{"id":39695,"date":"2023-02-27T13:00:50","date_gmt":"2023-02-27T13:00:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.africa-press.net\/niger\/politique\/afrique-france-reconnaitre-que-notre-histoire-commune-nest-pas-terminee-2"},"modified":"2023-02-27T13:19:57","modified_gmt":"2023-02-27T13:19:57","slug":"afrique-france-reconnaitre-que-notre-histoire-commune-nest-pas-terminee-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.africa-press.net\/niger\/dossiers\/afrique-france-reconnaitre-que-notre-histoire-commune-nest-pas-terminee-2","title":{"rendered":"Afrique-France\u00a0: \u00ab\u00a0Reconna\u00eetre que notre histoire commune n\u2019est pas termin\u00e9e\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #ff6600\"><strong>Africa-Press &#8211; Niger. <\/strong><\/span>Coauteurs de l\u2019ouvrage \u00ab Pour un monde en commun \u00bb, Achille Mbembe et Re\u0301my Rioux se confient sur l\u2019itine\u0301raire paradigmatique qu\u2019ils souhaitent pour l\u2019Afrique, la France et l\u2019Europe.<\/p>\n<p>Comment re\u0301inventer les liens entre l&rsquo;Afrique, la France et l&rsquo;Europe au moment ou\u0300 le monde entre dans une nouvelle e\u0300re de questionnement de la de\u0301mocratie, d&rsquo;autoritarisme assume\u0301, de populisme en expansion, de repli sur soi et de confiance e\u0301branle\u0301e par des inse\u0301curite\u0301s de toutes sortes ? Voila\u0300 un vaste programme qui conduit a\u0300 s&rsquo;immerger dans une relation complexe a\u0300 tous points de vue, dans le temps, dans l&rsquo;espace et dans l&rsquo;imaginaire. Achille Mbembe et Re\u0301my Rioux s&rsquo;y sont attele\u0301s. Grand spe\u0301cialiste des situations postcoloniales, co-initiateur depuis 2017, avec Felwine Sarr, des Ateliers de la pense\u0301e de Dakar, Achille Mbembe enseigne a\u0300 l&rsquo;universite\u0301 du Witwatersrand en Afrique du Sud. A\u0300 la demande du pre\u0301sident Emmanuel Macron, il a re\u0301dige\u0301 un rapport sur \u00ab les nouvelles relations Afrique-France : relever ensemble les de\u0301fis de demain \u00bb. Re\u0301my Rioux, directeur ge\u0301ne\u0301ral de l&rsquo;Agence franc\u0327aise de de\u0301veloppement (AFD), fort d&rsquo;une trentaine d&rsquo;anne\u0301es de hautes responsabilite\u0301s au sein de l&rsquo;appareil e\u0301tatique franc\u0327ais a\u0300 la suite d&rsquo;un parcours d&rsquo;excellence re\u0301publicaine (Normale sup, Sciences Po, Ehess, ENA), est auteur en 2019 de Re\u0301conciliations, dont l&rsquo;une des ide\u0301es phares est de\u0301ja\u0300, au-dela\u0300 de \u00ab de\u0301coloniser le colonisateur \u00bb, de se re\u0301concilier avec soi et avec autrui. Ensemble, ils ont re\u0301fle\u0301chi et livre\u0301 leurs ide\u0301es Pour un monde en commun.<\/p>\n<p><b>Pour un monde en commun ne faut-il pas d&rsquo;abord mettre en place une histoire et une me\u0301moire en commun ? Comment s&rsquo;y prendre ?<\/b><\/p>\n<p>Achille Mbembe : Le fait est que nous avons un passe\u0301 en commun, en tout cas la France et l&rsquo;Afrique. Tout comme l&rsquo;Afrique et les autres parties du monde, l&rsquo;Europe en ge\u0301ne\u0301ral, mais aussi les E\u0301tats-Unis et d&rsquo;autres parties de notre plane\u0300te. Ce passe\u0301, on ne peut pas l&rsquo;effacer. Il existe objectivement. Cela dit, avoir un passe\u0301 en commun ne veut pas ne\u0301cessairement dire qu&rsquo;on aura un futur ensemble. Ce passe\u0301, il faut savoir l&rsquo;interpre\u0301ter, sinon il est ste\u0301rile, et ce futur, il faut savoir l&rsquo;inventer. Ces deux ta\u0302ches d&rsquo;interpre\u0301tation et d&rsquo;invention sont au c\u0153ur de notre re\u0301flexion dans ce livre. L&rsquo;interpre\u0301tation suppose que l&rsquo;on puisse partager un certain nombre de cle\u0301s. Pour moi, comme je le pense pour Re\u0301my Rioux, l&rsquo;une de ces cle\u0301s consiste a\u0300 reconnai\u0302tre que notre histoire commune n&rsquo;est pas termine\u0301e. Et qu&rsquo;au-dela\u0300 de la simple lutte des inte\u0301re\u0302ts, elle rece\u0300le d&rsquo;e\u0301normes gisements de sens, a\u0300 condition e\u0301videmment que nous sachions les identifier, ce qui exige un changement de regard. L&rsquo;autre cle\u0301 consiste a\u0300 reconnai\u0302tre que notre passe\u0301 et surtout notre histoire future ne fera sens que dans la perspective du soin que nous accorderons au vivant dans son ensemble, et du souci que nous manifesterons a\u0300 son e\u0301gard.<\/p>\n<p>Re\u0301my Rioux : Nous avons souhaite\u0301 ce dialogue apre\u0300s plusieurs anne\u0301es de discussions non publiques, entre Achille et moi, pour comparer et combiner nos re\u0301flexions a\u0300 partir de positions qui sont e\u0301videmment tre\u0300s diffe\u0301rentes. Achille, depuis un point de vue acade\u0301mique, et moi, du co\u0302te\u0301 des institutions et de l&rsquo;action, et avec tous deux le de\u0301sir d&rsquo;une re\u0301invention.<\/p>\n<p>Nous avons un trait commun Achille et moi. Nous sommes tous deux historiens de formation et nous avons donc ce souci du temps long et du temps court. Nous sommes sensibles aux moments, a\u0300 leurs profondeurs et a\u0300 leurs promesses. C&rsquo;est la raison pour laquelle nous avons de\u0301cide\u0301 de prendre position dans un livre a\u0300 ce moment tre\u0300s pre\u0301cis. Nous avons le sentiment qu&rsquo;il se joue quelque chose maintenant sur la question du renouvellement de nos liens avec l&rsquo;Afrique.<\/p>\n<p>Je me suis rendu fin mars au Rwanda, un pays avec lequel nous avons re-tisse\u0301 des liens forts a\u0300 la faveur du quinquennat du pre\u0301sident Macron. Avec la restitution des \u0153uvres d&rsquo;Abomey et le Sommet de Montpellier, la re\u0301conciliation avec le Rwanda est sans doute l&rsquo;e\u0301le\u0301ment le plus visible, le plus fort de ce projet de re\u0301invention. La demande est tre\u0300s forte du co\u0302te\u0301 des autorite\u0301s rwandaises de recre\u0301er des liens positifs, dans l&rsquo;intelligence e\u0301videmment du passe\u0301, apre\u0300s la reconnaissance par la voix du pre\u0301sident de la Re\u0301publique en mai dernier de la responsabilite\u0301 de la France dans le ge\u0301nocide des Tutsis. Au Niger aussi ou\u0300 je me suis rendu cette semaine, a\u0300 l&rsquo;Universite\u0301 Abdou Moumouni en particulier, j&rsquo;ai senti ce me\u0302me de\u0301sir de rede\u0301finir les termes de notre relation. Et l&rsquo;Agence Franc\u0327aise de De\u0301veloppement, que je dirige, est un capteur et un acteur de ce moment.<\/p>\n<p><b> \u00ab Cette question autour de l&rsquo;histoire et de la me\u0301moire s&rsquo;explique par le fait qu&rsquo;il nous semble extre\u0302mement important de partager la connaissance de cette histoire, de cette me\u0301moire au niveau des e\u0301le\u0300ves. Quelque chose se joue donc au niveau de l&rsquo;e\u0301ducation et de l&rsquo;enseignement qui pourrait permettre aux nouvelles ge\u0301ne\u0301rations de prendre conscience de cette histoire, de cette me\u0301moire commune&#8230; \u00bb Qu&rsquo;est-ce que cela vous inspire ?<\/b><\/p>\n<p>R. R. : C&rsquo;e\u0301tait une proposition du rapport d&rsquo;Achille Mbembe\u0301 pre\u0301sente\u0301 lors du Nouveau Sommet Afrique-France de Montpellier du 8 octobre. Et plusieurs fois dans notre ouvrage, nous appelons a\u0300 une reprise des e\u0301tudes et de la recherche entre l&rsquo;Europe et l&rsquo;Afrique. Beaucoup d&rsquo;initiatives sont d&rsquo;ailleurs prises en ce moment me\u0302me. Nous y avons re\u0301cemment contribue\u0301 en appuyant une toute nouvelle revue scientifique baptise\u0301e \u201cGlobal Africa\u201d, lance\u0301e a\u0300 Saint Louis du Se\u0301ne\u0301gal. Elle est publie\u0301e en franc\u0327ais, en anglais, en swahili aussi. Pour en faire un tremplin, ou\u0300 Les publications de jeunes chercheurs africains et europe\u0301ens pourront y trouver leur place. Ces recherches nouvelles vont ensuite se diffuser, percoler dans les programmes scolaires. Au Niger par exemple, j&rsquo;ai visite\u0301 mardi une e\u0301cole a\u0300 Birni N&rsquo;Gaoure\u0301 et j&rsquo;ai constate\u0301 dans les manuels des enfants des chapitres sur l&rsquo;histoire coloniale, sur l&rsquo;inte\u0301gration re\u0301gionale en Afrique de l&rsquo;Ouest ou encore sur les politiques de de\u0301veloppement de la sous-re\u0301gion. Nous ne partons donc pas de rien me\u0302me si beaucoup reste a\u0300 faire dans les anne\u0301es a\u0300 venir pour que ce travail de ve\u0301rite\u0301 et d&rsquo;histoire puisse aller le plus loin possible.<\/p>\n<p>A. M. : Un bon nombre d&rsquo;expe\u0301riences sont d&rsquo;ores et de\u0301ja\u0300 en cours me\u0302me si elles ne sont pas souvent connues. Je pense par exemple a tout ce que fait la Fondation pour la Me\u0301moire de l&rsquo;Esclavage. D&rsquo;autres pourraient e\u0302tre envisage\u0301es, et j&rsquo;en parle dans le rapport remis au Pre\u0301sident Emmanuel Macron dans le cadre du Nouveau Sommet Afrique-France. D&rsquo;autres propositions ont e\u0301te\u0301 e\u0301mises par Felwine Sarr et Be\u0301ne\u0301dicte Savoy dans leur rapport sur la restitution des \u0153uvres d&rsquo;art, et par Benjamin Stora sur celui sur l&rsquo;Alge\u0301rie. Cela dit, le chantier est e\u0301norme. Nous avons besoin de nouveaux investissements dans la recherche sur l&rsquo;Afrique. Le plus grand de\u0301fi, a\u0300 mes yeux, est celui du re\u0301armement intellectuel. Tout le reste, la de\u0301mocratie, l&rsquo;entrepreneuriat, les progre\u0300s du nume\u0301rique, le de\u0301veloppement de\u0301pendra de ce re\u0301investissement dans l&rsquo;intelligence. Les nouvelles connaissances, il faut les produire. J&rsquo;aimerais par exemple voir un nombre important d&rsquo;e\u0301tudiants africains travailler ou se spe\u0301cialiser sur la France ou sur l&rsquo;Europe.<\/p>\n<p>De ce point de vue, nous avons besoin de re\u0301e\u0301quilibrer les choses. Je sais que des initiatives sont en pre\u0301paration, par exemple, du co\u0302te\u0301 de l&rsquo;E\u0301cole Normale Supe\u0301rieure avec le nouveau directeur Fre\u0301deric Worms, du co\u0302te\u0301 du CNRS avec sa nouvelle strate\u0301gie sur l&rsquo;Afrique, et du cote\u0301 de bien d&rsquo;autres institutions qui ont tre\u0300s bien compris, comme nous le disons dans la premie\u0300re partie de notre livre, que l&rsquo;Afrique est le laboratoire ou\u0300 se joue une partie de l&rsquo;avenir de la plane\u0300te. Mais ces efforts ne me\u0300neront nulle part s&rsquo;ils ne sont pas co-construits. Il est donc absolument ne\u0301cessaire de sortir d&rsquo;une approche en termes d&rsquo;assistanat, de de\u0301fense des inte\u0301re\u0302ts franc\u0327ais ou d&rsquo;expansion de l&rsquo;influence franc\u0327aise. Il faut de\u0301sormais re\u0301fle\u0301chir en termes de politique du bien commun. Re\u0301my Rioux a parle\u0301 de la nouvelle revue \u201cGlobal Africa\u201d. Elle est un exemple de la nouvelle manie\u0300re de faire qu&rsquo;appellent les temps. Il faut proce\u0301der au me\u0302me type d&rsquo;expe\u0301rimentation dans le domaine des arts, des re\u0301cits, de la musique, du sport e\u0301videmment, mais e\u0301galement dans toutes les formes nouvelles de culture que favorisent les nouvelles technologies. Dans la disse\u0301mination des connaissances, l&rsquo;e\u0301cole est un e\u0301le\u0301ment important du dispositif dans la construction de ce re\u0301cit, mais elle n&rsquo;est pas le seul.<\/p>\n<p>R. R. : Il se passe quelque chose dans nombre de pays, de villes et d&rsquo;universite\u0301s. Il y a un re\u0301seau d&rsquo;une bonne volonte\u0301 tout a\u0300 fait palpable. Le rapport d&rsquo;Achille Mbembe d&rsquo;octobre dernier, a participe\u0301 a\u0300 cadrer les choses. Ce qu&rsquo;il faut maintenant, c&rsquo;est mobiliser les forces, les financements pour qu&rsquo;un plus grand nombre d&rsquo;acteurs prenne conscience de ce qui est en train de se passer. Il faut cre\u0301er les structures nouvelles de notre relation, pour aller plus loin.<\/p>\n<p>A. M. : En fait, la plupart des recommandations faites lors du Nouveau Sommet Afrique-France gravitent autour de cette hypothe\u0300se centrale qu&rsquo;est le re\u0301armement intellectuel et le re\u0301investissement dans l&rsquo;intelligence. C&rsquo;est le cas du Fonds de soutien a\u0300 l&rsquo;innovation pour la de\u0301mocratie. C&rsquo;est aussi le cas de la Maison des mondes africains, du Campus Nomade que nous appelons de tous nos v\u0153ux, et qui devrait favoriser une meilleure circulation des savoirs, des connaissances et des chercheurs et e\u0301tudiants a\u0300 l&rsquo;inte\u0301rieur de l&rsquo;Afrique et entre la France et l&rsquo;Europe et celle-ci. Cet impe\u0301ratif de \u00ab de\u0301frontie\u0301risation \u00bb est une condition sine qua non pour la construction d&rsquo;un monde en commun. Je pense aussi a\u0300 la mise en place d&rsquo;un grand Collegium franco-africain. Ce serait un lieu spe\u0301cialise\u0301 ou\u0300 se rencontreraient de fac\u0327on re\u0301gulie\u0300re des chercheurs franc\u0327ais et africains travaillant, en particulier, a\u0300 l&rsquo;interface des sciences humaines, des sciences sociales, des sciences de la nature, de l&rsquo;environnement et de la sante\u0301, et de la critique de la technologie.<\/p>\n<p><b> Au regard de la situation internationale de\u0301licate, sur quels points pensez-vous qu&rsquo;il faille porter une attention particulie\u0300re pour maintenir l&rsquo;e\u0301quilibre souhaite\u0301 dans la construction de ce monde en commun ?<\/b><\/p>\n<p>R. R. : Il y a trois parties dans notre livre. Nous venons d&rsquo;e\u0301voquer la premie\u0300re partie qui porte sur l&rsquo;Afrique-monde et la deuxie\u0300me, autour de la the\u0301matique du de\u0301passement de l&rsquo;he\u0301ritage colonial. La question qui vient apre\u0300s tient a\u0300 la de\u0301finition de la de\u0301marche qui donnera a\u0300 nos relations une nouvelle forme, plus vaste, plus respectueuse, plus ambitieuse, et plus utile aussi. Ce point est crucial dans un monde de plus en plus fragmente\u0301 ou\u0300 la tentation de repli sur soi est si forte, dans un monde en e\u0301tat de guerre, a\u0300 nouveau en Europe avec l&rsquo;agression de la Russie contre l&rsquo;Ukraine. Cette brutalite\u0301 concerne aussi l&rsquo;Afrique, avec de fortes ramifications dans les pays du Sahel par exemple.<\/p>\n<p>Notre vision, avec Achille Mbembe, n&rsquo;est pas un ange\u0301lisme ou une absence de constat de la de\u0301gradation de la situation internationale. Mais nous avons la conviction que quelque chose peut nai\u0302tre entre l&rsquo;Afrique et l&rsquo;Europe, et que notre dialogue rece\u0300le un potentiel d&rsquo;innovation, de construction, un me\u0301lange ine\u0301dit du tre\u0300s moderne et du tre\u0300s ancien, et pour peu que nous sachions renouveler nos liens.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;une des questions qui est pose\u0301e en France a\u0300 nos concitoyens, appele\u0301s dans les urnes pour rede\u0301finir notre projet collectif. Voulons-nous poursuivre le renouvellement de la relation entre l&rsquo;Afrique et la France, ou bien choisissons-nous une autre voie ? Notre ouvrage est une prise de position tre\u0300s claire dans ce de\u0301bat.<\/p>\n<p>A. M. : Au fond, tous ces de\u0301fis tournent autour de la question du vivant, de l&rsquo;habitabilite\u0301 de la Terre, du futur de la raison et de la de\u0301mocratie. C&rsquo;est tout cela qui est en jeu. Nous sommes en effet a\u0300 un moment ou\u0300 le mode\u0300le de la de\u0301mocratie libe\u0301rale est violemment conteste\u0301 par des forces qui pro\u0302nent l&rsquo;uniformisation culturelle et des conceptions exclusives, voire ethniques de la citoyennete\u0301. La be\u0302tise identitaire a le vent en poupe a\u0300 peu pre\u0300s partout. Cela est vrai autant en Afrique, qu&rsquo;en Europe, aux E\u0301tats-Unis, en Inde et dans beaucoup d&rsquo;endroits. Un vrai repli autoritaire et un de\u0301sir d&rsquo;Apartheid accompagnent dans beaucoup de pays ce moment de brutalisme ne\u0301olibe\u0301ral. Nous observons partout une de\u0301tresse sociale e\u0301norme. La question est de savoir comment re\u0301pondre a\u0300 cette de\u0301tresse humaine. Cela peut-il e\u0302tre fait par des me\u0301canismes de repre\u0301sentation ou de me\u0301diation re\u0301invente\u0301s ? Comment y parvenir dans un contexte ou\u0300 l&rsquo;e\u0301mergence des nouvelles technologies ainsi que la pousse\u0301e du populisme et de l&rsquo;extre\u0301misme remettent en question la possibilite\u0301 me\u0302me de gouverner ? En Afrique en tout cas, les re\u0301ponses a\u0300 ces questions passent par de nouvelles manie\u0300res d&rsquo;animation de l&rsquo;intelligence collective et une conception e\u0301largie a\u0300 la fois du vivant et de l&rsquo;en-commun.<\/p>\n<p><b> Une candidate populiste comme Marine Le Pen parai\u0302t loin de cette construction d&rsquo;un monde en commun. Pourquoi ?<\/b><\/p>\n<p>R. R. : Permettez-moi d&rsquo;abord de signaler ma surprise de voir l&rsquo;Agence franc\u0327aise de de\u0301veloppement (AFD), que je dirige, mise en accusation directement dans la campagne e\u0301lectorale franc\u0327aise. Le 13 avril dernier, lors de sa confe\u0301rence de presse sur sa future politique internationale et dans divers e\u0301chos de presse, Madame Le Pen a e\u0301voque\u0301 un projet de \u00ab refonte \u00bb de l&rsquo;AFD.<\/p>\n<p>Je ne vois pas ce qui nous est pre\u0301cise\u0301ment reproche\u0301 sauf peut-e\u0302tre, finalement, le fait d&rsquo;e\u0302tre une institution de la Re\u0301publique au service d&rsquo;une politique internationale de la France qui cherche pre\u0301cise\u0301ment a\u0300 combiner, a\u0300 articuler l&rsquo;Europe et l&rsquo;Afrique, la France et le monde, l&rsquo;international et le national, comme c&rsquo;est notre projet depuis que j&rsquo;en ai pris la responsabilite\u0301 aux lendemains de la COP21 et conforme\u0301ment au souhait de la repre\u0301sentation nationale et du pre\u0301sident Macron.<\/p>\n<p>Je salue le travail formidable de tous mes colle\u0300gues de l&rsquo;AFD qui \u0153uvrent, partout dans le monde, a\u0300 tisser des liens dans tant de domaines d&rsquo;inte\u0301re\u0302t commun. Je l&rsquo;ai encore constate\u0301, ces dernie\u0300res semaines, en me rendant en Nouvelle Cale\u0301donie, en Indone\u0301sie, en Ouganda, au Sud Kivu, au Rwanda puis au Niger. Avec l&rsquo;ambition de partager en France et en Europe, les innovations, les enseignements, tout ce que nous avons compris dans la centaine de pays ou\u0300 nous intervenons.<\/p>\n<p>L&rsquo;autre ligne politique, aujourd&rsquo;hui propose\u0301e, vise a\u0300 l&rsquo;inverse a\u0300 e\u0301loigner, a\u0300 se\u0301parer et a\u0300 opposer syste\u0301matiquement le national et l&rsquo;international. Cela ne peut pas e\u0302tre le choix des acteurs qui sont engage\u0301s dans la coope\u0301ration internationale<\/p>\n<p>A. M. : Madame Le Pen et son mouvement politique ne sont pas en faveur d&rsquo;un monde en commun. Ils militent ouvertement pour un rabougrissement de la France et pour une re\u0301gression universelle. Il suffit de lire le programme du Rassemblement National, de le lire mot a\u0300 mot. Et elle le dit elle-me\u0302me de fac\u0327on tre\u0300s explicite. A titre d&rsquo;exemple, les E\u0301tats africains qui s&rsquo;opposeraient a\u0300 la re\u0301admission de leurs expulse\u0301s de France se verraient refuser toute demande de visa, se verraient refuser tout transfert d&rsquo;argent, tout versement d&rsquo;aide au de\u0301veloppement. S&rsquo;agissant de l&rsquo;Afrique, Madame Le Pen est pour une politique, je dirais, de la terre bru\u0302le\u0301e. Derrie\u0300re les euphe\u0301mismes de la remigration ou de la pre\u0301fe\u0301rence nationale, se cache un projet tout a\u0300 fait dangereux de mon point de vue. Son accession au pouvoir en France augurerait, a\u0300 mon avis, une pe\u0301riode sans pre\u0301ce\u0301dent de brutalite\u0301 contre tous ceux qui ne sont pas des siens, e\u0301rigeant la discrimination en nouveau principe constitutionnel. Il s&rsquo;en suivrait une acce\u0301le\u0301ration du sentiment anti-franc\u0327ais en Afrique.<\/p>\n<p><b> Que diriez-vous aux Africains qui s&rsquo;interrogent et ne sont pas convaincus par ce monde en commun dont nous avons parle\u0301 pendant cet entretien ?<\/b><\/p>\n<p>R. R. : Dans l&rsquo;international, il y a le national. La crise du Covid-19, la crise climatique, ces grands de\u0301fis auxquels nous faisons tous face ont montre\u0301 avec beaucoup de clarte\u0301 la voie a\u0300 suivre. Il faut bien su\u0302r commencer par prote\u0301ger et vacciner ses concitoyens, ses proches. Mais nous avons aussi compris tre\u0300s vite que la somme des protections de nos diffe\u0301rents territoires et communaute\u0301s e\u0301tait insuffisante, si nous ne nous prote\u0301gions pas tous. Nous avons absolument besoin d&rsquo;une capacite\u0301 internationale d&rsquo;action, une capacite\u0301 collective dans chaque re\u0301gion, pourquoi pas entre l&rsquo;Europe et l&rsquo;Afrique aussi, et plus largement dans un cadre multilate\u0301ral re\u0301invente\u0301. C&rsquo;est ce que nous avons appele\u0301 dans la troisie\u0300me partie du livre \u201cUne diplomatie du vivant\u201d. Nous y appelons a\u0300 la rede\u0301finition d&rsquo;une diplomatie capable d&rsquo;articuler le national et l&rsquo;international, de s&rsquo;e\u0301tendre a\u0300 l&rsquo;ensemble du vivant \u2013 pas seulement a\u0300 la protection des humains mais de la la biodiversite\u0301 toute entie\u0300re. Cette diplomatie du vivant mobiliserait des forces, non pas pour les re\u0301e\u0301quilibrer, puisque que nous sommes de\u0301ja\u0300 dans un monde fortement de\u0301se\u0301quilibre\u0301, mais pour les rassembler et pour aller ensemble de l&rsquo;avant et prendre les de\u0301cisions collectives difficiles et complexes que requiert la transformation profonde de nos socie\u0301te\u0301s dans les crises qui les traversent.<\/p>\n<p>Libre a\u0300 tous les Africains, a\u0300 tous les Europe\u0301ens et a\u0300 tous les Franc\u0327ais de s&rsquo;engager sur ce chemin ou pas, au terme d&rsquo;un de\u0301bat de\u0301mocratique informe\u0301 de ces enjeux. Nous sentons, avec Achille, qu&rsquo;il existe aujourd&rsquo;hui une tre\u0300s forte aspiration a\u0300 unrenouveau des formes de\u0301mocratiques, pour les rendre a\u0300 nouveau ade\u0301quates a\u0300 l&rsquo;e\u0301volution de nos socie\u0301te\u0301s et aux pe\u0301rils qui les guettent. Et la question de la participation de la jeunesse a\u0300 nos de\u0301libe\u0301rations et a\u0300 nos prises de de\u0301cision de\u0301mocratiques est sans doute la plus pressante. Nos formes de\u0301mocratiques sont toutes en question aujourd&rsquo;hui et ce livre s&rsquo;adresse a\u0300 tous ceux qui aspirent a\u0300 les re\u0301inventer.<\/p>\n<p><b> Pour ba\u0302tir ce monde en commun, on a besoin de la jeunesse. Comment cre\u0301er plus de liens entre les jeunesses africaines, franc\u0327aises et europe\u0301ennes ? Il y a en effet comme un gap particulie\u0300rement visible actuellement en France a\u0300 l&rsquo;occasion de la pre\u0301sidentielle ou\u0300 les jeunes Africains ou des diasporas sont encore perc\u0327us sous le prisme de la migration ou des revendications me\u0301morielles.<\/b><\/p>\n<p>R. R. : Nous le voyons dans les urnes et dans les enque\u0302tes d&rsquo;opinion aujourd&rsquo;hui. La jeunesse, comme les diasporas du reste, expriment avec beaucoup de force leurs attentes et leurs aspirations pour un monde en commun. La lutte contre le changement climatique en est la manifestation la plus claire, mais ce combat est plus large encore. Il faut absolument trouver les instruments et les moyens de re\u0301pondre a\u0300 cette demande qui est de nature tre\u0300s politique, au sens le plus noble du terme.<\/p>\n<p>Il faut approfondir encore le dialogue et favoriser les e\u0301changes, pour trouver les solutions pour le de\u0301veloppement durable. Achille Mbembe a parfaitement raison d&rsquo;encourager les jeunes chercheurs europe\u0301ens et africains a\u0300 travailler ensemble pour rendre possibles nos transformations. Et si nous faisions de me\u0302me, avec ambition, entre nos jeunes inge\u0301nieurs, nos jeunes me\u0301decins, nos jeunes enseignants, que nous devons former en nombre beaucoup plus e\u0301leve\u0301 ?<\/p>\n<p>Nous avons en Afrique, en Europe comme dans le monde entier, une crise globale de professions de l&rsquo;humain, de professions du soin, de professions de l&rsquo;e\u0301ducation. Je suis su\u0302r que nous sommes capables de cre\u0301er plus de mouvement entre jeunes professionnels, en tous sensIl faut pour cela penser a\u0300 une autre e\u0301chelle, entre l&rsquo;Europe et l&rsquo;Afrique ou me\u0302me au plan global, et que des institutions mettent en place les instruments d&rsquo;un tel projet.<\/p>\n<p>A. M. : Pour revenir a\u0300 cette question de la jeunesse, il y a un certain nombre d&rsquo;attentes et notamment une attente de futur. Il y a un de\u0301sir de futur. C&rsquo;est une question qu&rsquo;il faut prendre au se\u0301rieux. Beaucoup ont le sentiment que leur futur est gage\u0301, que leur vie elle-me\u0302me est gage\u0301e et qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas d&rsquo;avenir. Afin de rouvrir des perspectives d&rsquo;avenir pour tous, il ne suffira pas de louer les vertus des incubateurs, des startups ou de l&rsquo;entrepreneuriat. Il faudra aussi re\u0301pondre a\u0300 la puissante demande de sens qui travaille les nouvelles ge\u0301ne\u0301rations confronte\u0301es a\u0300 la double menace du brutalisme e\u0301conomique et de combustion du monde.<\/p>\n<p><strong>Pour plus d&rsquo;informations et d&rsquo;analyses sur la <a href=\"https:\/\/www.africa-press.net\/niger\">Niger<\/a>, suivez <a href=\"https:\/\/www.africa-press.net\/\">Africa-Press<\/a><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Africa-Press &#8211; Niger. 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