Par Flore Monteau
Africa-Press – Mali. Le gouvernement malien a officiellement demandé à la mission onusienne, présente dans le pays depuis dix ans, de plier bagage. Un retrait qui prendra du temps, et qui doit encore être voté par le Conseil de sécurité des Nations unies.
Ce vendredi 16 juin, la salle du Conseil de sécurité des Nations unies a des allures de ring de boxe. Abdoulaye Diop, le ministre malien des Affaires étrangères, et El-Ghassim Wane, représentant spécial du Secrétaire général pour le Mali, sont face à face. À quelques jours du vote pour le renouvellement du mandat de la Minusma, la mission de l’ONU au Mali, prévu le 30 juin, la tension est palpable.
« Mon cher frère Abdoulaye Diop (…) Nous devons faire plus et mieux », commence El-Ghassim Wane. Désireux, comme à son habitude, d’arrondir les angles avec les autorités maliennes, le chef de la mission onusienne affirme que les attentes des Maliens sont « légitimes » et prône une « relation de confiance » avec l’État malien.
Son tour venu, Diop critique lourdement la Minusma avant de demander son « retrait sans délai ». Les regards échangés par les représentants présents dans la salle en disent long sur l’effet de surprise de cette annonce. Bien que les relations entre le Mali et les Nations unies se délitent depuis des mois
Marge de manœuvre limitée
Est-ce la fin de la Minusma, dix ans ans après son arrivée au Mali, en 2013 ? « Pas automatiquement », répond Bruno Charbonneau, professeur titulaire au Collège militaire royal de Saint-Jean et directeur du Centre Franco-Paix de la Chaire Raoul-Dandurand. Selon lui, tout se jouera au moment du vote du Conseil de sécurité sur le renouvellement de la mission, le 30 juin.
« Sur le principe, le consentement de l’État hôte est considéré comme obligatoire », reprend le chercheur. Mais la légitimité du gouvernement malien de transition pourrait être mise en doute et la demande, rejetée. Si les Nations unies acceptent, « cela voudrait dire que n’importe qui pourrait demander un retrait des Casques bleus », argumente Bruno Charbonneau, craignant l’impact sur les autres missions de stabilisation de l’ONU, notamment en République centrafricaine.
Les propositions d’évolution de la mission ayant déjà été rejetées par le ministre malien des Affaires étrangères, la marge de manœuvre des Nations unies paraît limitée. « Une demande de renouvellement pourrait être mise sur la table le 30 juin, suivie d’un veto de la Russie », continue le chercheur. Le résultat serait le même, mais « au moins, on n’aura pas cédé ».
Casse-tête logistique
Puis viendra « une phase de négociations », explique Andrew Lebovich, chercheur au programme Sahel du Clingendael Institute, a minima pour « les questions logistiques, le retrait des contingents et la passation de responsabilité au gouvernement malien ».
Officiellement, 11 676 militaires, 1 588 policiers et 1 792 civils (nationaux et internationaux) sont déployés au Mali sous mandat de la Minusma. Parmi eux, beaucoup vont perdre leur emploi. D’autres risquent d’être mis en danger par un retrait mal anticipé. Et le défi ne se limite pas à l’humain.
« Que va-t-on faire avec tous les camps et tous les équipements ? », s’interroge un cadre des Nations unies. Si la mission onusienne part trop vite, ils risquent de « tomber aux mains des groupes jihadistes et de la CMA [la coordination des mouvements de l’Azawad, les anciens rebelles touaregs] », prévient-il, assurant qu’il faudra « entre six mois et deux ans » pour effectuer un retrait total en bonne et due forme.
Le processus a un air de déjà-vu. Comme pour l’opération française Barkhane, « le retrait d’une telle opération prend du temps », poursuit Andrew Lebovich, selon lequel la demande du gouvernement d’Assimi Goïta s’inscrit dans sa logique de rupture avec ses anciens partenaires. Pourtant, la Minusma semblait encore espérer une évolution de son mandat, acceptant sans broncher les restrictions toujours plus nombreuses imposées par les autorités maliennes.
Une stratégie peu payante, selon le chercheur. « La Minusma a tenté à plusieurs reprises de garder de bonnes relations avec le gouvernement. Mais le contexte dépassait largement ses relations avec le Mali, ce que la mission semble avoir mal compris », explique-t-il, invoquant la diversification des partenaires voulue par Bamako.
Moura, point de rupture
Le rapport de Moura, résultat de l’enquête des Nations unies dévoilée le 12 mai accusant l’armée malienne et les mercenaires de Wagner d’avoir tué au moins 500 personnes dans ce village du centre du Mali, fin mars 2022, semble avoir sonné le glas de la mission. Pour le gouvernement malien, les « allégations d’une extrême gravité, fortement préjudiciables à la paix » qui sont présentes dans le rapport « alimentent les tensions intercommunautaires ».
Dès lors, les jours de la Minusma, « partie du problème », selon Abdoulaye Diop, semblaient comptés. « S’ils ne veulent plus de nous, il vaut mieux partir au lieu de s’affaiblir encore en acceptant plus de conditions imposées », estime un cadre des Nations unies.
En plus des conséquences politiques et économiques, le départ de la mission créerait un « vide sécuritaire » et une crise humanitaire sans précédent, explique Bruno Charbonneau. Bien qu’imparfaite, la Minusma assure d’après lui « un minimum de stabilité » et un appui logistique aux ONG présentes au Mali. « Si elle part, qui de ces acteurs voudra rester ? » s’inquiète-t-il.
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