Mathieu Olivier
Africa-Press – Niger. Renversé le 26 juillet par le général Abdourahamane Tiani et ses hommes, Mohamed Bazoum passe, ce 3 novembre, son centième jour en détention. Isolé mais refusant toujours farouchement de démissionner, il reste le problème numéro un de putschistes qui semblent ne pas savoir quel sort lui réserver.
Pendant plusieurs heures, le président a pensé pouvoir renverser la tendance. À ses proches, qui s’inquiétaient de la tournure des événements et des rumeurs insistantes de coup d’État en cours, il assurait que tout cela n’était qu’un problème de ressources humaines. Politicien expérimenté, a-t-il péché par excès d’optimisme – voire d’orgueil ? Mohamed Bazoum a en tout cas eu tort.
Au soir du 26 juillet, les mutins de sa garde présidentielle n’étaient pas rentrés dans les casernes. Pis, ils avaient rallié à eux d’autres unités de l’armée. Convaincues de la nécessité de mettre fin au pouvoir du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), celles-ci avaient choisi de se ranger derrière le général Abdourahamane Tiani, pourtant proche de Mahamadou Issoufou.
L’encombrant Monsieur Bazoum
Mohamed Bazoum était, lui, placé en détention au sein de sa résidence. Nul, alors, n’aurait pu imaginer que, cent jours plus tard, ce vendredi 3 novembre, il y vivrait toujours sous étroite surveillance. La vie a repris son cours à Niamey, malgré les sanctions et les menaces d’intervention militaire – certes de moins en moins crédibles – de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Mais Mohamed Bazoum refuse toujours de démissionner.
Désormais persuadé qu’il doit sa chute – au moins en partie – à son prédécesseur, il entretient une froide colère contre Mahamadou Issoufou, dont les contradictions ont alimenté les spéculations. L’ancien président a-t-il ourdi ce coup d’État contre celui qu’il affirmait considérer comme son frère ? A-t-il « simplement » laissé faire Abdourahamane Tiani, qu’il avait nommé en 2011 à la tête de la garde présidentielle ?
Les soupçons sont tels que la Fondation Mo Ibrahim songe à suspendre Mahamadou Issoufou de la liste de ses bénéficiaires. Titulaire du prix de la bonne gouvernance en Afrique en 2021, l’ex-chef d’État devait recevoir à ce titre quelque cinq millions de dollars sur dix ans. International Crisis Group, dont Issoufou est membre du conseil d’administration, réfléchit également à se passer de ses services.
Si le sort de Mohamed Bazoum fait désormais tache sur le bilan tant vanté de son prédécesseur, le chef de l’État déchu représente surtout aujourd’hui un encombrant fardeau sur les épaules d’Abdourahamane Tiani et de son Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP). Ceux-ci se cherchent une porte de sortie acceptable à la fois aux yeux de la population et des partenaires internationaux du pays.
Prison Break à Niamey ?
C’est dans ce contexte qu’est intervenue l’étrange et prétendue tentative d’évasion de Mohamed Bazoum. Selon la junte, celui-ci aurait tenté, dans la nuit du 18 au 19 octobre, de s’enfuir. Emmenant avec lui sa famille et ses cuisiniers, il aurait planifié de se faufiler hors de l’enceinte du palais, de monter dans un véhicule banalisé pour rejoindre une résidence située à la sortie de Niamey, puis de fuir le pays en hélicoptère vers le Nigeria.
Un scénario rocambolesque repris à son compte par le procureur général du Niger, mais vigoureusement nié par les avocats de Mohamed Bazoum, lesquels n’y voient qu’un écran de fumée créé par la junte. S’achemine-t-on malgré tout vers un procès du président déchu pour haute trahison ou tentative de déstabilisation du pays ? Les accusations lancées contre Bazoum, y compris par le procureur, pourraient le laisser entendre.
Les avocats de l’ancien président – menés par le Sénégalais Mohamed Seydou Diagne – s’accrochent désormais à l’espoir de voir aboutir leur requête pour séquestration et détention arbitraire devant la Cour de justice de la Cedeao. Une condamnation de la junte pourrait, espèrent-ils, pousser la communauté ouest-africaine à remettre à l’ordre du jour ses plans d’intervention au Niger. La décision est attendue dans les prochains jours mais l’espoir est plus que ténu.
Coupé de l’extérieur
Depuis sa prétendue tentative d’évasion, Mohamed Bazoum a en tout cas retrouvé la résidence présidentielle où il vit désormais sous la contrainte depuis cent jours. La surveillance y a été accrue et le téléphone a été retiré à l’ancien professeur de philosophie. Le chef d’État déchu a tout de même eu droit à un unique appel, le 20 octobre, grâce à un appareil prêté par un officier de la garde présidentielle.
N’ayant pas accès à son répertoire, Mohamed Bazoum a composé l’un des numéros qu’il avait en mémoire, chargeant ce proche de prévenir sa famille qu’il était en bonne santé et toujours en détention au sein du palais présidentiel, avec son épouse et son fils, compagnons d’infortune. Il n’a, depuis, plus le droit de communiquer avec l’extérieur, et notamment avec ses filles, dont l’une a récemment accouché en France.
Mohamed Bazoum reçoit tous les deux jours la visite d’un médecin, lequel se charge aussi d’apporter la nourriture préparée par les proches du détenu. Excellent orateur, sans doute pense-t-il déjà à transformer en tribune l’éventuel procès auquel il pourrait faire face. Dans sa dernière interview à Jeune Afrique, il déclarait que « le pouvoir n’[était] pas quelque chose de particulièrement agréable ». Cent jours après sa chute, il continue pourtant de s’y accrocher au nom de la légalité constitutionnelle.
Source: JeuneAfrique
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