Africa-Press – Mali. Les sanctions économiques décidées le 9 janvier par la Cedeao auront des effets sur l’économie malienne – comme régionale – et la capacité de l’exécutif à assurer ses fonctions, dont le paiement des salaires. Si certaines « parades » existent, leur efficacité paraît incertaine. Le décryptage de Jeune Afrique.
À peine seize lignes, en six alinéas – les demandes de divorce, même à l’amiable, sont plus longues. Listées dans une demi-page d’un communiqué qui en compte six, les sanctions économiques prononcées le 9 janvier contre le régime malien par l’autorité des chefs d’État de la Cedeao affecteront la marche économique du pays sur au moins trois fronts : financier, commercial et budgétaire. Avec des effets différenciés, toutefois. Explications.
Des effets ambigus sur le commerce
La fermeture des frontières terrestres et aériennes du pays et la suspension des transactions commerciales – à l’exception principalement des produits alimentaires, énergétiques et sanitaires – ne devrait affecter que les exportations maliennes. L’essentiel des produits importés par le pays – hormis peut-être des équipements électriques et des machines (14 % des importations en 2019) et des véhicules (9%) – devraient être couvertes par les exemptions décrétées par la Cedeao.
En revanche, le sort des exportations d’or du Mali (92,4 % des ventes de marchandises du pays en 2019, soit 4,5 milliards de dollars) paraît plus compliqué. Les destinations ultimes de ces ressources sont les Émirats arabes unis (71,6 %) et la Suisse (28,2 %). Le Mali, pays enclavé, réalise l’essentiel de son commerce de gros via les infrastructures portuaires de ses voisins (Sénégal et Côte d’Ivoire). Il n’est pas certain, pour le moment, que la décision de la Cedeao affecte dans l’immédiat les exportations d’or du pays.
Selon Alexandre Raymakers, analyste senior Afrique chez l’analyste Verisk Maplecroft cité par la presse spécialisée : « Les groupes miniers opérant au Mali doivent se préparer à d’importantes perturbations de leurs voies d’exportation et de leurs lignes d’approvisionnement logistique tant que la Cedeao maintiendra sa suspension du commerce et des échanges financiers avec le pays ».
« Compte tenu de l’importance du secteur de l’exploitation aurifère en tant que source de revenus pour Bamako, nous ne nous attendons pas à ce que le bloc accorde des exemptions aux groupes miniers », a-t-il ajouté.Dans les faits, comme le souligne une note de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi), les exportations d’or du Mali se font le plus souvent par voie aéroportuaire, comme dans la plupart des pays ouest-africains, ce qui réduit de facto l’effet de l’embargo de la Cedeao… À moins que les institutions internationales telles que l’ONU ne suivent l’organisation ouest-africaine et imposent des sanctions similaires.
L’État malien percevait en 2018 une redevance de 2 % sur la valeur des exportations d’or – de même que diverses royalties payées par les compagnies minières, actives dans le pays. Des ressources qui peuvent lui permettre de résister à l’embargo financier décrété par la Cedeao, mais un temps seulement.
« Pour payer les fonctionnaires et les militaires, l’État va sans doute privilégier le paiement des impôts et des droits de douanes en espèces. Cela leur permettra d’avoir de la liquidité et de payer ces travailleurs. Sur le court terme, à savoir dans les deux mois à venir, ces corps de métiers ne seront pas touchés par les sanctions de la Cedeao et de l’Uemoa », confirme un haut cadre d’une banque au Mali, interrogé par Jeune Afrique.
La menace de la BCEAO
« Si le blocage financier venait à perdurer, l’État ne pourra pas fonctionner ni honorer ses engagements comme le paiement des salaires des fonctionnaires, avertit toutefois un analyste financier. Selon ce dernier, « le Trésor public dispose de réserves au sein des banques locales et surtout des sociétés publiques comme la Caisse de sécurité sociale sous forme de dépôts à terme. Cette manne peut financer les besoins de l’État au plus trois mois ».
Au demeurant, les sanctions imposées par la Cedeao concernent également les comptes de l’État dans les banques commerciales et ceux détenus par les entreprises publiques. S’il n’est pas exclu que diverses méthodes rudes soient utilisées par l’État pour accéder à ces ressources – cela a notamment été le cas en Côte d’Ivoire en 2010-2011 – la légalité de telles décisions paraît incertaine.
Plus important, « dans l’immédiat, l’État malien va avoir de grandes difficultés auprès des marchés publics financiers [sur lesquels la dette publique est émise et acquise par les investisseurs] puisque ceux-là débloquent leur fonds auprès de l’agence nationale de la Banque centrale. Celle-ci étant aujourd’hui sous tutelle de la BCEAO, les retraits et les paiements sont bloqués », avertit notre banquier.
« Le Conseil des ministres des Finances de l’Union doit signer une décision pour entériner les actes que le gouverneur de la BCEAO devra prendre. Dès que la mesure sera totalement validée, les décaissements via la BCEAO, la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), et la Banque d’investissement et de développement de la Cedeao (BIDC), seront suspendus », complète un ministre ouest-africain au fait des négociations.
Les possibilités pour Bamako de contourner le blocus monétaire de la BCEAO sont minces, rappellent les acteurs interrogés par Jeune Afrique. « Le gel des actifs vise les comptes du Mali à la Banque centrale. Le pays étant exportateur de matières premières comme le coton et l’or, ses réserves sont inclues dans le panier commun de l’Union économique et monétaire ouest-africaine. De fait, elles ne pourront plus être utilisées ni pour les paiements ni pour les remboursements de la dette auprès des créanciers. Cela peut amener les bailleurs à éviter le pays », avertit notre analyste financier.
« Sans réserves de change, il serait inapproprié de vouloir « créer » une monnaie. Elle n’aurait aucune valeur », complète le ministre, interrogé sur la possibilité soulevée dans certains cercles à Bamako de trouver une parade ou une alternative au franc CFA.
Quelles possibilités de sortie ?
« Si ces sanctions sont adossées par le Conseil de sécurité de l’ONU, beaucoup d’institutions comme la Banque mondiale et l’Union européenne vont emboîter le pas. En tout état de cause, je pense que la raison prévaudra au niveau de la junte militaire, qui devra faire l’analyse de la situation et privilégier la préservation de l’intérêt du Mali. En fonction des propositions de la junte les sanctions vont être allégées graduellement », complète le ministre que nous avons interviewé.
Comment Bamako pourrait respecter les échéances des dettes contractées auprès des bailleurs de fonds ?
« En agissant ainsi, la Cedeao a voulu frapper fort. Néanmoins, aucun des États de la communauté n’a intérêt à ce que cette situation dure. L’interdépendance entre le Mali et les autres pays de la zone fait que la fermeture des frontières terrestres et maritimes – exceptés pour les produits de premières nécessités – touche par ricochet les pays voisins », complète le cadre de banque. Et ce d’autant plus que, « l’embargo met l’Uemoa en difficulté vu que le système bancaire ouest-africain est lui aussi alimenté par les banques maliennes (Banque de développement du Mali, Banque malienne de solidarité…) ».
Des interrogations se posent d’emblée sur les difficultés qu’aura Bamako à se refinancer et à respecter les échéances des dettes contractées auprès des bailleurs de fonds et des banques régionales comme la BOAD. En décembre dernier, l’institution régionale a financé plusieurs acteurs privés maliens pour le développement entre autres d’une plaine rizicole à Tombouctou et de la mini-centrale hydroélectrique de Koulouba.
« L’Uemoa et la Cedeao vont-elles faire annuler ces prêts ? », s’interroge un analyste financier. « Une asphyxie financière peut provoquer une réaction de solidarité vis-à-vis de la junte et exposer les instances locales de l’Uemoa (bureau, agences, employés…) à des représailles ‘populaires’ comme cela a pu être le cas dans le passé », avertit ce dernier.
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