Africa-Press – Niger. Depuis le coup d’État de juillet 2023, le Niger connaît une dégradation sécuritaire sans précédent, culminant avec l’attaque de l’aéroport de Niamey par l’État islamique. Décryptage en infographies d’une situation aux antipodes des discours et des promesses de la junte.
C’est une attaque inédite, en plein cœur de Niamey. Dans la nuit du mercredi 28 au jeudi 29 janvier, des dizaines de combattants de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) ont pris d’assaut l’aéroport de la capitale du Niger, ainsi que la base 101 qui la jouxte, mitraillant des avions civils et incendiant des appareils militaires. Dans une vidéo diffusée par les assaillants, on peut les voir circuler librement à moto sur le tarmac, détruire dans leur hangar un hélicoptère de combat Mi-17 et un avion d’attaque Hürkuş.
Au-delà des dégâts matériels conséquents, cet attentat a surtout porté un coup majeur à la promesse faite par le général Abdourahamane Tiani au lendemain de son coup d’État du 26 juillet 2023 contre le président élu Mohamed Bazoum. Celle d’inverser la dégradation sécuritaire, provoquée par la « stratégie inefficace du pouvoir précédent ». Il assurait alors avoir pris les rênes afin de « préserver le pays » et de rétablir la sécurité grâce à une nouvelle approche offensive et à un changement de partenaires. Les soldats français et américains, présents dans plusieurs bases, ont été priés de quitter le pays, au profit des troupes russes de l’Africa Corps.
Deux ans et demi plus tard, force est de constater que cette nouvelle stratégie n’a pas porté ses fruits. La dégradation sécuritaire s’est aggravée et les fronts se sont démultipliés. Le Niger, jusqu’alors relativement épargné par la déflagration jihadiste, contrairement à ses voisins malien et burkinabè, est devenu l’un des épicentres du terrorisme régional. En particulier dans l’ouest du pays, où se concentre la majorité des incidents violents. Avec 1 200 morts recensés en 2025, 3 371 depuis le coup d’État, la région du Tillabéri est devenue « le front le plus mortel de tout le Sahel central », devant le Mali et le Burkina Faso, alerte l’organisation Acled, qui recense les violences relatives au conflit.
Dans cette zone aride qui longe la frontière malienne, les Forces armées nigériennes (FAN) ont fait face à une recrudescence des embuscades, peinant à contenir la progression du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), affilié à Al-Qaida, et de l’EIGS, les deux principaux mouvements jihadistes. Les attaques se sont multipliées, comme le montre la carte ci-dessous.
L’une des plus mortelles s’est déroulée dans la commune de Tillia: le 25 mai 2025, des combattants de l’EIGS ont submergé le poste militaire d’Eknewan et ont tué une quarantaine de soldats. Un mois plus tard, ce sont 34 militaires qui ont été tués lors d’un assaut contre la ville de Banibangou, également située dans le Tillabéri. Les jihadistes s’en sont alors pris aux villages alentour, accusés de collaborer avec l’armée, à l’instar de celui de Manda. Des dizaines de civils ont été assassinés.
Dans leurs razzias successives, les jihadistes n’épargnent ni les musulmans ni leurs lieux de culte. Ainsi, l’un des pires massacres de l’histoire récente du Niger a eu lieu le 21 mars 2025, à Fambita, dans ce même département de Téra, qui borde le Burkina Faso. Au moins 44 civils ont été exécutés par les hommes de l’EIGS, pendant la prière, à l’intérieur de la mosquée. Trois jours de deuil national ont été décrétés.
La spirale meurtrière se poursuit: le 4 janvier dernier, le préfet du département de Torodi, dans le Tillabéri, a été assassiné avec sa famille lors d’une attaque de son domicile, en plein coeur de la ville éponyme. Puis, le 18 janvier, à Gorouol, dans le département de Téra, les jihadistes ont assassiné 31 personnes. Dix jours plus tard, ils ont atteint la capitale, menant une opération d’une envergure rare. Les hommes de l’EIGS prennent d’assaut l’aéroport international Diori-Hamani de Niamey et la base militaire 101, provoquant de lourds dégâts à la flotte civile et militaire, démontrant sa capacité à frapper la junte jusque dans son fief.
Cette dégradation de la situation sécuritaire se traduit dans les chiffres. Le graphique ci-dessous, basé sur les chiffres d’Acled, organisation indépendante proposant la recension des actes violents la plus exhaustive à l’heure actuelle – tandis que l’État nigérien ne fournit aucune statistique officielle –, compare les données du mandat de Mohamed Bazoum, d’une durée de deux ans et trois mois (2 avril 2021 – 26 juillet 2023), à celui d’Abdourahamane Tiani, sur une période équivalente. Le premier constat? Depuis le coup d’État, le nombre de morts a augmenté de 55 % sur l’ensemble du territoire, atteignant 4 620 personnes tuées.
La cartographie des actes violents recensés depuis la prise de pouvoir par Abdourahamane Tiani, à consulter ci-dessous, montre également une forte concentration des attaques jihadistes dans le sud-ouest du pays. La région du Tillabéri est la plus touchée, avec 3 371 morts, soit près du double (+94 %) de victimes du terrorisme que sous la présidence de Mohamed Bazoum.
Parmi les huit régions administratives que compte le Niger, celle qui a vu la plus forte augmentation des violences est le Dosso, qui est passé de 9 à 342 morts (+3 700 %). Et si Niamey affiche la plus forte baisse du nombre de tués, passant de 10 à 0 tués, la capitale a en revanche vu le nombre d’incidents violents exploser: +219 % sur la période. Des chiffres qui s’expliquent par une plus grande fréquence d’attaques ne faisant pas de victime, mais aussi par les enlèvements et tentatives de rapt. Ainsi, pour la première fois depuis 2011, Niamey a été le théâtre du kidnapping d’un ressortissant étranger au cœur de la capitale: le 21 octobre dernier, Kevin Rideout, un ressortissant américain, a été enlevé à son domicile, situé à quelques centaines de mètres du palais présidentiel.
Depuis le début de l’année 2025, une recrudescence des prises d’otages, ciblant notamment des résidents occidentaux, a pu être observée. Le 11 janvier 2025, une Autrichienne, Eva Gretzmacher, a été enlevée par des hommes armés à son domicile d’Agadez, dans le nord du pays. Trois mois plus tard, c’était au tour d’une Suissesse, Claudia Abbt, d’être kidnappée dans la même ville. Selon nos sources, les trois otages occidentaux sont aujourd’hui entre les mains de l’État islamique.
Agadem: le pipeline Niger-Bénin, cible d’attaques
Depuis la prise de pouvoir du général Tiani, des fronts se sont ouverts et de nouveaux adversaires ont émergé, certains en réaction directe au renversement du président Bazoum. Sous la présidence de ce dernier, les autorités nigériennes avaient scellé de nombreux accords locaux prévoyant la démobilisation de groupes insurgés. Autant d’accords devenus caducs avec la chute du gouvernement. Certains de ces groupes ont, depuis, repris les armes.
C’est le cas de plusieurs factions rebelles issues de communautés pastorales des régions de Diffa et d’Agadez, réunies au sein du Front patriotique de libération (FPL), fondé en 2023 par Mahamoud Sallah, et du Mouvement patriotique pour la liberté et la justice (MPLJ), dirigé par Moussa Kounaï.
Ces deux groupes, ouvertement hostiles à Tiani et dénonçant les conséquences de l’accélération de l’exploitation pétrolière sur les espaces de pâturage et de commerce, se sont formés autour des mêmes revendications: une meilleure répartition des richesses naturelles exploitées par la junte et le retour à l’ordre constitutionnel. Le FPL et le MPLJ ont multiplié les actes de sabotage visant le pipeline reliant la région pétrolifère d’Agadem, dans l’est du Niger, au port béninois de Sèmè-Kpodji. Des attentats qui coûtent aux autorités nigériennes et aux entreprises chinoises des pertes d’exploitation pouvant atteindre 10 millions de dollars par jour d’inactivité.
Lakaruwa: le front sud
Contesté par les rebelles dans l’est du pays, pris en tenaille par les groupes jihadistes dans l’Ouest, Niamey doit aussi faire face à des incursions armées dans le Sud, le long de sa frontière avec le Nigeria. Ces dernières années, une nouvelle faction jihadiste s’est ajoutée à une équation sécuritaire déjà complexe. Connu sous le nom de Lakurawa (« les recrues », en haoussa), ce mouvement composite réunit d’anciens membres de milices d’autodéfense, des bandits et des transfuges jihadistes, pillant des villages des deux côtés de la frontière, dans les régions de Tahoua et Dosso.
Les Lakurawa sévissent dans le même espace que les cellules de Boko Haram qui ont survécu à la mort de leur chef, Abubakar Shekau, en 2021, lors d’affrontements avec sa faction dissidente devenue la branche officielle de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap). Ces groupes sont actifs dans le bassin du lac Tchad, notamment dans la zone frontalière entre le Niger et le Nigeria. Plus périphériques, ces groupes constituent une menace moins directe que le Jnim et l’EIGS.
Pour la junte nigérienne, l’urgence sécuritaire se situe aujourd’hui dans le Tillabéri, où a été déclenchée l’opération Niya. Malgré plusieurs succès ponctuels remportés au cours de l’année 2025, les Forces armées nigériennes (FAN) subissent des pertes importantes. « En prenant le pouvoir à Niamey, certains officiers, comme le général Mamane Sani Kiaou, qui gérait les opérations dans l’Ouest, ou l’actuel ministre de l’Intérieur, le général de division Mohamed Toumba, ont été démobilisés pour occuper leurs nouvelles fonctions au sein du gouvernement, explique une source sécuritaire. Des dizaines d’officiers ont accédé à des postes administratifs, privant les opérations de leur expertise, et ils ont été remplacés par de nouveaux officiers inexpérimentés, moins performants sur le terrain, qui tombent dans des embuscades. »
Cette restructuration de l’armée a son corollaire au sein des services de renseignement, où des officiers expérimentés ont été écartés pour faire place à des hommes de confiance du régime, à l’instar de Souleymane Balla-Arabé, jeune officier nommé à la tête de la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE) en 2023. « Cette purge a déstructuré le renseignement nigérien, rompant le lien avec des sources privilégiées et créant un gouffre sécuritaire plus profond encore que le départ des partenaires occidentaux », révèle notre source.
La destruction d’équipements aériens et militaires lors de l’attaque de l’aéroport de Niamey, fin janvier, risque d’accentuer encore ces difficultés. « Si des changements majeurs ne sont pas opérés rapidement, je crains des mutineries dans les casernes, s’inquiète notre source sécuritaire. Les soldats sont mécontents des choix de leur hiérarchie. Ils enterrent leurs camarades en secret. Leur sacrifice est passé sous silence, alors que la propagande veut faire croire aux Nigériens que tout va bien. Ce n’est pas le cas. »
Source: JeuneAfrique
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