Isidore Kouwonou
Africa-Press – Guinee Bissau. La Guinée-Bissau connaît une campagne électorale intense en vue des élections générales — présidentielle et législatives — prévues pour le 23 novembre. Douze candidats sont en lice pour gagner la confiance de plus de 860 000 électeurs, dans un scrutin d’une importance capitale.
Ces élections sont cruciales dans un pays d’Afrique de l’Ouest, ancienne colonie portugaise, marqué par une tension politique croissante due à une profonde crise de confiance entre le pouvoir et l’opposition, dans un contexte historique d’instabilité, de coups d’État et de tentatives militaires de prise de pouvoir.
Le président sortant Umaro Sissoco Embaló cherche à renouveler son mandat face à un défi majeur posé par son prédécesseur José Mário Vaz, en l’absence d’une figure d’opposition forte comme Domingos Simões Pereira, revenu d’exil mais dont la candidature a été rejetée par la Cour suprême. Pereira dirige le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), formation historique ayant conduit le pays à l’indépendance et longtemps dominante au Parlement jusqu’à sa dissolution par Embaló en décembre 2023.
La campagne se déroule dans un climat tendu, marqué par l’arrestation de plusieurs hauts gradés de l’armée après une tentative de coup d’État. Par ailleurs, des rapports des Nations Unies, notamment de l’Office contre la drogue et le crime, décrivent la Guinée-Bissau comme un point de transit majeur pour les trafics de drogue, certains coups d’État étant liés à ces activités illicites.
La quête de stabilité politique et institutionnelle
Depuis la dissolution du Parlement par le président Embaló en décembre 2023, à la suite d’une tentative de coup d’État survenue le 30 novembre, la Guinée-Bissau vit dans un vide législatif sans députés élus, les élections législatives initialement prévues en novembre 2024 ayant été reportées.
Malgré l’incertitude, la présidence et la Commission nationale électorale (CNE) confirment la tenue du scrutin le 23 novembre 2025, dans l’espoir de rétablir la stabilité politique et de reconstruire des institutions solides.
Selon le Dr Yves Ekoué Amaïzo, directeur du Centre d’études africaines de Vienne, le respect des résultats des urnes est une condition essentielle pour atteindre la stabilité. Il met en garde contre tout détournement des principes constitutionnels et du transfert pacifique du pouvoir, posant la question:
« La volonté des électeurs sera-t-elle vraiment respectée, ou tout opposant au président actuel sera-t-il écarté par voie judiciaire? »
Amaïzo souligne qu’exclure certains candidats ou limiter la pluralité politique risque de miner la légitimité du processus électoral et d’alimenter à nouveau les scénarios de putschs militaires.
L’autre enjeu: la lutte contre le trafic de drogue
Selon les Nations Unies, la Guinée-Bissau est devenue une plaque tournante du trafic de cocaïne entre l’Amérique latine et l’Europe. Le pays a même été qualifié d’« État narco » sous la présidence de Malam Bacai Sanhá (2009–2012).
En septembre 2024, 2,6 tonnes de cocaïne ont été saisies dans un avion privé à l’aéroport de Bissau.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2020, Embaló affirme avoir affaibli les réseaux criminels grâce à de nouvelles stratégies sécuritaires. Cependant, plusieurs rapports de l’ONU mentionnent encore l’implication de figures proches du régime.
Deux tentatives de coup d’État ont été déjouées — en novembre 2023 et début novembre 2025 — accentuant le climat d’insécurité à la veille du scrutin.
Historiquement, aucun président n’a terminé son mandat, à l’exception de José Mário Vaz élu en 2014. Les autres ont été renversés par des coups d’État ou la mort en fonction.
Embaló soutient que les trafiquants de drogue cherchent à déstabiliser son gouvernement, affirmant: « Ils ont voulu m’assassiner, moi et tout mon gouvernement. »
Le Dr Amaïzo estime que ces crises révèlent la fragilité institutionnelle et la corrélation entre corruption et criminalité transnationale, tout en avertissant que la hausse des saisies de drogue ne suffit pas à prouver un recul réel du phénomène.
Défis économiques et redistribution de la richesse
La Guinée-Bissau est le troisième producteur de noix de cajou en Afrique de l’Ouest, après la Côte d’Ivoire et le Nigéria. En 2025, le pays a exporté plus de 208 000 tonnes, générant d’importantes recettes.
Les exportations de produits bruts ont atteint 132,8 milliards de francs CFA (219 millions USD) en 2023, représentant 93 % des revenus d’exportation.
Malgré un taux de croissance économique de 4,8 à 5 %, plus de 64 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale.
Pour le Dr Amaïzo, le principal défi réside dans la redistribution équitable des richesses et la lutte contre la pauvreté structurelle:
« On ne peut pas parler de stabilité politique sans justice sociale. L’inégalité nourrit les révoltes et les coups d’État. »
Il avertit que l’aggravation de la pauvreté pourrait pousser les populations marginalisées à soutenir des mouvements de rébellion, risquant d’entraîner une nouvelle déstabilisation militaire.
Un rôle régional stratégique
Malgré ses fragilités, la Guinée-Bissau joue un rôle central dans la stabilité de l’Afrique de l’Ouest, notamment dans la crise casamançaise au sud du Sénégal.
La médiation du président Embaló a permis, le 25 février 2025, la signature d’un accord de paix entre le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) et le gouvernement sénégalais représenté par le Premier ministre Ousmane Sonko.
Selon le Dr Yves Ekoué Amaïzo, la stabilité de la Guinée-Bissau et du Sénégal est interdépendante, et une paix durable en Casamance renforcerait la cohésion régionale.
Enfin, il conclut que le prochain gouvernement bissau-guinéen doit consolider la stabilité interne pour renforcer son influence régionale et jouer pleinement son rôle au sein de la CEDEAO.
Source: BBC





