Mossadeck Bally (Azalaï) : « Le Mali est toujours boycotté sur le plan financier »

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Mossadeck Bally (Azalaï) : « Le Mali est toujours boycotté sur le plan financier »
Mossadeck Bally (Azalaï) : « Le Mali est toujours boycotté sur le plan financier »

Par Manon Laplace

Africa-Press – Mali. Le fondateur du groupe hôtelier Azalaï, également à la tête du patronat malien et membre de la délégation envoyée à New York par Bamako à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies, s’est entretenu avec Jeune Afrique sur la situation économique de son pays, quinze mois après la levée des sanctions de la Cedeao et de l’Uemoa.

Membre de la délégation dépêchée par Bamako à l’Assemblée générale de l’ONU, qui se déroule du 19 au 26 septembre, Mossadeck Bally est venu « vendre le Mali » à la kyrielle d’intervenants de haut niveau présents à New York. Un véritable défi, alors qu’une décennie de guerre et trois coups d’État en moins de dix ans ont tenu les investisseurs à distance.

La crise sanitaire, l’inflation globale ainsi que les lourdes sanctions imposées par la Communauté économiques des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), finalement levées en juillet 2022, ont encore aggravé la situation.

Pour Jeune Afrique, le fondateur du groupe hôtelier Azalaï évoque l’instabilité sécuritaire et institutionnelle, qui met à mal l’économie malienne. Mais aussi la résilience du secteur privé malien, y compris dans les zones minées par la guerre.

Jeune Afrique : En votre qualité de président du Conseil national du patronat du Mali (CNPM), vous faites partie de la délégation nationale aujourd’hui présente à l’Assemblée générale des Nations Unies. Quel est, pour vous, l’objectif de cette semaine ?

Mossadeck Bally : Je participe au « sommet de l’avenir », qui porte sur les Objectifs de développement durable [ODD] fixés par les Nations unies pour les pays membres. Dix-sept objectifs principaux ont été élaborés. Mais tous les pays n’en sont pas au même stade de leur développement.

Le Mali a du retard et nous ne disposons pas des mêmes moyens que certains pays pour atteindre les objectifs d’ici à 2030. Au cours de nos réunions, le Premier ministre d’un pays développé s’est dit confiant pour les atteindre, comme prévu, d’ici à sept ans ; le Mali ne le pourra pas. Il faut que le gouvernement mondial, réuni aujourd’hui à New York, puisse convenir d’un agenda qui prenne compte de cela, et puisse fixer par exemple des échéances décalées.

Nous nous concentrons donc sur neuf objectifs, parmi lesquels promouvoir de l’autonomisation des femmes et des filles, l’éducation ou encore accélérer l’accès à l’énergie pour tous, en privilégiant le passage aux énergies renouvelables.

L’économie malienne souffre des conséquences de la crise sécuritaire, sanitaire et maintenant inflationniste. L’isolement diplomatique du pays sur la scène internationale fragilise-t-il le secteur privé ?

Je ne considère pas le Mali isolé diplomatiquement. Il existe une crise diplomatique avec certains anciens partenaires, avec la France en particulier, mais cela relève d’un choix souverain. Le Mali continue d’avoir des relations avec beaucoup de monde. Il faut néanmoins reconnaître qu’il traverse des moments difficiles. Il fait face à une guerre depuis plus d’une décennie, ce à quoi s’ajoute une grande instabilité institutionnelle, avec trois coups d’État en dix ans. Malgré tous ces chocs, l’économie malienne a tenu et a montré sa résilience. Même quand elle subissait l’embargo de la Cedeao et de l’Uemoa.

L’élection présidentielle prévue en 2024 représente une étape importante et nous espérons que le calendrier sera tenu. C’est primordial pour le secteur privé. En tant que président du patronat, l’une de mes premières missions est de vendre le Mali. Cela est difficile, car la stabilité institutionnelle est indispensable pour ramener les investisseurs.

Au-delà de l’instabilité institutionnelle, l’insécurité demeure un frein important au développement économique. Dans le même temps, le sous-développement économique est l’un des nombreux facteurs qui alimentent l’insécurité, notamment dans le nord du pays. Comment faire face à cela ?

Le Nord fait face à une situation particulièrement difficile. On voit aujourd’hui que la ville de Tombouctou, d’ordinaire ravitaillée par les commerçants qui font venir des marchandises d’Algérie ou de Mauritanie, est confrontée à un embargo qui a de lourds effets sur les populations. Dans ces zones, le secteur privé continue pourtant d’être présent, à travers les commerçants particulièrement. C’est grâce à ce secteur privé qu’elles continuent d’être approvisionnées en riz, en sucre… que des écoles sont construites, même là où l’État peine à être représenté. Mais effectivement, sans sécurité, il ne peut pas y avoir d’investissements d’envergure.

Le regain de tensions entre le gouvernement et l’ancienne rébellion ajoute aux difficultés que connaissent les régions du nord. « Le grain », organisation de la société civile dont je suis membre, appelle toutes les parties prenantes à retourner à la table des négociations. Il faut arrêter l’escalade, personne ne sortira gagnant de cette guerre.

Comment s’est matérialisé, pour l’économie malienne, la levée sanctions de la Cedeao en juillet 2022 ?

Cela nous a permis de reprendre le commerce avec les pays de la Cedeao, d’avoir de nouveau accès aux ports d’Abidjan ou de Dakar, ce qui a eu un impact positif. Mais nous sentons tout de même que le Mali est toujours boycotté sur le plan financier. Les relations bancaires restent difficiles, notamment avec des pays comme la France.

Lorsque des banques maliennes, qui ont une correspondance avec des banques internationales, souhaitent ouvrir une lettre de crédit, il sera demandé à la banque malienne de déposer la totalité des fonds, ce qui n’est pas requis pour des banques d’autres nationalités. On demande encore au Mali davantage de gages qu’à d’autres.

La suspension de certaines liaisons aériennes, comme celles opérées par Air France, doit également compliquer la donne…

Air France ne dessert plus Bamako, mais, en parallèle, d’autres routes se renforcent. La part de marché d’Air France était déjà à la baisse, avant que les relations entre Paris et Bamako ne se tendent.

Je dis toujours qu’il n’y a pas de problèmes entre le peuple malien et le peuple français. L’histoire nous a reliés, et les relations sociales demeurent. Les brouilles ne sont pas éternelles. Je suis néanmoins convaincu que la relation entre le Mali et la France ne sera plus jamais la même. Les actuels gouvernants du Mali y sont pour beaucoup : ils ont renversé la table. La manière dont le gouvernement français gérait ses relations avec ses anciennes colonies, se comportant comme si rien n’avait changé, est révolue pour toujours.

source: Jeune Afrique

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