Africa-Press – Mali. À court ou moyen terme, les militaires français vont devoir se retirer du Mali, où leur présence n’est plus souhaitée. Mais la pire manière pour Paris serait d’y être contraint par la rue.
De quel manque, de quelle absence, de quel désespoir est mort Ibrahim Boubacar Keïta, le 16 janvier, lui que la maladie et cette forme de prostration, presque de renoncement que donne l’approche de la fin, avaient emporté dans un métavers peuplé des génies de son enfance, bien avant que le trépas qu’il ne redoutait plus le plonge dans la nuit éternelle ? Seuls ses intimes le savent et peut-être aussi son camarade de quarante ans, Alpha Condé.
Le lendemain, 17 janvier, la seconde victime (avant le Burkinabè Kaboré) du temps des colonels putschistes embarquait sur un vol spécial à destination d’Abou Dhabi, là même où IBK avait l’habitude de traiter son cancer. L’histoire ne dit pas si derrière la démarche vacillante du « Professeur », qui par fierté avait refusé qu’un véhicule le déposât au pied de l’échelle de coupée, se cachait la peine d’avoir perdu un compagnon, le seul avec qui il s’entendait encore. Mais c’est vraisemblable, tant la relation qui lie le Mali et la Guinée a tendance à s’incarner sous la forme de couples fusionnels et étrangement consanguins.
À l’origine était le tandem assemblé au début des années 1960 par Modibo Keïta et Ahmed Sékou Touré. Deux leaders se réclamant du socialisme et du panafricanisme. Deux pays formant entre eux (et avec le Ghana de Nkrumah) une éphémère « Union des États africains ». Deux monnaies nationales. Deux armées truffées de matériels et de conseillers venus de Moscou. Deux régimes en butte à l’hostilité et aux manœuvres déstabilisatrices de l’ex-puissance coloniale.
Transitions « refondatrices »
Ce substrat commun de nationalisme et de défiance vis-à-vis de la France, des autres pays d’Afrique de l’Ouest et d’une Cedeao perçue comme un instrument de Paris (ce qui est largement inexact, puisque l’organisation comporte cinq pays anglophones, dont les poids lourds nigérian et ghanéen) persiste toujours aujourd’hui. Un autre duo l’incarne : le binôme Assimi Goïta – Mamadi Doumbouya. Deux colonels de la même génération, issus des Forces spéciales, admirateurs de Sankara et de Rawlings, engagés dans des transitions « refondatrices » à durée indéterminée et placés sous sanctions internationales.
Les motifs réels pour lesquels ils se sont emparés du pouvoir relèvent au moins autant de leurs ambitions personnelles que des prétextes qu’ils ont mis en avant pour justifier leur coup de force. Mais ce sont ces prétextes – en l’occurrence, la mauvaise gouvernance – qui fondent leur popularité et leur tiennent lieu de légitimité. Face au « diktat » de la Cedeao, Goïta et Doumbouya n’ont pas d’autre choix que de se montrer solidaires, et cela même si toute homologie a ses limites. L’ancien légionnaire époux d’une gendarme française n’est pas si mal vu à Paris qu’on pourrait le croire, tant son prédécesseur avait fini par y être tenu à longueur de gaffe, alors que l’ex-pensionnaire des écoles militaires de Kati et de Koulikoro, à la formation purement malienne, est considéré comme un adversaire, aussi bien à l’Élysée qu’au Quai d’Orsay.
Entre le dipôle des années 1960 et celui des années 2020 s’est glissé, on l’a vu, un troisième couple guinéo-malien, celui des anciens de la FEANF et du Quartier Latin, ex-sorbonnards passés par l’Internationale socialiste : Alpha et IBK. Leur lune de miel avec la France a duré tant que le camarade François Hollande y exerçait son mandat. Pas un seul séjour d’Alpha Condé à Paris sans qu’il soit reçu à l’Élysée. La familiarité était telle qu’il arrivait fréquemment au président guinéen de téléphoner depuis le salon doré à ses pairs africains pour leur passer en direct le titulaire des lieux et régler ainsi quelque chicanerie bilatérale.
Quant à Ibrahim Boubacar Keïta, nul n’a oublié l’image de sa main dans celle de François Hollande, au premier rang du cortège parisien formé pour dénoncer les attentats terroristes. C’était en novembre 2015 et déjà, au ministère français de la Défense, un certain Jean-Yves Le Drian s’agaçait de l’inertie et des atermoiements d’IBK dans l’application des accords d’Alger, ainsi que de sa fâcheuse tendance à prendre des initiatives (ou à ne pas en prendre) sans l’aval de Paris. Entre le Mandingue et le Breton, c’était pourtant à tu, à toi et à services rendus.
« Et dire que je suis intervenu à sa demande pour que les Rennais d’Oberthur obtiennent le marché des passeports électroniques ! me confiait, amer, IBK un jour de 2018, les concurrents canadiens ne me l’ont pas pardonné. » Entre temps, Emmanuel Macron avait succédé à Hollande à l’Élysée et Le Drian, à Jean-Marc Ayrault aux Affaires étrangères. Des rives de la Seine à celles du Niger, le courant ne passait plus ou presque, même si lors de la présidentielle de cette année-là, Paris n’était pas allé jusqu’à soutenir Soumaïla Cissé, le candidat rival. Deux ans plus tard, IBK est renversé. Côté français, les larmes versées sur son sort sont celles d’un crocodile.
Alpha Condé et IBK lâchés par Paris
Même scénario ou presque avec Alpha Condé. Pendant deux ans, de 2017 à 2019, Macron et lui se parlent, échangent des sms, plaisantent volontiers et cela jusqu’à la controverse sur le troisième mandat du Guinéen. Le président français estime que ce n’est pas acceptable et ne félicite son homologue que du bout des lèvres, avec beaucoup de retard, pour sa réélection controversée en 2020. Le contact est rompu. Alpha Condé évite désormais de se rendre à Paris, et lorsqu’il est à son tour chassé du pouvoir, le 5 septembre 2021, son premier réflexe est d’y voir la main de la France.
Du fond de leur exil intérieur, l’un et l’autre feront l’expérience de la solitude des déchus. Personne, parmi leurs ex-amis français dont certains furent leurs obligés, n’a pris la plume ou la parole pour exiger leur libération, et rares ont été leurs anciens pairs africains à manifester leur sollicitude. La compassion n’est venue que d’une poignée de chefs d’État de la même génération, comme Alassane Ouattara, Denis Sassou Nguesso et Muhammadu Buhari. Les autres sont restés aux abonnés absents.
À l’annonce du décès d’IBK, la relation entre Paris et ses deux anciennes colonies est apparue dans toute son ambiguïté. L’ambassade de France à Bamako fait le service minimum : un court post d’hommage sur sa page Facebook. Aussitôt suivi d’une avalanche de commentaires sur le thème « dégagez », « faites vos bagages », « gardez vos condoléances pour vous », qu’il a fallu filtrer. Accueillie à bras ouverts il y a neuf ans, lorsque les katibas jihadistes étaient aux portes de la capitale, l’opération militaire française la plus lourde depuis la guerre d’Algérie est désormais perçue comme inutile, voire comme un facteur de risque, par une frange significative et sans doute majoritaire des Maliens. Ces derniers ne comprennent pas pourquoi en presque une décennie, les soldats de la meilleure armée d’Europe ne sont pas parvenus à éradiquer des bandes de jihadistes, ni même à enrayer leur montée en puissance, le tout sans aucun effet en matière de développement.
Pour fondées qu’elles soient, les explications françaises en la matière sont devenues inaudibles, surtout quand elles attribuent l’exacerbation de ce sentiment uniquement à des manipulations de la junte au pouvoir, relayées par la propagande russe. Que des groupes d’activistes anti-Français soient instrumentalisés, voire stipendiés à des fins politiques n’est évidemment pas niable. Que l’intrusion des mercenaires du groupe Wagner constitue un facteur supplémentaire de déstabilisation et d’aggravation ne fait pas l’ombre d’un doute, surtout quand on connaît les piètres performances de cette milice face aux jihadistes du Cabo Delgado.
Mais la France devrait aussi se dire que la vision qu’ont les Maliens de leur propre situation est aussi légitime que la sienne – en tous cas à leurs propres yeux. Or ces derniers ne sont pas naïfs : ils savent que si l’armée française est intervenue chez eux et continue de s’y maintenir en dépit du franchissement de toutes les lignes jaunes, c’est avant tout parce que l’État français y voit son intérêt. Intérêt de défendre son statut de puissance et, au-delà, crainte d’une fragilisation, d’une contamination de pays comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, où les positions économiques françaises sont importantes, voire d’un effet domino dans toute l’Afrique de l’Ouest.
À court ou moyen terme, il est clair que les militaires français vont devoir quitter un pays où leur présence n’est plus souhaitée. La pire manière pour Paris serait d’y être contraint par la rue, sous la pression populaire des Gilets jaunes de Bamako et d’ailleurs, sans avoir parachevé la montée en puissance des armées sahéliennes et en laissant la place à des soldats de fortune. Pour éviter ce scénario, la porte de sortie offerte par la proposition de médiation algérienne, dont les termes paraissent raisonnables tant pour le colonel Goïta que pour la Cedeao, et que l’Union africaine a avalisée le 14 janvier, apparaît pour l’instant comme la seule solution envisageable.
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