Un Point Stratégique Pour Les Pays Du Golfe

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Un Point Stratégique Pour Les Pays Du Golfe
Un Point Stratégique Pour Les Pays Du Golfe

Par Olivier Caslin (Envoyé spécial à Djibouti)

Africa-Press – Djibouti. Modernisation du pays, reconnu comme un carrefour ouvert à la mondialisation ; cohésion nationale renforcée, qui manifeste la volonté des Djiboutiens d’accorder la priorité à la stabilité… À moins de quatre mois de la présidentielle, prévue en avril 2026, Ismaïl Omar Guelleh semble, sans surprise, en position de force. Même s’il est confronté à de nouveaux défis géopolitiques.

« Officiellement, Djibouti n’a aucun problème avec les Émirats arabes unis [EAU], ni même avec Dubaï », tient d’abord à rappeler un officiel djiboutien interrogé sur l’avis favorable rendu pour la première fois en faveur de Djibouti par la Cour d’arbitrage international de Londres (LCIA), le 29 septembre 2025, dans une affaire qui empoisonne depuis de longues années les relations entre les deux pays.

Le différend oppose en effet l’État djiboutien à Dubaï Ports World (DP World). Il a éclaté au grand jour en février 2018, lorsque les autorités djiboutiennes ont rompu le contrat pour la construction et la gestion du terminal à conteneurs de Doraleh (DCT), qui liait l’opérateur émirati à Port de Djibouti SA (PDSA), signataire du contrat. Raison pour laquelle les juges britanniques ont rejeté la plainte des Émiratis, qui, après avoir attaqué sans succès les autorités djiboutiennes pendant sept ans, tentaient cette fois-ci de récupérer des dommages et intérêts – à hauteur de 1 milliard de dollars – auprès de leur ancien partenaire PDSA.

La décision a été accueillie avec toute la satisfaction qu’elle mérite à Djibouti. Avec un petit sentiment de revanche, aussi, après tous les revers juridiques subis depuis 2009 et qui auraient pu, à la longue, ternir la crédibilité du port et du pays auprès des investisseurs étrangers. L’affaire avait même un temps inquiété les Américains, alertés par les Dubaïotes sur le risque de voir le terminal à conteneurs tomber entre les mains des Chinois, avant que le général Thomas Waldhauser, alors chef du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom), déclare, en février 2019, devant une commission d’enquête du Sénat fédéral, que « le port [était] mieux géré par les Djiboutiens ».

Les Émiratis hors jeu?

Ce fut un camouflet supplémentaire pour les responsables de DP World, qui, depuis, n’ont cessé de chercher à conquérir de nouvelles têtes de pont autour du détroit de Bab el-Mandeb afin de briser l’hégémonie portuaire de Djibouti dans la région, tout en servant au mieux les ambitions sécuritaires des Émiratis dans le golfe d’Aden.

Entre 2017 et 2018, les EAU s’appuient sur DP World pour s’implanter militairement dans les ports d’Assab, en Érythrée, et de Berbera, dans la région séparatiste du Somaliland. Les Émiratis espèrent alors obtenir un avantage décisif dans la guerre qu’ils mènent contre les rebelles houthis en mer Rouge et dans le golfe d’Aden, pendant que DP World cherche à capter une partie du flux de marchandises lié au marché éthiopien, lequel fait la fortune de son rival djiboutien. Si les forces émiraties ont démantelé leur base érythréenne en 2021, à la suite de leur sortie du conflit yéménite, elles campent toujours à Berbera, à l’ombre des trois portiques qu’avait installés DP Word pour détourner une partie du fret éthiopien.

L’opérateur portuaire pensait bien avoir réussi à grignoter une part du quasi-monopole exercé par les ports djiboutiens, le 1er janvier 2024, avec la signature d’un mémorandum entre Muse Bihi Abdi, le président somalilandais, et Abiy Ahmed, le Premier ministre éthiopien, pressé de trouver d’autres débouchés maritimes à son pays. Deux ans plus tard et faute de routes, Berbera est encore très loin de boxer dans la même catégorie que Djibouti.

Pis, alors que les Éthiopiens regardent de nouveau vers le port érythréen d’Assab, au risque de faire monter la tension d’un cran supplémentaire avec Asmara, l’Autorité des ports et des zones franches de Djibouti (APZFD) vient de faire entrer des concurrents saoudiens dans les bassins du port de Tadjourah, situé dans le nord de Djibouti.

L’opérateur saoudien RSGT prend position à Tadjourah

En mars 2026, l’opérateur du port saoudien de Djeddah, Red Sea Gateway Terminal (RSGT), doit en effet signer une concession de trente ans pour développer le port de Tadjourah. Il s’est engagé à investir 180 millions de dollars pour en faire un terminal de marchandises diverses, dimensionné pour traiter 2 millions de tonnes de fret dès sa mise en service, en 2028. Il devrait même être en mesure de manutentionner 5 millions de tonnes à plus long terme, en fonction des volumes éthiopiens qu’il aura su attirer. « C’est un avertissement sans frais pour les Émiratis », ne peut s’empêcher de penser notre officiel djiboutien.

Si les relations restent orageuses avec les EAU, elles sont au beau fixe avec l’Arabie saoudite. Le royaume vient d’accorder, par l’intermédiaire du Fonds saoudien pour le développement (FSD), une contribution financière décisive dans la réalisation du nouvel aéroport international Hassan-Gouled, pierre angulaire du programme économique d’Ismaïl Omar Guelleh (IOG), bientôt en campagne pour briguer un sixième mandat lors de la prochaine élection présidentielle, prévue en avril 2026.

Cette contribution vient s’ajouter aux quelques centaines de millions de dollars apportés à Djibouti depuis 1982 par le FSD qui, en plus de permettre la construction de routes et de logements, ont permis de tisser un solide lien de confiance entre les deux États. D’autant plus que, en 2017, Djibouti a su montrer sa fidélité aux Saoudiens en se rangeant derrière eux lors de la crise diplomatique qui les a opposés (ainsi que les EAU, Bahreïn et l’Égypte) au Qatar. L’émirat avait jusqu’alors été un allié de poids pour la petite République, en conflit territorial avec l’Érythrée depuis 2008: près de 450 soldats qataris stationnaient en permanence depuis 2010 sur la frontière contestée, avant de plier soudainement armes et bagage, quelques mois seulement avant le débarquement des Émiratis à Assab.

Un coup d’avance pour Ryad

C’est l’Arabie saoudite qui tirera le plus grand bénéfice de cette situation, en septembre 2019, en organisant à Djeddah la première rencontre depuis fort longtemps entre IOG et son homologue érythréen Issayas Afewerki. Cela étant, bien que saluée à l’époque par l’ONU, l’initiative a accouché d’une souris: les deux dirigeants ne se sont jamais revus depuis. Elle a néanmoins durablement rapproché les diplomaties djiboutienne et saoudienne, donnant à cette dernière un coup d’avance sur ses concurrentes de la péninsule arabique.

Pendant que les Émiratis regardent ailleurs, en direction du Soudan et au-delà, et que les Qataris tentent des rapprochements à travers leurs fondations pour relancer des échanges aujourd’hui au point mort avec Djibouti, les Saoudiens y renforcent donc leur implantation économique, dans le sillage de l’accord de coopération en matière de commerce et d’investissements signé en février 2020. Un accord qui peut être qualifié de « gagnant-gagnant » par ses signataires, puisqu’il permet à la petite République d’un peu s’émanciper de la tutelle financière de la Chine et au royaume saoudien de contrecarrer l’influence régionale grandissante de la Turquie, déjà bien implantée en Somalie.

Source: JeuneAfrique

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