Africa-Press – Mali. Aucune génération d’Africains n’a jamais eu aussi peu de raisons de « respecter ses aînés » que celle des grands trentenaires et jeunes quadras qui viennent de prendre le pouvoir en Afrique de l’Ouest. Certains facteurs économiques peuvent en partie l’expliquer.
Observant l’horizon économique des années 1980 et du début des années 1990, faites d’une productivité en repli et d’inégalités en hausse en Occident, de crises de dettes à répétition dans le tiers-monde et d’interminables controverses sur la libéralisation commerciale, l’économiste américain Paul Krugman – futur prix Nobel – avait diagnostiqué une Ère d’aspirations réduites*, « dans laquelle les électeurs sont prêts à se contenter de politiques publiques à la dérive .
Ces années furent finalement moins perdues qu’on ne l’avait cru, les gains attendus de l’informatisation se manifestèrent dans les révisions statistiques. De 1995 à 2000, le PIB par personne employée a bondi de 11 % en moyenne dans les pays de l’OCDE, soit autant que durant les dix années suivantes…
Il n’est pas inutile de revenir sur ces deux décennies, en Afrique, alors que les progrès spectaculaires de la première quinzaine de ce millénaire s’essoufflent à coups de chocs exogènes (baisse des prix des minerais et du pétrole suivie de la crise du Covid-19).
Le plateau observé depuis 2015, au sud du Sahara, dans le PIB par habitant mesuré en parité de pouvoir d’achat, rappelle terriblement celui des années 1990. Durant cette décennie perdue, il a baissé de 2 800 à 2 650 dollars internationaux (données de 2017). De 2015 à 2020, il a reculé de 3 800 à 3 600 dollars internationaux..
Le temps banni
De fait, ceux qui ont vécu leurs années formatrices dans l’Afrique des années 1980-2000 ne peuvent que ressentir un certain malaise à ce qui ressemble à la récurrence d’un vieux cauchemar. Au retour d’une ère d’aspirations rabougries. Exposé quotidiennement à la décrépitude de plus en plus visible de l’université, des écoles, des hôpitaux et des quartiers, de la vie en général, à l’émergence du racket généralisé et des « cours communes », à la disparition des trois repas quotidiens remplacés par la « mort subite », aux « événements » du Rwanda, à la stagnation soudaine de l’espérance de vie, il fallait faire bonne figure.
C’est-à-dire retenir son incrédulité et son exaspération face au caquet des adultes, inlassables sur les belles années postindépendance, la fierté gagnée face aux anciens maîtres, l’époque des fêtes nationales tournantes, des infrastructures et du boulot en veux-tu en voilà, des bourses qui « couvraient toute l’année », de ces oncles qui étaient revenus d’Europe après y avoir fini leurs études. Bref, Au temps banni d’Houphouët-Boigny, pour reprendre le titre des mémoires douceâtres d’un ancien coopérant français à Abidjan..
Dans une étude d’octobre 2020, le Centre pour l’avenir de la démocratie de l’Université de Cambridge, au Royaume-Uni, s’alarmait de l’incroyable défiance envers les institutions démocratiques des milléniaux (1981-1996) à travers la planète, et plus particulièrement au sud du Sahara. Dans aucun segment de cette génération subsaharienne, le taux de satisfaction envers les systèmes démocratiques n’atteignait 50 %, contrairement aux générations précédentes. Et à rebours de la ferveur des Africains entre 18 et 24 ans, selon le sondage « Africa Youth Survey 2020 ».
Il paraît moins surprenant qu’on ne l’imagine que la récente vague de coups de force expérimentés sur le continent soit le fait de membres de la génération Y – le Guinéen Doumbouya est né en 1980, le Malien Goïta trois ans plus tard –, grands brûlés de ces années maudites. Ils en ont gardé le goût amer de l’incertitude économique et en ont retenu que leurs aînés n’étaient pas des gens respectables. Qui peut les contredire?
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