Africa-Press – Djibouti. Un sursis de trois ans ». C’est ainsi que l’archetier Pascal Camurat voit la décision de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites) concernant le pernambouc. La COP20, réunie fin 2025 à Samarcande (Ouzbékistan), a renoncé pour la deuxième fois à classer à l’annexe I de la Cites cette essence de bois dont sont faits la majorité des archets modernes. Un transfert dans cette section regroupant les espèces les plus menacées aurait rendu son utilisation et sa circulation interdites, sauf dérogation.
Mais pour contrôler davantage le commerce de Paubrasilia echinata, inscrit depuis 2007 à l’annexe II (la liste des espèces qui pourraient devenir menacées d’extinction), une nouvelle annotation #10 vient d’entrer en vigueur: le commerce d’archets finis (hors Union européenne) est désormais soumis à un permis Cites et seuls les mouvements non commerciaux (concert, exposition, prêt, réparation…) sont exemptés.
De fait, le « pau-brasil » (« bois de braise » en français), qui a donné son nom au Brésil, est une espèce d’arbre endémique qui ne pousse que dans la forêt Atlantique (Mata Atlântica). Or, entre 1985 et 2024, la déforestation l’a privée de 2,4 millions d’hectares, selon une étude du réseau scientifique mondial MapBiomas, soit quasiment la superficie de la Bretagne (2,7 millions ha). Et l’exploitation commerciale du pernambouc et le manque de mesures de protection et de conservation ont conduit à une réduction de son aire de répartition de 84,33 %, selon le Centre national de conservation de la flore brésilien.
Trouver des espèces avec des propriétés mécaniques proches
Face à la raréfaction du pernambouc, la fibre de verre, à partir du milieu des années 1960, puis la fibre de carbone dans les années 1990, ont été les premières alternatives proposées. Outre leur incompatibilité avec les outils traditionnels des archetiers, elles n’ont pas réussi à acquérir la même stature que le pernambouc, selon Charles Espey, archetier américain depuis 46 ans. « Les archets en fibre de carbone conviennent aux étudiants mais ne sont jamais devenus populaires auprès des musiciens professionnels, qui ont besoin d’un archet dont les qualités sonores correspondent à celles de leur instrument. »
La recherche se tourne alors vers les quelque 60.000 espèces d’arbres connues pour trouver des essences pouvant rivaliser avec le pernambouc. « On peut chercher, par proximité botanique, des espèces ayant une organisation cellulaire ou une chimie voisines, s’intéresser aux espèces avec des propriétés mécaniques proches (densité, rigidité et élasticité spécifique), mais les données n’existent que pour une fraction, ou encore se baser sur les usages historiques et le savoir empirique des archetiers « , énumère Iris Brémaud, directrice de recherche au CNRS spécialisée dans le bois au Laboratoire de mécanique et génie civil du CNRS et de l’université de Montpellier. Les pistes les plus exploitées sont celles des propriétés mécaniques et des usages historiques.
Malgré sa grande diversité – l’espèce a trois morphotypes et cinq lignées, et des variations de densité du bois d’un arbre à l’autre et au sein d’un même arbre, entre la base et la cime et entre l’écorce et le cœur du tronc -, le pernambouc se distingue par son très faible amortissement des vibrations, en lien avec la présence d’extractibles, dont la braziline qui lui confère sa teinte rouge orangé. « Certains pensent qu’un faible amortissement est essentiel pour obtenir un archet de haute qualité. Mais aucune explication convaincante n’a été donnée quant à cette relation « , relève Eiichi Obataya, professeur associé à l’université de Tsukuba (Japon), spécialiste de la physique du bois. Avec un faible amortissement, l’énergie fournie par le musicien servirait à mettre en vibration la corde, plutôt que d’être absorbée par l’archet, ce qui en ferait un bon matériau.
En se concentrant sur trois propriétés clés – densité, vitesse de propagation du son et élasticité -, une étude brésilienne de 2010 conclut que l’ipé, le cumaru et le jatobá constituaient les meilleurs candidats. Problème: les deux premiers figurent à l’annexe II de la Cites et ne sont donc pas des alternatives de long terme. De plus, leur couleur diffère du rouge orangé caractéristique du pernambouc, tout comme le satiné ou des espèces du genre Swartzia (non menacés) approuvés par des études japonaises et allemandes en 2010 et 2007.
Du pigment rouge à l’archet moderne
Peu après leur arrivée sur la côte sud-américaine en 1500, les Portugais commencent l’exploitation du pernambouc, en extrayant des pigments rouges de son bois de cœur pour les utiliser en teinture. Rien qu’au siècle, environ 6000 km2 de la forêt Atlantique sont détruits. Malgré des efforts de réglementation (l’interdiction d’abattre de jeunes arbres instaurée en 1605), son utilisation continuera jusqu’à l’apparition, au milieu du 19e siècle, des colorants synthétiques.
Vers 1775, l’archetier français François Xavier Tourte reconnaît les qualités du pernambouc et l’adopte pour créer l’archétype de l’archet moderne, plus long et avec un cambre plus accentué. Au début du 19e siècle, il devient le bois majoritaire pour la fabrication des archets modernes. Connu pour sa durabilité, il était aussi utilisé comme matériau de construction: poteaux, traverses de chemin de fer et revêtements de sol.
Le visuel influe sur la perception auditive
« On a tendance à penser d’abord à la dimension acoustique, au risque de sous-estimer les dimensions sociales, historiques et ce qui relève de la relation entre l’humain et le bois. Mais le savoir-faire dans la façon dont le bois se travaille et cette couleur rouge, avec un aspect brillant amplifié par la finition, joue un rôle dans l’attachement des musiciens et des archetiers à ce bois « , avance Iris Brémaud. Par ailleurs, « les informations d’ordre visuel ont une influence sur la perception auditive. C’est pour cela que les études à l’aveugle sont nécessaires « , précise Claudia Fritz, chercheuse en acoustique musicale à l’institut Jean-Le-Rond-d’Alembert (Sorbonne Université/CNRS), qui a mené plusieurs études à l’aveugle montrant que des violons modernes étaient souvent préférés aux mythiques Stradivarius. Aucune étude à l’aveugle n’a été menée montrant une différence de perception auditive entre un archet en pernambouc et d’autres fabriqués dans des matériaux alternatifs.
Des alternatives au pernambouc, l’archetière pour la musique ancienne Nelly Poidevin installée à Dinan (Côtes-d’Armor) en a testées plus d’une quarantaine, en reprenant des bois déjà utilisés dans l’histoire et en comparant leurs propriétés mécaniques avec ceux du pernambouc. Pour reproduire un archet avec un bois différent de celui du modèle, elle s’est aidée du logiciel Pafi Archet (plateforme d’aide à la facture instrumentale), développé au Laboratoire d’acoustique de l’université du Mans (Laum). « Pafi Archet me donne les dimensions que je dois donner à ma baguette, en tenant compte de la densité et de l’élasticité. Je peux savoir de quelle base partir pour obtenir soit la même rigidité, soit le même poids ou composer avec les deux. »
« Quand on change d’essence de bois, l’archetier doit effectuer de légers ajustements géométriques (épaisseur de la baguette, cambrure) pour conserver l’équilibre mécanique de l’archet. On sait notamment que la manière dont l’archetier dimensionne une baguette influence sa raideur, et ce beaucoup plus que la rigidité même du matériau utilisé « , expose Frédéric Ablitzer, enseignant-chercheur au Laum.
Selon Nelly Poidevin, les bois exotiques comme la grenadille, l’amourette, le bosco, le coraçao de negro, le campêche, le preciosa ou le greenheart ont donné des résultats intéressants. Mais « les belles surprises » ont été le bois takari, le caraipé à longue feuille ou le foengoe testés dans une étude avec les chercheurs du CNRS et du Cirad en Guyane et qui servent aux Amérindiens à construire leurs maisons sur pilotis. Ils ne sont toutefois pas ou peu commercialisés en Europe, et leur couleur, très claire, peut aussi être un frein. Pas pour tous…
Un archet en acacia d’Afrique, jaune safran
Le violoniste Pierre Frapier, de l’orchestre Lamoureux, a adopté il y a 2-3 ans un archet en acacia d’Afrique, jaune safran, fabriqué par Pascal Camurat. « Ça m’a étonné car il était assez similaire à un archet en pernambouc, tant sur le plan sonore que celui de la jouabilité. Mais il faut oser: un archet jaune comme celui-là, dans un cadre orchestral, ça détonne un peu. » Il existe une « multitude de possibilités, comme chaque bois a un timbre particulier. L’idéal serait de trouver une palette d’alternatives pour qu’il y ait moins de tensions sur le pernambouc « , souligne Nelly Poidevin. Mais l’archetier Arthur Dubroca, président d’IPCI France-Europe, une organisation à but non lucratif dédiée à la préservation du pernambouc qui a financé des plantations au Brésil, craint qu' »en se concentrant sur la recherche d’alternatives, on porte moins attention à la préservation du pernambouc et on rompe avec une tradition de fabrication artisanale qui existe depuis plus de 250 ans « .
Pour l’archetier Pascal Camurat, membre du groupe de travail IPCI sur les matériaux alternatifs, « le plus grand défi sera de convaincre les archetiers mais surtout les musiciens. Car un archet peut bien marcher mécaniquement, mais ça ne signifie pas qu’il aura une réponse aussi sensible que l’attend le musicien « , note Nelly Poidevin. Il s’agit d’une « équation complexe « , selon Orlando Faneite Moreno, violoniste baroque et moderne vénézuélien: « Le musicien choisit un archet en fonction de l’instrument qui l’accompagne, de ses sensibilités musicales, de sa personnalité, des émotions qu’il cherche à transmettre. C’est très subjectif « . Un ressenti que la science peine encore à cerner.
Le pari des plantations pour répondre à la demande mondiale
« Au moins 50.000 arbres de pernambouc ont poussé dans des plantations commerciales et si l’on inclut les arbres plantés dans les rues et les parcs, ce chiffre est bien plus élevé », affirme Daniel Piotto, professeur en sciences agroforestières de l’université fédérale du sud de Bahia (Brésil). Les premières plantations ont été ouvertes à la fin des années 1990 à l’initiative d’archetiers brésiliens, de l’exportateur de bois allemand Horst John, de propriétaires de plantations de cacao ou encore de l’International Pernambuco Conservation Initiative (IPCI) dans les États d’Espírito Santo, Bahia, Pernambuco, Rio Grande do Norte et Paraíba notamment. Selon l’archetier américain Charles Espey, qui a réalisé un inventaire des plantations à Espírito Santo, « il y aurait suffisamment de pernambouc dans deux des plus grandes plantations de l’État pour répondre de manière durable à la demande mondiale en bois pour la fabrication d’archets « .
Mais plusieurs questions méritent des études approfondies: « Quelle est la qualité du bois issu de ces plantations et quel âge doit avoir un arbre pour fournir du bois de qualité suffisante pour la fabrication d’archets? « , s’interroge Daniel Piotto, qui mène une recherche à ce sujet. Par ailleurs, « nous ne savons pas comment amener ces arbres à produire plus de composés chimiques défensifs (extractibles dont la braziline responsable de la teinte rouge orangé). Une piste serait de les stresser davantage pour augmenter leur production « , explique Laurence Schimleck, professeur en science et ingénierie du bois à l’université d’État de l’Oregon (États-Unis).
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