Éthiopie, les deux agences de notation craignant « une forte probabilité de défaillance sur la dette du secteur privé libellée en devises étrangères ». Ces annonces risquent d’amplifier encore les difficultés économiques du pays, que la désignation d’un bouc-émissaire extérieur ne suffira pas à résoudre.
Source: JeuneAfrique
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