Au Niger, l’alliance entre Abdourahamane Tiani et Salifou Mody peut-elle tenir ?

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Au Niger, l’alliance entre Abdourahamane Tiani et Salifou Mody peut-elle tenir ?
Au Niger, l’alliance entre Abdourahamane Tiani et Salifou Mody peut-elle tenir ?

Mathieu Olivier

Africa-Press – Niger. Depuis le coup d’État contre Mohamed Bazoum, le 26 juillet, le Niger est dirigé par une coalition de haut gradés qui tient de l’alliance de circonstance. Les uns, favorables au PNDS de Mahamadou Issoufou, y côtoient les autres, hostiles à l’ancien président.

À environ 180 kilomètres au nord de Niamey, la ville de Filingué aurait pu profiter, comme tant d’autres, de l’anonymat d’une tranquille bourgade, éloignée des agitations politiques de la capitale. Seulement voilà, sa prison est sans doute l’une des plus célèbres du Niger. Après avoir accueilli pendant de longs mois Hama Amadou, alors opposant au président Mahamadou Issoufou, c’est aujourd’hui le fils de ce dernier qui y a pris ses quartiers contraint et forcé.

Sani Mahamadou Issoufou, dit Abba, y a été transféré le 20 septembre. L’ancien ministre du Pétrole, placé en résidence surveillée depuis fin juillet à la villa (VIP) Diouf, serait soupçonné de malversations dans des dossiers liés à la gestion de l’or noir nigérien. Son prédécesseur, Foumakoye Gado, par ailleurs président du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS, fondé par Mahamadou Issoufou et Mohamed Bazoum), a quant à lui été transféré dans une prison de Niamey.

Mahamadou Issoufou, pomme de discorde

Le même jour, le Conseil national pour la sauvegarde de la démocratie (CNSP, au pouvoir) a annoncé la création d’une Commission de lutte contre la délinquance économique, financière et fiscale, qui aura pour mission principale « le recouvrement de tous les biens publics illégalement acquis et/ou détournés ». Les placements en détention de Sani Mahamadou Issoufou et Foumakoye Gado sont-ils le signal que la junte entend s’attaquer aux affaires de détournements d’argent public ?

À Niamey, nombre d’observateurs y ont plutôt vu un autre symbole : celui que le général Abourahamane Tiani, patron du CNSP, chef de l’État autoproclamé et tombeur de Mohamed Bazoum, allait (enfin) accepter de se pencher sur les errements de l’ancien régime du PNDS et de celui qui l’a le plus longtemps incarné, Mahamadou Issoufou. Une revendication portée depuis de longues semaines par une bonne partie de la société civile mais aussi, et peut-être surtout, par une frange – non négligeable – de l’armée elle-même.

À la fin du mois d’août et au début de septembre, plusieurs membres haut placés du CNSP – dont le nouveau chef d’état-major et ex-patron des Forces spéciales, le général Moussa Salaou Barmou – ont en effet fait savoir à Abdourahamane Tiani qu’ils estimaient nécessaire d’entamer des actions en justice contre l’ancien président. Une arrestation a même été évoquée. Mais le putschiste en chef, dont la proximité avec Mahamadou Issoufou n’est un secret pour personne, avait refusé de les écouter et de céder. Quoique sous pression depuis la révélation de sa présumée implication dans le coup d’État du 26 juillet, Issoufou n’a pas été inquiété et bénéficie toujours de la protection de la garde présidentielle qui sécurise sa résidence privée.

« Ce coup d’État est encore inachevé »

Tiani a-t-il choisi de laisser la justice s’attaquer à Sani Mahamadou Issoufou et Foumakoye Gado pour donner des gages aux opposants du PNDS au sein du CNSP ? Officiellement, le Conseil – qui se refuse à tout commentaire – est uni derrière son chef et toute insinuation contraire vaut d’être qualifié d’apôtre de la déstabilisation. Il n’empêche : s’il peut compter sur le soutien sans faille du colonel Ibro Amadou Bachirou – son ancien bras droit farouchement pro-PNDS –, l’ex-patron de la garde présidentielle, nommé en 2011 par Mahamadou Issoufou, est isolé au sein d’une armée jugée hostile à l’ancien parti au pouvoir.

TIANI DEVAIT RÉPONDRE AUX OFFICIERS QUI VOULAIENT L’INCARCÉRATION D’ISSOUFOU

« Les placements en détention d’Abba et de Foumakoye font partie d’un compromis : Tiani devait répondre aux officiers qui voulaient l’incarcération d’Issoufou », croit savoir un ex-ministre. « Il a gagné du temps, mais son alliance avec des officiers comme Barmou paraît peu viable », ajoute une source diplomatique. D’autant que, pendant de longues années, Tiani et sa garde présidentielle ont été chargés de garder les yeux rivés sur l’armée « traditionnelle » et ses potentielles intentions de fomenter de coup d’État.

« Moussa Salaou Barmou et le général Salifou Mody se sont rangés derrière Tiani au soir du 26 juillet parce qu’ils ont saisi l’opportunité de renverser Mohamed Bazoum. Mais ce que rejette vraiment cette frange de l’armée, c’est le PNDS – et Mahamadou Issoufou », résume notre diplomate à Niamey. « Lorsque le temps de l’opportunisme sera passé, qu’arrivera-t-il ? Est-ce que Tiani lâchera Issoufou pour se fondre dans l’armée ? Est-ce que Barmou et Mody lâcheront Tiani ? Sous plusieurs aspects, ce coup d’État est encore inachevé », ajoute-t-il.

Alliés face à la Cedeao

Le divorce est-il inéluctable ? Dès la fin du mois de juillet, quelques jours seulement après le déclenchement du coup d’État, le M62, un mouvement de la société civile, avait lui aussi réclamé l’arrestation de Mahamadou Issoufou. « Le M62 note que tous les scandales politico-financiers dénoncés par le CNSP ont eu lieu durant la période au pouvoir de l’ancien président », écrivait alors son conseil national exécutif. Depuis, le M62 est devenu l’un des principaux soutiens de la junte, répondant notamment aux appels enflammés de Ibro Amadou Bachirou contre l’ingérence et de la France.

Abdourahamane Tiani bénéficie ainsi pour le moment de circonstances favorables : la menace d’une intervention militaire de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) – laquelle semble toutefois de plus en plus incertaine. Malgré leurs divergences de vues évidentes avec le chef de la junte, Moussa Salaou Barmou et Salifou Mody se sont mobilisés en août pour préparer la défense nigérienne en cas d’attaque ouest-africaine, se rendant tour à tour chez leurs alliés maliens et burkinabè.

L’alliance construite contre Mohamed Bazoum s’est donc poursuivie grâce à un ennemi commun : la Cedeao – et par extension la France. « La Cedeao et la France rendent service à Tiani. L’hypothèse de leur intervention fait oublier à l’opinion que le général est lié à Issoufou et que celui-ci est sans doute impliqué dans le putsch, assure un autre ancien du gouvernement. Les officiers hostiles au PNDS restent de haut gradés bien formés. Ils ne mettront pas en difficulté Tiani tant qu’une menace extérieure planera sur le pays. »

Mody pourrait « incarner un tournant anti-PNDS »

Plusieurs personnalités politiques nigériennes, pourtant hostiles au général Tiani car opposées à Issoufou, ont tenu ce même discours ces dernières semaines auprès de la diplomatie française et de certains cadres de la Cedeao, décrivant l’intransigeance ouest-africaine comme contre-productive. « Il faut laisser les Nigériens gérer. Nous menacer ne fera que nous souder derrière Tiani, quelles que soient ses contradictions et ses compromissions avec l’ancien régime et le PNDS », explique un cadre de l’opposition à Niamey.

L’annonce du départ de l’ambassadeur de France et des soldats français du Niger va-t-elle changer la donne ? « Mody, qui a été écarté par Bazoum à la demande insistante d’Issoufou, aurait le profil pour incarner un tournant anti-PNDS qui ne soit pas trop radical. C’est un officier respecté, contrairement à Tiani, et réfléchi. Il a la capacité de rassembler derrière lui d’autres haut gradés du CNSP, comme les généraux Barmou ou Mohamed Toumba – dont le père a été chef d’état-major de Mamadou Tandja », conclut un observateur à Niamey.

Source: JeuneAfrique

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