Se nourrir ou pas : au Sénégal, le dilemme du prisonnier Sonko

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Se nourrir ou pas : au Sénégal, le dilemme du prisonnier Sonko
Se nourrir ou pas : au Sénégal, le dilemme du prisonnier Sonko

Par Mawunyo Hermann Boko

Africa-Press – Senegal. Incarcéré depuis le 31 juillet, le principal opposant de Macky Sall s’affaiblit de jour en jour. La coalition Yewwi Askan Wi « l’implore » de mettre un terme à sa grève de la faim.

À l’Hôpital principal de Dakar, où il a été transféré le 6 août, Ousmane Sonko refuse toujours de cesser sa grève de la faim, et ce malgré les appels réitérés de différentes personnalités de l’opposition. « Nous vous implorons solennellement […] de mettre un terme à cette diète pour remporter ensemble la victoire contre Macky Sall, obnubilé par sa haine démesurée et son obscurantisme », ont ainsi écrit les leaders de Yewwi Askan Wi (YAW), la principale coalition de l’opposition, dans un message adressé au maire de Ziguinchor et rendu public le 8 août. « Nous, [vos] fidèles et éternels compagnons, estimons que nous [en] sommes à un épisode crucial, exigeant que vous gardiez intactes vos facultés physiques et mentales, — épisode qui nous mènera inéluctablement au pouvoir en 2024 », ajoutent les signataires.

Deux jours plus tôt, c’était l’homme d’affaires Pierre Atepa Goudiaby, à la fois proche de Macky Sall et d’Ousmane Sonko, qui, dans une lettre ouverte, exhortait l’opposant à « revenir à l’usage de méthodes classiques dans [son] combat politique ». « Je te demande de mettre fin à la grève de la faim que tu as initiée pour dénoncer, à ta manière, l’injustice et ce que tu considères comme le fait du prince », écrit l’architecte. Pierre Atepa Goudiaby avait déjà entrepris une médiation entre le chef de l’État sénégalais et Ousmane Sonko pour faire lever le blocus policier installé autour du domicile de l’opposant pendant près de soixante jours.

Insuffisance rénale et hypoglycémie

Incarcéré le 31 juillet et sous le coup de sept chefs d’accusation (« appel à l’insurrection », « atteinte à la sûreté de l’État », « association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste » ou encore « complot contre l’autorité de l’État »), Ousmane Sonko a cessé de s’alimenter depuis son arrestation, le 30 juillet, refusant également de boire. Il avait alors demandé à tous les détenus politiques d’ « en faire de même ».

L’appel du leader du parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) – dissous par décret présidentiel le jour de l’inculpation de son dirigeant – a été suivi par plusieurs militants et sympathisants emprisonnés. Parmi eux, le journaliste Pape Alé Niang, transféré au Pavillon spécial, un établissement pénitentiaire réservé aux détenus malades. Lui aussi arrêté pour avoir lancé un « appel à insurrection », ce dernier est, depuis le 8 août, en liberté provisoire et a mis fin à sa grève de la faim.

« Mon client [Ousmane Sonko] est plus que déterminé à poursuivre cette épreuve malgré la détérioration continue de son état de santé », a fait savoir Me Ciré Clédor Ly. « La déshydratation a provoqué un début d’insuffisance rénale et d’hypoglycémie, due à sa diète prolongée. Il persiste cependant à demander que tous les détenus, sympathisants ou patriotes, qui sont en grève de la faim [mettent fin à leur mouvement] », a-t-il ajouté.

L’avocat réagissait aux propos qu’Ismaïla Madior Fall avait tenus lors d’une conférence de presse, le 7 août. Le ministre de la Justice avait laissé entendre qu’Ousmane Sonko « aurait interrompu sa grève de la faim, selon un compte rendu du l’administration pénitentiaire ». « Il a pris son petit déjeuner samedi et il se porte mieux depuis qu’il a reçu des soins à l’Hôpital principal, où il est admis », avait insisté le garde des Sceaux.

Inéligible ?

Face à la presse, Ismaïla Madior Fall avait par ailleurs assuré que, dans l’affaire Adji Sarr, dans laquelle Sonko a été condamné, au début de juin, à deux ans de prison ferme pour « corruption de la jeunesse », le régime de la contumace restait en vigueur. Autrement dit, l’opposant n’est toujours pas considéré comme ayant été arrêté dans le cadre de cette affaire. « La contumace ne tombe pas, parce que le jugement de la chambre criminelle qui l’a condamné n’est pas exécuté », s’est justifié le ministre. Le maire de Ziguinchor reste donc « frappé par toutes les déchéances prévues par la loi », a encore estimé Ismaïla Madior Fall, prenant le contre-pied des avocats de l’opposant, qui soutiennent, au contraire, que ce dernier reste éligible du fait de son arrestation.

Le 3 août, depuis la prison de Sébikotane, où il était incarcéré, le leader du Pastef avait lui-même écrit une lettre manuscrite dans laquelle il refusait de reconnaître le jugement de l’affaire Adji Sarr, ce qui, d’après lui, « entraîn[aît] d’office son anéantissement ». Toujours selon lui, son procès doit être rouvert.

« Le contumax, c’est celui qui est en cavale. On ne peut pas [à la fois] être en cavale et arrêté. Le procureur a dit qu’il avait donné l’occasion à Sonko de se constituer prisonnier. Ce qu’ignore le parquet, c’est que lorsque le contumax est arrêté, même dans le cadre d’un simple contrôle d’identité, la peine et le jugement sont anéantis, qu’il ait commis une autre infraction ou pas », indique à Jeune Afrique Mouhamadou Bamba Cissé, un autre de ses avocats.

L’expulsion de Juan Branco

On devrait, dans les prochains jours, savoir qui Macky Sall choisira pour diriger la coalition au pouvoir Benno Bokk Yakaar (BBY), le chef de l’État ayant décidé, au début de juillet, de ne pas briguer un troisième mandat controversé. En attendant, les démêlés judiciaires de son principal opposant devraient continuer à rythmer toute la période préélectorale, à moins de sept mois de la présidentielle. Ils se sont, depuis, internationalisés. Le 7 août, Juan Branco, l’avocat franco-espagnol d’Ousmane Sonko, a été expulsé du Sénégal. Arrêté le 5 août, à la frontière mauritanienne, il était entré illégalement plusieurs jours auparavant au Sénégal, et ce bien que la justice sénégalaise eut émis un mandat d’arrêt international à son encontre. Le lendemain, il avait été inculpé pour « attentat, complot, diffusion de fausses nouvelles, actes et manœuvres de nature à compromettre la sécurité publique ou à occasionner des troubles politiques graves, séjour irrégulier et outrage à magistrat ».

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