Africa-Press – Gabon. Entre dépendance structurelle aux hydrocarbures et impératif de diversification, le Gabon fait face à un carrefour décisif. L’étude diagnostique commandée par l’ONG Brainforest, présentée ce 26 janvier 2026 dans le cadre du projet « Renforcer la participation de la société civile et des communautés locales à la promotion de la transition énergétique au Gabon », dresse un état des lieux sans complaisance. Alors que le pays s’apprête à valider sa feuille de route énergétique pour 2026, l’enjeu transcende la simple planification: il s’agit de rompre avec un modèle extractif à bout de souffle pour garantir une souveraineté énergétique durable et inclusive.
Le diagnostic est sans appel. Le modèle économique gabonais, pilier historique de la sous-région, vacille dangereusement sur ses fondations fossiles. Avec un secteur pétrolier et gazier qui représente 80 % des exportations et 45 % du PIB national, le pays subit de plein fouet la volatilité des marchés mondiaux. Mais au-delà des équilibres macroéconomiques, c’est le coût humain et environnemental qui interpelle: 4,5 millions de tonnes de CO2 émises annuellement, tandis que 30 % de la population demeure dans la précarité énergétique. Un paradoxe pour une nation qui se veut championne de la conservation forestière.
Conduite par Arman Colyn Abessolo Nkwele, ingénieur statisticien économiste, l’étude révèle que l’exploitation intensive des ressources fossiles hypothèque l’avenir collectif. Sur le terrain, la situation des communautés locales cristallise les contradictions du système. L’expert pointe avec vigueur «les fuites pétrolières récurrentes» et «la marginalisation des populations autochtones dépendantes d’écosystèmes désormais dégradés», plaidant pour une approche résolument humaine de la transition.
Une mutation énergétique devenue impérative
Entre une dépendance aux hydrocarbures devenue périlleuse et un potentiel renouvelable scandaleusement sous-exploité, le Gabon doit accélérer sa mutation énergétique. L’étude trace les contours d’une transition qui n’est plus optionnelle, mais vitale pour la résilience sociale et climatique du pays.
L’analyse SWOT développée dans le document offre une lecture lucide des enjeux. Du côté des atouts, le Gabon dispose d’un patrimoine naturel exceptionnel: immense bassin hydraulique, rayonnement solaire optimal et biomasse forestière abondante constituent des leviers majeurs pour un mix énergétique décarboné. L’opportunité réside également dans la valorisation du gaz naturel, actuellement gaspillé par le torchage industriel, pour soutenir une phase de transition plus propre.
Mais les faiblesses pèsent lourd. Le rapport dénonce un cadre institutionnel centralisé sclérosant et un réseau de distribution vétuste, illustré par les défaillances récurrentes de la SEEG. La menace principale reste l’inertie politique: une hausse des températures locales de 1,2°C est déjà enregistrée, et la poursuite du modèle actuel risque de dégrader irréversiblement les écosystèmes forestiers, dont 10 % de la couverture a disparu en deux décennies.
Pour Arman Colyn Abessolo Nkwele, la transition énergétique est avant tout une question de justice sociale. Il rappelle avec force que l’exploitation actuelle laisse des cicatrices profondes. L’expert prône une rupture radicale avec la gouvernance actuelle: «Nous devons sortir de l’autisme institutionnel pour écouter ceux qui subissent la pollution au quotidien. La solution est dans la décentralisation: produire une énergie propre là où les populations en ont besoin, loin des grands centres urbains déconnectés des réalités rurales».
L’impératif de souveraineté énergétique
L’atelier de restitution organisé par Brainforest ne constitue pas une simple formalité administrative. En réunissant des acteurs aussi variés que la SEEG, le Conseil National Climat et des organisations de la société civile comme Muyissi Environnement ou Keva Initiative, l’ONG cherche à poser les jalons d’un consensus national inédit.
Le défi pour le gouvernement sera de transformer ces recommandations en politiques publiques concrètes et mesurables. Car au-delà de la préservation environnementale, c’est la résilience de l’économie gabonaise face aux futures crises énergétiques mondiales qui se joue aujourd’hui. Il ne s’agit plus seulement de répondre aux engagements climatiques internationaux, mais de garantir à chaque Gabonais un accès stable et abordable à l’électricité, tout en préservant le poumon vert de l’Afrique centrale.
Entre l’urgence climatique et les impératifs de développement, le Gabon dispose d’une fenêtre d’opportunité étroite. Reste à savoir si les autorités sauront saisir ce momentum pour opérer la bifurcation nécessaire, ou si le pays restera prisonnier d’un modèle énergétique du siècle passé.





