Benjamin Roger
Africa-Press – Mali. Depuis le début de la vague de coups d’État en Afrique de l’Ouest, en 2020, le Togo plaide pour des solutions négociées avec les juntes. Une position qui irrite certains, mais que le ministre togolais des Affaires étrangères assume.
Quand Assimi Goïta, alors colonel des forces spéciales maliennes inconnu de tous, a pris la tête de la junte qui a renversé Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), le 18 août 2020, Robert Dussey avait été l’un des premiers à le contacter.
Certes, les deux hommes se connaissaient de longue date et leur relation a rapidement été plus fluide que d’autres. Mais l’historique personnel entre le putschiste de Bamako et le ministre togolais des Affaires étrangères n’explique pas tout. Dès les premières semaines de transition post-IBK, Lomé a milité pour une solution négociée avec Goïta et les colonels au pouvoir sur les bords du fleuve Niger.
Vinrent ensuite le « coup dans le coup » au Mali et le putsch en Guinée, en 2021, un double coup d’État au Burkina Faso en 2022, et enfin le coup de force du général Tiani au Niger, en juillet dernier. À chaque fois, à quelques nuances près, la position du président Faure Essozimna Gnassingbé a été la même : dialoguer plutôt que réprimer. Et peu importe si certains de ses pairs de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) n’apprécient guère cette stratégie de la carotte plutôt que du bâton. Lui préfère jouer les médiateurs, quoi qu’en pensent ses voisins.
Les 21 et 22 octobre, le chef de l’État togolais organisait le premier Forum de Lomé pour la paix et la sécurité. Un nouveau rendez-vous dont le but est clair : défendre le bien-fondé de sa ligne diplomatique, avec en promoteur en chef celui qui est son ministre des Affaires étrangères depuis dix ans. Entre un panel et le dîner officiel avec ses hôtes, Robert Dussey a répondu aux questions de Jeune Afrique.
Jeune Afrique : Le Togo a adopté une position conciliante avec les différents régimes de transition militaire en Afrique de l’Ouest. Que répondez-vous à ceux qui, au sein de la Cedeao, sont partisans d’une ligne ferme à leur égard ?
Robert Dussey : Le Togo a une position conciliante envers tous les pays de la Cedeao, et pas seulement avec les régimes de transition. Le président Faure Gnassingbé dialogue avec tout le monde. C’est une tradition de notre diplomatie. À titre de rappel, depuis les années 1980, le Togo a beaucoup aidé à la résolution de crises au Tchad, en Sierra Leone, au Liberia, en Côte d’Ivoire – et notamment récemment avec les soldats ivoiriens détenus à Bamako.
Notre position est d’éviter d’exclure un certain nombre de pays de la Cedeao. Il faut prôner le dialogue avec tous afin de trouver une solution. La diplomatie togolaise cherche à concilier les extrêmes et à trouver des voies de sortie.
Élection présidentielle reportée au Mali, pas de calendrier électoral précis au Burkina Faso, idem au Niger… Redoutez-vous que les élections censées marquer la fin des périodes de transition n’aient jamais lieu dans ces pays ?
Il ne faut pas prêter d’intentions aux gouvernements de transition de ces pays frères. Je suis sûr que chacun de ces gouvernements a le souci d’aller aux élections. Des élections ont été reportées, mais elles auront forcément lieu dans un délai raisonnable.
Une candidature d’un militaire ayant pris le pouvoir par la force dans son pays serait-elle légitime ?
Je n’ai pas de commentaire à faire à ce propos.
Au Niger, le président Mohamed Bazoum a récemment été accusé de tentative d’évasion par la junte du général Tiani, qui le maintient en détention depuis le coup d’État du 26 juillet. Appelez-vous à sa libération ?
C’est la position des chefs d’État de la Cedeao, et donc celle du président Faure Gnassingbé. Il faut sortir de cette crise au Niger. Un des gestes de bonne volonté serait de voir le président Bazoum à nouveau libre de ses mouvements.
Doit-il être rétabli dans ses fonctions ?
Nous souhaitons que les Nigériens se parlent entre eux pour trouver leurs propres solutions. Notre position n’est pas d’imposer une vision, mais d’abord d’écouter les différentes parties nigériennes – le pouvoir en place à Niamey, la société civile, les partis politiques… Ce qui fait souvent échouer les tentatives de médiation, au Niger comme ailleurs, c’est de ne pas assez écouter ceux qui sont sur le terrain.
On a beau venir avec de la bonne volonté, on est souvent confronté à des problèmes internes. On ne prend pas assez le temps de comprendre les dynamiques à l’œuvre. J’ai la certitude que si on laisse les Nigériens se parler entre eux, ils vont proposer des solutions aux communautés régionale et internationale, lesquelles pourront ensuite les accepter ou les aider à modifier. Mais il ne faut pas venir et dire : « Vous devez faire ceci ou cela. »
Ne faut-il pas fixer une date-limite aux transitions et imposer que les régimes militaires en place s’y tiennent ?
Ce n’est pas mon point de vue. Le Togo ne voudrait pas imposer une durée de transition aux régimes concernés. Nous voulons les laisser discuter en interne, les laisser dégager un consensus et les aider pour que celui-ci soit respecté par tous. Si toutes les parties au sein des régimes nigérien, burkinabè, malien ou autre décident que c’est trois, six, neuf mois ou trois ans, qu’est-ce que vous ou moi pouvons y faire ? Rien. Il faut donc les laisser s’entendre.
Après le putsch au Niger, le 26 juillet, la Cedeao avait très rapidement affiché une position de fermeté, allant jusqu’à menacer d’une intervention militaire pour rétablir le président Bazoum dans ses fonctions. Il n’en a, jusqu’à présent, rien été. Cette intervention est-elle enterrée ? Y êtes-vous favorable ?
Les faits sont là. Cette intervention avait été très vite annoncée, mais où en sommes-nous aujourd’hui ? Nous privilégions le dialogue à toute opération militaire.
Les différents régimes de transition au Mali, au Burkina Faso et plus récemment au Niger ont tous décidé de rompre leurs relations avec la France. Comment interprétez-vous ce choix géopolitique ?
Il faudrait que la France et ces régimes puissent se parler. Ce sont des situations regrettables. Une entente est toujours possible. Il peut y avoir des difficultés à un moment donné, mais elles ne sont pas irréversibles. S’il y a une volonté réelle et sincère d’instaurer un dialogue constructif, je pense que la France et ces régimes peuvent se retrouver autour d’une même table.
La France n’a-t-elle pas une part de responsabilité ?
Je ne veux pas porter de jugement. Ni sur la France ni sur ces pays. Il faut juste être ouvert et se parler.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont récemment annoncé la formation d’une Alliance des États du Sahel (AES). Est-ce une menace pour l’unité et la stabilité de la Cedeao, dont vous faites partie ?
Je ne le crois pas. Depuis la création de la Cedeao, en 1975, il y a eu plusieurs organisations en son sein, comme le Conseil de l’Entente ou le G5 Sahel. Des pays décident parfois de s’unir entre eux autour d’une thématique commune. L’essentiel est que cela contribue à préserver la paix et la sécurité dans chacun de ses pays et donc dans la région.
Le défi sécuritaire actuel ne concerne pas seulement le Mali, le Burkina Faso ou le Niger. Il concerne toute la région. Nous ne pouvons pas lutter efficacement contre le terrorisme en étant seuls. Il faut une réponse collective. Si cette alliance peut contribuer à sécuriser la région, c’est mieux pour tout le monde.
Les groupes jihadistes ont étendu leur menace du Sahel aux pays côtiers, dont le Togo. Faut-il être inquiet pour la sécurité dans votre pays, en particulier dans sa partie nord, frontalière du Burkina Faso ?
Nous sommes préoccupés, mais soyez rassurés : il n’y a pas de terroristes au Togo. Nos frontière sont bien protégées par nos forces de défense et de sécurité. Pour le reste, nous travaillons. À chaque fois qu’il y a une attaque, nos forces ripostent. Nous avons aussi un programme d’urgence pour la région des Savanes (Nord), pour aider les populations à la base afin d’éviter tout recrutement local.
Nous travaillons également avec nos voisins burkinabè, ghanéen et béninois pour prévenir des attaques sur notre sol. Le Togo est sous contrôle. Il n’y a pas un kilomètre carré de notre territoire qui est occupé par les jihadistes.
source: jeuneafrique
Pour plus d’informations et d’analyses sur la Mali, suivez Africa-Press





