Gamou, un général aussi incontrôlable qu’indispensable

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Gamou, un général aussi incontrôlable qu’indispensable
Gamou, un général aussi incontrôlable qu’indispensable

Bokar Sangaré

Africa-Press – Mali. À la fin de décembre 2021, ce célèbre militaire a été débarqué de l’Inspection générale des armées par Assimi Goïta. Entre rébellions dans le Nord et accords avec les gouvernements, il est pourtant, depuis trente ans, une personnalité incontournable au Mali. Mais à quoi joue cet électron libre ?

Un cliché, montrant le général El Haji Ag Gamou en uniforme, béret sur la tête, en compagnie du colonel (et ministre de la Défense) Sadio Camara en costume-cravate, a circulé sur les réseaux sociaux au début de janvier. Pourtant, peu d’informations ont filtré sur cette rencontre.

Ce jour-là, aux côtés du ministre Camara, une dizaine de militaires ont pris place autour de la table, répondant ainsi à une convocation du général Gamou. Un membre du Groupe d’autodéfense touareg imghad et alliés (Gatia), dont Gamou passe pour être le chef, raconte : « Brisant le silence pesant qui règne dans la salle, le général, tout juste rentré de Gao, lance à la cantonade : “C’est moi, le traitre ? Si c’est ce que vous pensez, allons sur le terrain et vous verrez contre quel camp je vais tirer” ».

Sadio Camara tente de s’expliquer. C’est l’ancien élève qui parle à son supérieur : Camara, comme le président de la transition malienne, Assimi Goïta, a été jadis sous les ordres de Gamou.

Le haut gradé réagit alors à une nouvelle, arrivée à la fin de décembre 2021 de manière inattendue : Assimi Goïta a, par décret, signifié son congé à l’inspecteur général des armées. Ce poste, Gamou l’occupait depuis que le général Dahirou Dembélé le lui avait proposé, en 2019. Il l’avait préféré à celui de gouverneur.

« Campagne de dénigrement »

À peine ce limogeage a-t-il été rendu public que les rumeurs ont fusé, sur les réseaux sociaux. Gamou, écrivent les uns, a l’intention de « se retourner contre le Mali qu’il a tant défendu ». D’autres en font le « nouvel ennemi numéro un du pays ».

L’entourage de l’intéressé dénonce, pour sa part, « une campagne de dénigrement ». « C’est de la rancune gratuite de la part de personnes qui n’ont pas eu les postes qu’elles convoitaient au sein du Cadre stratégique permanent (CSP) », explique un proche, qui a requis l’anonymat. Un doigt accusateur désigne une aile de la Plateforme, une coalition de groupes armés du Nord dont le Gatia est membre.

Cette frange serait dirigée par Hanoun Ould Sidi, une figure de la Plateforme. « Ismaël Wagué [le ministre de la Réconciliation nationale] est proche de Hanoun Ould Ali. Il voulait obtenir la présidence du CSP afin de contrôler les mouvements armés », poursuit notre source.

Pendant plusieurs mois, ce CSP s’est trouvé au cœur d’un imbroglio entre les groupes armés signataires de l’Accord pour la paix et la réconciliation (l’APR, signé en 2015), le gouvernement malien et la diplomatie italienne. Celle-ci s’est démenée pour réunir le plus grand nombre de protagonistes maliens au sein de cette structure, afin de hâter la mise en œuvre de l’Accord et la sécurisation du pays. C’est du moins le motif officiel, car, pour de fins connaisseurs de la région, ces objectifs seraient davantage liés aux enjeux migratoires, dans une zone aux frontières poreuses, dominée par les groupes armés.

Quoi qu’il en soit, la junte redoute un « rapprochement entre Gamou et les ex-rebelles indépendantistes de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) », estime un expert. « Le gouvernement ne veut pas du CSP, qui s’est opposé à la tenue de ses Assises nationales de la refondation, à la fin de décembre. D’autant qu’il craint Gamou, qui est l’une de ses figures majeures, car si celui-ci rejoignait la rébellion de la CMA ç’en serait fini de l’unité du Mali. Sa loyauté en est le dernier rempart », confie une source au sein du CSP, qui rappelle au passage que Gamou y est l’adjoint d’Alghabass Ag Intalla, un membre éminent de la CMA.

Rivalité avec Iyad ag Ghali

Aujourd’hui, Gamou serait, dit-on, plutôt intéressé par la présidence du Conseil supérieur des imghad et alliés, dont la vice-présidence est assurée par l’ancien gouverneur de Kidal et actuel ministre des Maliens de l’extérieur Alhamdou Ag Ilyène.

Ce Conseil supérieur des imghad et alliés est le pendant politique du Gatia, cette milice adossée à la tribu des Imghad et dont Gamou est considéré comme le parrain. Depuis les années 1990, les rivalités entre les Imghad et les Ifoghas n’ont cessé de donner lieu à des affrontements armés. À l’époque, l’ARLA, que dirigeait Gamou, s’opposait au MPA, soutenu par le gouvernement malien et dirigé par un certain Iyad Ag Ghaly.

Les trajectoires de Gamou et d’Iyad se croisent dans les années 1980, quand les deux hommes décident de rallier la Libye. « Kadhafi, qui avait de l’argent mais une population peu nombreuse, avait dit aux Touaregs de quitter les pays du sud du Sahara pour revenir dans leurs pays d’origine et leur avait promis monts et merveilles. Il voulait créer les États-Unis du Sahara », raconte un cadre imghad.

Loin de mener une vie de nantis, ces Touaregs seront recrutés dans la légion d’honneur que Kadhafi enverra au Liban pour aider les Palestiniens, puis dans la bande d’Aouzou pour combattre le Tchad, et, dans les années 1990, au Mali, pour se rebeller contre l’État malien. En 1992, un pacte national est signé. Gamou prend la tête de la commission de cessez-le feu, puis intègre l’armée malienne avec rang de commandant.

Le tournant ATT

Dans le monde touareg, l’arrivée au pouvoir d’Amadou Toumani Touré (ATT), en 2002, représente un tournant. On reproche au chef de l’État d’avoir favorisé les Imghad à partir de 2006 : « On associe cette politique à la figure de Gamou, qui fait office d’agent de l’État. C’est à ce moment-là que se forge le récit du “Touareg qui défend l’État malien”, explique Adib Bencherif, professeur à l’université de Sherbrooke. Mais Gamou souhaite prendre sa revanche sur les Ifoghas, considérés comme le groupe dominant à Kidal [où les Imghad sont leurs vassaux et ont un statut inférieur sur le plan symbolique]. »

Selon Adib Bencherif, le projet politique du général visait à créer une solidarité au sein des Imghad pour ravir leur statut aux Ifoghas. « Gamou n’est pas uniquement un instrument [aux mains] de Bamako. Il a ses propres buts », précise le chercheur.

« Gamou est un libérateur, un sauveur. Son travail a permis de libérer les Imghad qui vivent entre Tombouctou, Gao, Menaka et Kidal. On a réussi à avoir un maire à Kidal, un député et même un gouverneur. On n’avait aucun poids, Gamou nous a organisés », affirme ce jeune imghad qui, comme beaucoup, admire le général. Dans le Nord, au sein de la galaxie des mouvements armés, Gamou est cité parmi les grandes figures que sont Alghabass Ag Intalla, Bilal Ag Acherif, Mohamed Ag Najim.

En 2012, selon certaines sources, il se serait vu proposé le poste de « chef militaire » du MNLA, qu’il aurait décliné, s’attirant la réputation de « traitre à la rébellion ». « Il est le seul chef du Nord à ne pas être opposé à l’État. Il a fait échec à la rébellion en décidant de rester républicain, ce qui lui attiré de nombreux ennemis. »

Les antagonismes actuels n’en sont que la prolongation. Adib Bencherif voit dans l’alliance du CSP un « alignement d’intérêts ». Dès août 2020, des informations faisaient état de discussions entre la CMA et Gamou, visant à conjuguer leurs efforts pour combattre l’État islamique dans le grand Sahara (EIGS). Un groupe que Gamou a combattu dans le cadre de son alliance avec le Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) et qui a tué une centaine de civils, en mars dernier, à Anderamboukane, Tamalat et Inchinane.

Électron libre

Au début du mois d’avril 2022, à la demande de la junte, le général a fait une discrète escale au Niger. Objectif : tenter de rapprocher les deux pays, qui sont en froid. Sitôt de retour au Mali, Gamou est reparti sur le terrain « pour mobiliser les alliés » à Gao, Menaka, Gourma ou Kidal – autant de zones où l’EIGS menace les populations.

« Gamou est un électron libre. Il dispose d’hommes qui lui sont loyaux, qu’ils soient issus du Gatia ou du MSA. L’État ne fait rien dans le Nord, qui, dans la lutte antiterroriste, est oublié au profit du reste du pays. Là-bas, Gamou fédère les combattants. C’est un atout précieux, car sinon ils vont tous s’éparpiller dans d’autres groupes, dont l’EIGS. Il faut lui permettre de monter en puissance. Il veut faire la paix avec tout le monde », plaide un cadre du Gatia.

Chassé de l’Inspection générale des armées, victime de la défiance de certaines figures de la junte au pouvoir, Gamou pourrait sembler mis à l’écart. Il ne faut pas s’y tromper, prévient Adib Bencherif : « Grâce à tous les faits d’armes par lesquels il s’est illustré depuis 1992, il demeure un acteur majeur au Mali, ainsi qu’au Burkina Faso et au Niger voisins ».

source: jeuneafrique

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