Africa-Press – Guinee Equatoriale. Le service d’internet par satellite « Starlink » n’est plus seulement une technologie destinée aux zones reculées inaccessibles aux réseaux de télécommunications traditionnels, mais est devenu en quelques années un acteur croissant sur le marché des télécommunications africain, se présentant comme une opportunité pour l’expansion numérique d’une part, et un défi pour la souveraineté, la sécurité et la régulation d’autre part.
Depuis le lancement du service au Nigeria au début de l’année 2023, l’expansion de « Starlink » s’est accélérée sur le continent, rendant le service disponible dans environ 26 pays africains d’ici juin 2026, avant d’atteindre environ 28 pays en juillet, avec des plans ou des dates prévues pour entrer sur de nouveaux marchés africains au cours de la même année.
Des estimations récentes indiquent que le nombre d’utilisateurs de « Starlink » en Afrique a atteint environ 300 000 abonnés, soit près de 3 % de la base d’abonnés de l’entreprise dans le monde. Cependant, la répartition n’est pas uniforme ; le Nigeria, le Zimbabwe et la Zambie à eux seuls représentent environ 64 % des abonnés africains, ce qui indique une grande disparité dans la diffusion du service entre les pays du continent.
De Nigeria à la plupart du continent
« Starlink » a pénétré le marché africain par le Nigeria, profitant d’un problème chronique lié à l’insuffisance des infrastructures de télécommunications et à l’étendue des zones rurales non desservies par les réseaux de fibre optique ou de téléphonie mobile.
Depuis lors, le service s’est étendu à des pays tels que le Kenya, le Ghana, le Rwanda, la Zambie, le Mozambique, le Malawi, le Zimbabwe, le Nigeria, le Sénégal, le Soudan du Sud et la Somalie, ainsi qu’à d’autres pays en Afrique de l’Ouest, de l’Est et du Sud. De nouveaux pays devraient rejoindre la carte en 2026, tandis que d’autres attendent l’achèvement des procédures réglementaires avant le lancement du service.
L’attrait de « Starlink » réside dans le fait qu’il ne nécessite pas l’installation de câbles ou la construction de tours de télécommunications à proximité de l’utilisateur. La petite station terrestre se connecte directement à un réseau de satellites en orbite terrestre basse, permettant de fournir internet dans des zones désertiques, montagneuses ou rurales manquant d’infrastructures traditionnelles.
Cette caractéristique rend le service attrayant pour les consommateurs, les entreprises et les institutions, mais soulève en même temps des questions sensibles pour les gouvernements.
Internet en dehors de l’infrastructure de l’État
Le problème pour certains gouvernements africains ne concerne pas seulement la vitesse de l’internet, mais aussi la manière dont les données parviennent à l’utilisateur.
Les communications traditionnelles passent généralement par des entreprises locales agréées et des réseaux et passerelles que les autorités peuvent réguler et surveiller conformément aux lois nationales. En revanche, l’internet par satellite permet à l’utilisateur de se connecter via une petite station directement liée aux satellites, ce qui réduit la dépendance aux réseaux de télécommunications locaux.
Dans des pays où les gouvernements exercent un contrôle étendu sur le secteur des télécommunications ou s’appuient sur des entreprises locales pour protéger des intérêts économiques et sécuritaires, l’expansion de cette technologie peut être perçue comme un défi pour le système en place.
Trois préoccupations principales se chevauchent ici: la sécurité nationale, la souveraineté numérique et la protection des données, ainsi que l’inquiétude quant à l’impact d’une grande entreprise étrangère sur les entreprises de télécommunications locales.
Le cas du Cameroun
Le Cameroun illustre clairement cette tension.
Les autorités camerounaises ont interdit « Starlink » en 2024, invoquant des considérations liées à la souveraineté des données, à la sécurité nationale et à la concurrence, ainsi que l’exploitation du service sans la licence requise. En conséquence, les appareils « Starlink » importés par des canaux non officiels ont été considérés comme des équipements non autorisés, tandis que les discussions réglementaires sur la possibilité pour l’entreprise d’entrer légalement sur le marché se poursuivaient.
L’exemple camerounais révèle que l’opposition des gouvernements ne signifie pas nécessairement un rejet de la technologie elle-même, mais peut être une tentative d’obliger l’entreprise à opérer dans le cadre réglementaire local, permettant ainsi à l’État de connaître les utilisateurs, de réguler les équipements et de surveiller le flux de données conformément à ses lois.
Tchad: approbation contre régulation
Le Tchad présente un modèle différent qui consiste à autoriser le service mais sous des conditions strictes.
Avec l’expansion de « Starlink » sur le continent, les autorités tchadiennes ont mis en place des règles réglementaires exigeant l’enregistrement des équipements et des utilisateurs, liant l’exploitation du service à l’identité et aux documents légaux des institutions, ainsi que soumettant l’entreprise à des exigences en matière de sécurité et de protection des données.
Cette politique reflète une tentative d’atteindre un équilibre entre le bénéfice de l’internet par satellite, en particulier dans un pays vaste confronté à d’importants défis d’infrastructure, et le maintien du service sous l’égide de la régulation étatique.
Ici se pose le cœur du dilemme: les gouvernements veulent un internet rapide dans les zones non desservies par les réseaux, mais ne souhaitent pas que la petite station satellite devienne un moyen de communication échappant à leur système de régulation et de contrôle national.
Le Zimbabwe révèle un autre aspect
Le Zimbabwe a également traversé une phase de tension avec « Starlink ». En avril 2024, l’autorité de régulation des télécommunications a demandé l’arrêt du service pour les utilisateurs qui l’utilisaient sans licence, après que certains habitants aient obtenu des appareils de pays voisins.
Cependant, la situation a changé par la suite, car « Starlink » a obtenu des licences pour opérer dans le pays en septembre 2024, devenant ainsi une partie du secteur des télécommunications officiel, tout en continuant d’imposer des restrictions sur la vente et la distribution d’appareils sans la licence requise.
Les autorités zimbabwéennes ont même commencé à utiliser des appareils « Starlink » dans des centres numériques et des bureaux de poste dans le cadre de plans visant à élargir l’accès à internet, ce qui montre que les gouvernements africains ne traitent pas le service de manière absolue, mais tentent de le soumettre à leurs conditions lorsqu’ils y voient un bénéfice économique et développemental.
Une bataille pour le marché et la souveraineté
Les préoccupations ne se limitent pas à la sécurité.
L’entrée de « Starlink » signifie également l’arrivée d’un concurrent puissant sur des marchés dominés par des entreprises de télécommunications locales et régionales qui ont investi des milliards de dollars dans des tours, des réseaux de fibre et des infrastructures.
En Afrique du Sud, par exemple, l’entrée de « Starlink » est restée suspendue en raison de règles concernant la propriété locale dans le secteur des télécommunications, tandis que des pays comme l’Éthiopie, l’Algérie, l’Égypte et le Maroc restent des marchés où le service n’a pas encore été lancé commercialement jusqu’à la mi-2026. Les raisons du retard varient d’un pays à l’autre, allant des exigences réglementaires à la protection des entreprises locales et aux considérations de sécurité et de souveraineté numérique.
En Éthiopie, par exemple, l’entrée des fournisseurs de services internet par satellite est restée très limitée, alors que le gouvernement a progressivement ouvert le secteur des télécommunications à la concurrence. L’Égypte et le Maroc demeurent des marchés importants où « Starlink » n’est pas encore entré commercialement.
Les gouvernements peuvent-ils l’arrêter?
La difficulté de l’affrontement réside dans le fait qu’arrêter « Starlink » n’est pas une question technique simple.
Au lieu de dépendre d’une tour ou d’un câble à l’intérieur des frontières nationales, un utilisateur peut faire fonctionner une station relativement petite dans un endroit éloigné, ce qui rend plus difficile l’interdiction des appareils de contrebande ou l’utilisation non autorisée.
Cependant, cela ne signifie pas que l’entreprise opère complètement en dehors du contrôle des gouvernements. L’obtention d’une licence, l’importation d’équipements, la vente d’appareils et le lien du service aux marchés locaux sont tous des points que l’État peut contrôler. Les gouvernements peuvent également utiliser les lois douanières et réglementaires et imposer des sanctions pour l’utilisation non autorisée.
Ainsi, il semble que la bataille en Afrique autour de « Starlink » ne sera pas tant entre l’internet par satellite et l’État, qu’autour des conditions qui permettront à l’État de réguler ce type d’internet.
Qui possède le ciel?
« Starlink » soulève en Afrique une question plus vaste que celle de l’accès à un internet plus rapide.
L’entreprise qui a construit un vaste réseau de satellites en orbite terrestre basse peut fournir une connexion à des endroits que l’État lui-même n’a pas pu relier à ses réseaux. Cela donne aux individus, aux entreprises et aux institutions une capacité accrue à dépasser les limites de l’infrastructure traditionnelle.
Pour les pays africains souffrant déjà d’un large fossé numérique, « Starlink » pourrait représenter une opportunité historique de connecter les écoles, les hôpitaux, les zones rurales et les communautés isolées à internet plus rapidement et à moindre coût que la création de nouveaux réseaux terrestres.
Cependant, l’autre face de cette opportunité est que l’État pourrait se retrouver face à un réseau de communication dont il ne contrôle pas directement l’infrastructure.
Ainsi, « Starlink » progresse en Afrique entre deux besoins contradictoires: le besoin du continent d’un internet accessible partout et le besoin de ses gouvernements de maintenir cette connexion dans les limites de la souveraineté et de la loi nationale.
Avec l’approche du service vers de nouveaux marchés africains, il semble que la question ne soit plus de savoir si l’internet par satellite atteindra le continent, mais qui établira les règles de sa présence: les entreprises de télécommunications, les gouvernements ou la technologie qui dépasse désormais les frontières depuis l’espace?





