Par Manon Laplace
Africa-Press – Mali. Recherché par la justice de son pays, ce militant de la gauche malienne a choisi l’exil afin d’échapper à ce qu’il qualifie d’« assassinat politique prémédité ». Pour Jeune Afrique, il évoque le régime de transition d’Assimi Goïta, ses ambitions politiques et ses aspirations révolutionnaires nullement entravées.
De la dictature militaire de Moussa Traoré à la junte du colonel Assimi Goïta, Oumar Mariko a vu défiler les régimes. Il les a aussi combattus, la plupart du temps, qu’il s’agisse de pouvoirs démocratiquement élus ou instaurés par la force.
Quand il ne battait pas le pavé pour réclamer le départ de Traoré ou d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), cette figure de la gauche malienne s’est opposée par le verbe, comme il le fait encore aujourd’hui contre le quarteron de colonels à la tête de l’État malien.
Entre eux, la relation avait pourtant débuté sous de bons auspices, Oumar Mariko n’ayant jamais opposé d’hostilité de principe aux militaires putschistes. Ni en 2012, lors du coup d’État d’Amadou Haya Sanogo contre Amadou Toumani Touré, qu’il a soutenu et auquel les services de renseignement malien et français l’ont suspecté d’être associé, ni en 2020 à la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta.
Mais le ton avec ceux qu’ils présentent encore comme le « CNSP » – le Comité national pour le salut du peuple, auteur du putsch d’août 2020 qui a depuis été dissout -, a radicalement changé. Aujourd’hui réfugié entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe, l’homme politique de 64 ans a fui le Mali pour échapper à des affaires judiciaires qui préfiguraient, selon lui, « un assassinat politique » fomenté par le pouvoir militaire.
Peu enclin à l’auto-censure
Son exil ne l’empêche pas de continuer à ferrailler dans l’arène politique. Lorsqu’on le rencontre, début juin, en banlieue parisienne, Oumar Mariko, costume bleu nuit sur le dos, voit rouge. Attablé dans un bar-tabac choisi au débotté, l’homme politique discourt infatigablement des maux qui rongent son pays depuis l’indépendance.
Pour celui qui revendique être un héritier de Modibo Keïta, « père de la nation » et premier président du Mali indépendant, l’abîme dans lequel s’embourbe le pays est à mettre tant sur le compte des dictatures militaires que sur celui des régimes politiques « de droite » qui ont gouverné le pays depuis 1968.
Les cinq colonels au pouvoir, « qui ont trahi les missions de la transition », ne sont pas épargnés. Peu enclin à l’auto-censure, cet opposant serait désormais à ranger du côté des « apatrides » et des « ennemis du Mali », selon l’échelle de mesure qui prévaut parmi les soutiens d’Assimi Goïta.
Les griefs qui lui sont adressés par les tenants du nouveau patriotisme malien ? Avoir relayé, dès les premières heures, fin mars 2022, les accusations d’exactions commises par l’armée malienne à Moura, commune du centre du pays endeuillée par l’exécution d’au moins 500 personnes – des civils pour l’immense majorité – lors d’une « opération anti-terroriste ».
Arrêté une première fois en décembre 2021, puis libéré, pour des propos « injurieux » visant le Premier ministre Choguel Maïga, ce taulier de la politique malienne assure « peser systématiquement les risques que représente chaque déclaration ». Ce samedi 2 avril 2022, lorsqu’il prend la parole lors d’un débat organisé par l’Alliance pour la démocratie au Mali-Parti africain pour la solidarité et la justice (Adema-PASJ), Oumar Mariko estime « ne prendre aucun risque ».
Au lendemain de ce qui constitue à ce jour le plus gros massacre de civils qu’a connu le Mali depuis 2012, le président du parti Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (Sadi) se fait l’écho des témoignages qui lui reviennent du terrain. Comme plusieurs médias et organisations internationales, il dénonce des « exactions » de soldats maliens et de mercenaires russes du groupe Wagner.
Visite d’hommes cagoulés
La machine judiciaire se met en marche dans la foulée. « Je ne pensais pas que mes propos seraient dangereux pour moi. D’abord, parce que je n’ai pas menti. D’autre part, parce que j’ai pensé de bonne foi qu’il s’agissait de faits que les autorités maliennes voudraient assumer et réparer, explique-t-il. Ce n’est pas la première fois que je dénonce des débordements d’une armée. Quel homme politique a dénoncé la bavure française de Bounti, si ce n’est moi ? Même Sadio Camara, actuel ministre de la Défense défendait l’armée française à l’époque. Moi, je défends le peuple, et ça n’a pas commencé sous ce régime. »
Mais très vite au Mali, Moura devient la ligne rouge des critiques tolérées par la junte au pouvoir. Le sujet incarne les antagonismes qui déchirent le pays aujourd’hui. Les « patriotes », qui vantent la montée en puissance de l’armée malienne et la « souveraineté retrouvée », face aux relais de la « propagande occidentale » plus prompts à mettre en garde contre les dérives d’un pouvoir militaire autoritaire qui se retourne contre toute voix critique parmi ses compatriotes.
Oumar Mariko, contempteur historique de la politique néocoloniale de la France et farouche détracteur de l’opération française au Mali, serait donc de ceux-là ? Il rit jaune à l’évocation du sujet. Le jour suivant ses déclarations sur Moura, il dit recevoir des appels de mise en garde « de proches du ministre de la Défense et du Premier ministre ».
Le 4 avril, alors qu’il est en sorti de chez lui, à Bamako, son téléphone sonne de nouveau. Un proche lui fait savoir que des gendarmes ont fait irruption à son domicile avec une convocation. Des hommes armés, cagoules sur la tête, reviendront le lendemain, « accompagnés d’une ambulance », raconte-t-il. Il opte pour la fuite. « Des policiers, des militaires et des gendarmes m’ont dit de ne pas me laisser prendre. On m’a mis en garde et dit que cela se terminerait en assassinat politique. »
Vieux routier de la clandestinité
Pour celui qui se présente comme « un vieux routier de la clandestinité » – c’est dans ces conditions qu’il a créé son parti sous la dictature de Moussa Traoré– la situation n’a rien d’inédite. « Depuis 1991, je dénonce les abus du pouvoir. Sous Moussa Traoré, le régime nous a fait payer nos revendications par les armes. L’utilisation des institutions de répression par les pouvoirs en place, je connais », clame-t-il.
En ce mois d’avril 2022, Oumar Mariko craint de finir dans une des geôles secrètes de la redoutée Sécurité d’État (SE), dirigée par le colonel putschiste Modibo Koné. Il faut dire qu’au moment où les affaires judiciaires pleuvent sur les personnalités politiques maliennes, le climat est à la suspicion. La classe politique est encore marquée par le décès en détention de l’ancien Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga (SBM), à peine quelques jours plus tôt.
Les proches du « Tigre » sont catégoriques : les colonels au pouvoir, qui lui ont refusé l’accès aux soins, sont responsables de sa mort. « Je lui ai rendu visite en prison. Il était tout jaune. Tout le monde sait que Boubèye et moi c’était ‘je t’aime moi non plus’ mais, en tant que médecin, je me suis investi pour qu’on le sorte de là. J’ai prévenu le régisseur de la prison : je lui ai dit que s’il n’était pas soigné, il allait mourir », abonde Oumar Mariko.
À son tour recherché, il se cache. Quarante-trois jours à Bamako, puis, le ramadan et la fête de l’Aïd passés, il prend la route, vers l’Est. Passé par « un pan du territoire malien non-contrôlé par les militaires », Oumar Mariko sort du pays le 15 mai et transite par un pays qu’il refuse de citer. Probablement le Burkina Faso.
Niamey et Abidjan
Dans les premiers temps de son exil, le président du Sadi partage son temps entre le Niger et la Côte d’Ivoire. Deux pays dont les relations sont tendues avec Bamako et qui montrent une certaine bienveillance envers ceux en délicatesse avec les autorités maliennes.
De là à être reçu par les tenants du pouvoir ? « Je n’ai pas rencontré Alassane Ouattara », élude-t-il amusé. Interrogé sur sa rencontre avec le président nigérien Mohamed Bazoum, qu’il « connaît de longue date, avec qui il a connu amours et désamours », il botte en touche. « C’est quelqu’un qui écoute », se contente-t-il de répondre.
S’il dit se « promener librement » à Niamey, l’opposant malien se montre plus prudent à Abidjan, qui compte son lot d’hommes politiques maliens en exil, dont le plus illustre est le fils de l’ancien président IBK, Karim Keïta. « J’ai vite compris que les dirigeants ivoiriens voulaient à tout prix éviter de faire des vagues avec Bamako. On ne m’a donné aucune consigne, mais je me suis auto-discipliné et astreint à la discrétion. »
Souffrant d’une rupture des tendons à l’épaule, Oumar Mariko prend, fin août, la direction de la Belgique pour s’y faire opérer. Resté hors des radars depuis plusieurs mois, il réapparaît publiquement à Moscou, où il se rend du 29 novembre au 11 décembre 2022. L’occasion d’honorer une invitation du parti communiste russe « déclinée une première fois car j’étais fâché contre les actions de Wagner au Mali », assure-t-il.
Après avoir adressé une lettre au Kremlin pour dénoncer l’action des mercenaires, Oumar Mariko s’adresse, depuis Moscou, à des membres de la Douma. Russophile assumé, il admet tout de même qu’il est « possible, même plausible » que les hommes de Evgueni Prigojine soient le bras armé du Kremlin. Il nuance cependant : « Combien de fois la France a-t-elle été éclaboussée par les agissements de Bob Denard ? Aujourd’hui, nous ne voulons plus admettre qu’il y ait des Bob Denard au Mali, qu’ils soient russes ou américains. »
Moscou, Bruxelles, Abidjan… L’opposant enchaîne les escales au cours desquelles il rencontre les responsables de son parti ou de formations communistes amies. De retour à Abidjan début 2023, il est contraint de patienter trois mois, le temps de régler une bisbille administrative concernant son visa Schengen, avant de décoller pour la France.
Faire front avec les Touaregs
Quelle est la suite du programme ? « Je dois sortir de ça », balaie-t-il au sujet de sa situation « clandestine ». « Pour cela, il faut que je prenne le pouvoir », tranche-t-il. Au cœur de son ambition politique : « Réconcilier les Maliens ». « De Moussa Traoré à aujourd’hui, toutes les réconciliations se sont faites entre les mouvements qui ont fait chuter un régime et les régimes déchus. Toujours contre le peuple. Aujourd’hui, il faut réconcilier l’État et le citoyen. Pour cela, il faut changer de type d’État. Celui que l’on connaît ne fait que perpétuer la répression des peuples. »
Pour cela, Oumar Mariko discute avec une partie de la classe politique. Il est même approché par d’anciens ministres d’IBK, contre lequel il a défilé à l’époque du M5-RFP, le mouvement contestataire qui réclamait sa démission.
Se voulant rassembleur, il dit vouloir mettre sur pied un large front politique, comprenant notamment les mouvements armés signataires de l’accord de paix d’Alger. « Quand on comprend à quel point l’État malien est brutal et répressif, on ne peut pas cracher sur les rébellions. J’ai même parfois du mal à cracher sur les jihadistes, quand on voit que le comportement de l’État n’est pas bien meilleur que celui des jihadistes. C’est l’État qui a créé les conditions des rébellions et du jihadisme », complète-t-il dénonçant le « ciblage ethnique » dont sont victimes les communautés peules au Mali.
« Il y a un ciblage préférentiel. Moi, Bamanankan, on ne me tuera pas. L’armée elle-même le dit : ‘c’est difficile de faire la part des choses entre les Peuls et les jihadistes’. Dans certaines zones de conflits, tous les Peuls sont des suspects. Et forcément, ça grossit les rangs des jihadistes. Car si tu tues mes parents alors que je n’ai rien fait, il est logique que je veuille rejoindre ceux qui te tuent », tance-t-il.
Quant à la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), qui regroupe les principaux groupes indépendantistes du Nord, il ne voit pas pourquoi il ne pourrait pas s’en rapprocher. « Si nous sommes politiquement d’accord, que nous voulons la paix, sans les armes, et l’unité nationale, je ne refuserai pas de prendre la main de l’ancienne rébellion. »
Boycott du référendum constitutionnel
Les anciens rebelles du Nord et Oumar Mariko ont en commun de s’opposer au projet de révision de la Constitution porté par la transition malienne et qui doit être soumis à référendum le 18 juin. Ni pour le oui, ni pour le non, il appelle au « boycott actif » du scrutin. « Ce référendum est un non-événement car les autorités ne sont pas habilitées à l’organiser. Assimi Goïta a prêté serment sur la Constitution de 1992. Le serment est une chose sacrée, surtout pour un haut gradé. En proposant une nouvelle constitution, il viole son engagement », plaide l’opposant.
Empêché de retourner au Mali du fait des affaires judiciaires qui le visent, Oumar Mariko dit s’interdire « toute projection » pour la présidentielle censée se tenir en 2024. Malgré ses ambitions d’accéder un jour au palais de Koulouba, il estime que « tant que les colonels sont au pouvoir, il est inutile d’aller aux élections. S’ils sont candidats ou désignent un candidat, ce sera joué d’avance. Pas parce qu’ils sont populaires et que le peuple les soutient, mais parce qu’on ira au holp-up électoral ».
Alors, il patiente et attend que le vent tourne. Oumar Mariko n’a pas de doute : il finira par tourner. « Le peuple n’est pas avec eux, et ils le savent, dit-il au sujet des tenants de la transition. Les discours pro-transition des ‘patriotardistes’ est tenu par les baïonnettes, ce n’est pas un réel soutien. »
« La mobilisation populaire viendra d’elle-même, face au déni de justice, la répression aveugle et la misère. Les gens ouvriront les yeux », prophétise-t-il pointant la résistance grandissante de certains syndicats comme de magistrats dissidents. Des braises contestataires sur lesquelles veut souffler ce militant révolutionnaire. Car Oumar Mariko, marxiste-léniniste revendiqué, en est convaincu : un nouveau soulèvement populaire est à venir au Mali.
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