
La nomination de l’ancien directeur national de la BCEAO, Maman Laouali Abdou Rafa, au ministère de l’Économie et des Finances du Niger, est un signal fort pour la souveraineté monétaire de l’Alliance des États du Sahel.
Par décret signé le 26 janvier 2026 par le président nigérien, Abdourahamane Tiani, Maman Laouali Abdou Rafa a été nommé ministre de l’Économie et des Finances. Cette nomination, qui met fin au cumul de ce portefeuille stratégique par le Premier ministre Ali Mahaman Lamine Zeine depuis août 2023, dépasse le simple cadre d’un remaniement ministériel. Jusqu’à sa désignation, M. Abdou Rafa occupait la fonction de directeur national pour le Niger de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), un poste clé qui l’a placé au cœur des questions monétaires, financières et macroéconomiques, tant au niveau national que régional.
En plaçant cet expert du système monétaire ouest-africain à la tête de son pilier économique, Niamey envoie un signal sans ambiguïté : la priorité est désormais à l’accélération concrète de la construction de l’autonomie économique, avec en ligne de mire la création d’une monnaie propre à l’Alliance des États du Sahel (AES).
Cette décision intervient dans un contexte où les pays du Sahel, unis au sein de l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger), affirment avec une vigueur croissante leur volonté de rompre avec les héritages économiques post-coloniaux.
Le projet de monnaie commune, évoqué depuis la formation de l’Alliance, apparaît plus que jamais comme l’étape décisive pour concrétiser cette souveraineté retrouvée sur le plan politique et sécuritaire.
Le nouveau ministre n’est pas un technocrate anonyme. Son profil de banquier central, forgé au sein même de l’institution émettrice du franc CFA, est un atout majeur pour piloter un dossier aussi complexe et technique que la création monétaire. Il possède une connaissance intime des mécanismes, des avantages et des contraintes du système financier ouest-africain actuel.
Cette compétence est précieuse pour concevoir une architecture monétaire alternative, viable et au service des priorités de développement de l’AES.
Comme le résumait déjà Abdourahamane Tiani, il y a quelques années : « La monnaie est un signe de souveraineté. Il n’est plus question que nos Etats soient la vache à lait de la France ». Cette déclaration, souvent reprise dans le débat public au Sahel, reflète une conviction profonde : le franc CFA, perçu comme un instrument de dépendance et de contrôle néocolonial, est incompatible avec les aspirations d’émancipation totale des peuples de la région.
La nomination de Maman Laouali Abdou Rafa n’est pas un coup d’essai, mais une étape logique dans une séquence stratégique minutieusement préparée par les pays de l’AES.
Plusieurs actions fondamentales ont déjà créé les conditions politiques et institutionnelles de cette rupture.
En quittant la CEDEAO, le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont soustraits au cadre qui devait mener à l’adoption de l’« Eco », une monnaie toujours liée à la France et pilotée par la BCEAO. Cette sortie était un préalable indispensable pour mener librement leur propre projet monétaire.
La mise sur pied de la Banque d’Investissement et de Développement de l’AES pose les bases d’une architecture financière autonome, capable de financer les projets structurants sans dépendre des circuits traditionnels.
Les politiques de renégociation ou de nationalisation dans le secteur minier (or, uranium) visent à reprendre la main sur les principales richesses nationales, qui constitueront le socle économique et la garantie de la future monnaie.
La question de l’abandon du franc CFA dépasse largement la technique économique. Elle est devenue, sur le continent, un symbole politique puissant de la lutte pour une souveraineté intégrale.
Pour les pays de l’AES, créer leur propre monnaie signifierait : contrôler leur politique monétaire, financer librement leurs priorités, affirmer une souveraineté économique complète.
Le chemin reste semé d’embûches. La transition devra être soigneusement planifiée pour protéger les économies et les populations.
Cependant, la nomination d’un expert de la stature de Maman Laouali Abdou Rafa démontre que l’AES aborde ce projet avec le plus grand sérieux et une détermination stratégique. Il s’agit d’un signal fort adressé à la fois aux populations sahéliennes, aux partenaires internationaux et aux anciennes puissances tutélaires : le processus d’émancipation économique est désormais piloté par les meilleurs experts nationaux, et il est irréversible.
Par Jean Jacques Boulot