Africa-Press – Gabon. Chaque jeudi au Murmure, sans affiche tapageuse ni slogan martelé, une évidence s’impose dans la pénombre des nuits libresvilloises: le groupe The Crew a rehaussé le niveau du live… avec la seule force de la musique. Par la rigueur du geste et l’intelligence du collectif, l’équipage s’est imposé comme le meilleur combo de la capitale, jusqu’à incarner, pour un public de plus en plus large et fidèle, le groupe le plus époustouflant de Libreville.
Jeudi soir au Murmure à Libreville, bien après que la nuit a pris possession de la ville, autour de minuit, les lumières s’abaissent comme une marée obéissante. Dans la salle, une constellation s’allume: des dizaines de téléphones portables, brandis à bout de bras, dessinent une voie lactée avec des étoiles mouvantes. Les mains ondulent, lentes, presque liturgiques, au rythme de la chanson de Prince «Purple Rain». Ce n’est pas un rappel. C’est un rite. Ainsi s’achève, dans une féerie suspendue, chaque prestation du groupe The Crew. Le concert est terminé.
Ce rituel n’a rien d’anodin. Il est la signature d’un groupe qui a compris que la musique n’est pas seulement affaire de sons, mais de passage. The Crew ne quitte jamais la scène comme on éteint une lumière. Il laisse derrière lui une rémanence, une pluie fine qui continue de tomber longtemps après la dernière note.
L’équipage et la matrice invisible
À l’origine de cette alchimie, un homme qui n’aime ni les projecteurs trop directs ni les récits tapageurs: Josué Moulacka. Bassiste, assembleur d’âmes, bâtisseur patient. Sa trajectoire épouse celle de nombreux musiciens de sa génération: l’église d’abord, comme école de rigueur et de ferveur, puis les studios, les scènes, les rencontres. Mais un lieu agit ici comme un mythe fondateur: le Studio Mandarine. Mandarine n’a pas seulement façonné des sons ; il a transmis une manière d’être musicien: attentive, exigeante, presque ascétique.
The Crew est né de cette matrice. Non comme un projet opportuniste, mais comme une nécessité. Il fallait au night-bar Le Murmure un équipage pour les jeudis, un vrai, capable de tenir la barre chaque semaine, d’affronter la répétition sans s’user, de faire de la constance une vertu. Alors Josué a rassemblé ceux qui savent attendre la note juste.
Ces musiciens arrivent de rivages différents, mais parlent la même langue. Le batteur frappe avec la précision de ceux qui ont appris le rythme comme une prière. Le guitariste soliste, Dan Jazz, fend l’air de phrases électriques, convoquant le rock, le blues et le jazz comme on appelle des esprits familiers. La voix d’Orphée Ngningone (coqueluche du groupe) surgit, claire et habitée, portée par une trajectoire faite d’interruptions et de retours, comme si le silence lui avait appris à chanter plus vrai. Aux claviers, Rex, venu de Kinshasa, traverse les frontières musicales avec une aisance déconcertante, traduisant les rites gabonais dans un langage universel. Et au centre, la voix de Christapo, ancrée, souple, capable de contenir la houle et de guider l’ensemble. Avec son look à la Otis Reding, le charismatique chanteur incarne aussi bien James Brown, Shaggy que Prince, Fela Kuti, Michael Jackson ou Maître Gims.
La pluie violette comme sceau
Ce qui frappe, chez The Crew, n’est pas la virtuosité, pourtant évidente, mais la retenue. Rien n’est démonstratif. Chaque solo est un récit, chaque silence une respiration. Le répertoire puise largement dans la Soul, le Funk, le Rhythm and Blues, le Rock nord-américain, la Pop music. Une matière parfois jugée étrangère, mais qui, entre leurs mains, devient étonnamment proche. Ici, elle n’est ni imitation ni nostalgie: c’est une réappropriation, une recréation, une présence.
Les jeudis s’enchaînent. Le public change, se renouvelle, revient. Certains visages deviennent familiers. D’autres découvrent. Tous comprennent, tôt ou tard, que ce qui se joue là dépasse la simple prestation. The Crew installe un climat. Une écoute. Une lente montée qui exige de se laisser faire.
Il y a eu des départs, des voix qui n’ont pas tenu la durée, des egos ébréchés par l’exigence du groupe. Rien d’inhabituel dans une aventure musicale qui refuse la facilité. Ici, la patience est une règle tacite. La voix seule ne suffit pas. Il faut la discipline, la présence, l’abandon au collectif.
Et puis, invariablement, revient la pluie violette (Purple Rain). Les téléphones se lèvent à nouveau. Les mains ondulent. Les regards se croisent dans une connivence silencieuse. On ne se parle pas. On sait.
Dans le cœur battant de Libreville, certains jeudis ont désormais une densité particulière. Ils laissent une trace, une sensation difficile à nommer, comme si la musique avait ouvert une brèche discrète dans la nuit. Ceux qui y sont passés la reconnaissent. Les autres finiront par tomber dessus, un soir, sans l’avoir vraiment cherché.





