Ces IA qui jouent au psy

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Ces IA qui jouent au psy
Ces IA qui jouent au psy

Africa-Press – Senegal. Le temps est gris, je me sens morne et triste. Je me demande si je ne suis pas dépressive. » C’est avec cette phrase d’accroche typique d’un mois de mars que j’ai voulu tester ChatGPT. Un message clair et direct, comme on n’en enverrait qu’à ses plus proches amis. Dès la première phrase, l’intelligence artificielle prend des airs compatissants. « Je suis vraiment désolé·e que tu te sentes comme ça. Le gris, la fatigue morale, cette tristesse un peu lourde…, tout ça peut peser beaucoup. » Après quelques banalités, l’IA évoque un suivi médical. « Et c’est important de le dire aussi: parler à un·e professionnel.le de santé (médecin, psychologue) peut vraiment aider à faire la part des choses, surtout si ce sentiment persiste. Ce n’est pas un échec, c’est un soin. » Puis fait en sorte de poursuivre l’échange avec l’internaute. « Je suis là si tu veux continuer à en parler. »

Le réflexe de se confier à un programme sur Internet peut sembler saugrenu. Et pourtant, il a largement été adopté à travers le monde. Selon une étude d’OpenAI (l’éditeur de ChatGPT) d’octobre 2025, sur une semaine donnée, 0,15 % d’utilisateurs (soit plus de 1,2 million) montrent « des signes explicites de préparation d’un suicide ou de volonté suicidaire » dans leurs conversations, tandis que 0,07 % (environ 560.000 personnes) « laissent percevoir des signes potentiels d’urgence psychiatrique liée à un épisode psychotique ou maniaque », et 0,15 % des « signes d’un attachement émotionnel fort à ChatGPT «. Par ailleurs, selon une récente enquête du Journal of Public Health, 17,2 % des utilisateurs de ChatGPT l’avaient consulté pour un soutien en santé mentale.

Car si ChatGPT me conseillait plus haut de faire appel à un professionnel de santé, il n’en a pas toujours été ainsi. En témoignent les poursuites judiciaires contre OpenAI après le passage à l’acte d’adolescents et jeunes adultes. L’année dernière, Adam Raine, 16 ans, s’est suicidé en Californie (États-Unis). Ses parents ont porté plainte contre OpenAI en affirmant que ChatGPT n’a pas su désamorcer ses pensées suicidaires, lui a fourni des informations détaillées sur les méthodes de suicide, l’a aidé à rédiger une lettre d’adieu et l’a dissuadé de parler à ses parents.

« Souvent, les réponses de l’intelligence artificielle ont tendance à nous caresser dans le sens du poil. Elle va vouloir nous braquer le moins possible, aller dans notre sens. Et potentiellement nous faire passer à l’acte, confirme le Dr Guillaume Davido, psychiatre addictologue, chef de clinique à l’hôpital Bichat, à Paris. Depuis cet épisode, si le suicide, ou même une détresse psychique, est mentionné sur ChatGPT, l’algorithme conseille tout de suite d’aller consulter, d’appeler des numéros d’urgence et rappelle qu’il ne se substitue pas à un médecin. J’ai moi-même fait le test. » La société OpenAI, elle, conteste ces accusations et attribue le décès à un « mauvais usage » de la technologie.

L’IA plus efficace dans les thérapies comportementales

Car ChatGPT reste bien une technologie. Difficile parfois de s’en souvenir, tant l’IA déploie des efforts pour se faire apprécier. Dès mes premières inquiétudes, elle me disait « être désolé.e » que je me sente mal. Elle m’assure être là pour moi. Je peux écrire jour et nuit, aussi longtemps que je veux, je ne suis jamais seule. C’est ce que le psychiatre Serge Tisseron appelle « l’anthropomorphisme menteur «: « la machine fait croire qu’elle est humaine, qu’elle ressent des émotions «. Alors qu’elle n’est qu’un programme.

Le Pr Jodi Halpern, psychiatre et professeure de bioéthique à l’université de Californie à Berkeley (États-Unis), alerte aussi face à cet écran de fumée. « L’IA n’a aucune empathie. Elle ne maintient qu’une illusion avec son côté flatteur, sycophante, en nous complimentant tout le temps et en allant toujours dans notre sens. Même les trois petits points qui clignotent avant que l’IA ne poste une réponse sont vraiment délétères. Ils laissent penser qu’il y a un véritable humain derrière la machine, en train de réfléchir et de taper sa réponse. » Et pourtant, l’envie de nouer une relation avec la machine ne date pas d’hier.

Dans les années 1960 déjà, Eliza, le premier chatbot de l’histoire, avait suscité une attraction parfois malsaine. « Le programme Eliza avait été conçu pour répondre comme un psychothérapeute de l’époque, en reformulant ce qui préoccupe les patients « , explique Serge Tisseron. Si Eliza se voyait confier le message « Je dors mal en ce moment « , le programme répondait alors « Ah bon, vous dormez mal? « , et ainsi de suite. Au fil du temps, l’informaticien américain Joseph Weizenbaum, à l’origine d’Eliza, constate que les membres de son équipe s’enferment en secret avec la machine afin de continuer à lui parler. « En voyant qu’un programme aussi simple pouvait créer une forme de délire même chez les gens normaux, il est devenu un fervent militant contre l’anthropomorphisation des machines. »

Soixante ans plus tard, la pratique a fini par se répandre. En tête des requêtes liées à la santé mentale sur ChatGPT figurent le stress et l’anxiété (64 %) et les problèmes interpersonnels (53,5 %) selon l’étude du Journal of Public Health. Et parmi ces utilisateurs, 55,8 % ont évalué son utilité comme modérée à élevée. En consultation, Guillaume Davido voit régulièrement arriver des patients ayant eu dans un premier temps recours à l’IA.

« Les gens en détresse psychologique sont ceux qui ne vont pas vouloir consulter, car ils sont trop timides, considèrent certains sujets tabous ou ont peur d’être jugés. Alors ils commencent par en discuter avec quelqu’un qui reste neutre. » Au point que certains patients l’intègrent d’eux-mêmes dans leur prise en charge. « J’ai une patiente suivie pour des jeux d’argent qui sait qu’elle a du mal à gérer son budget et s’occuper des tâches administratives. Pour garder pied, elle préfère se servir de l’IA et se faire aider de cette façon. Ça fait partie de leur quotidien, donc autant l’utiliser comme un allié. »

Depuis plusieurs années, la recherche en psychiatrie s’est donc emparée du sujet. Et il est un domaine dans lequel l’IA semble prospérer: la thérapie cognitive comportementale (TCC). Ce type de thérapie n’a pas pour but de trouver les origines du mal-être du patient mais plutôt de reprogrammer ses habitudes. Elle est utilisée chez des patients anxieux, addicts ou atteints de troubles du comportement alimentaire. « Prenons l’exemple d’un patient anxieux qui aurait une phobie sociale. Au début, le protocole voudra qu’il aille adresser la parole à un serveur dans un café. La semaine d’après, il s’agit d’engager la conversation avec un collègue de travail. Pour cela, vous pouvez utiliser une IA « , détaille Jodi Halpern.

Il est crucial que le chatbot n’utilise pas d’avatar humain

En témoigne l’exemple de Therabot, un chatbot thérapeutique d’IA générative développé par des chercheurs de l’université de Dartmouth (États-Unis), spécialement développé pour les TCC. Au bout de huit semaines, un essai clinique a montré des réductions significatives des symptômes de dépression (51 %), d’anxiété (31 %) et de troubles alimentaires chez les participants (19 %). Mais Jodi Halpern insiste: ce programme, ce n’est pas ChatGPT.

« Ce qui est crucial, c’est que le chatbot n’utilise pas d’avatar humain. Il ne répond pas au patient: ‘Ah je vous comprends, je suis avec vous !’ Il a un avatar en forme de trombone, c’est fait exprès, afin que l’utilisateur n’ait pas l’impression de converser avec un véritable humain qui aurait des sentiments. » Therabot n’encourage pas non plus le patient à utiliser le programme de façon illimité. Même quand il a un accès illimité au programme, l’utilisateur moyen choisit de s’en servir au total pendant six heures étalées sur quatre semaines. Rien à voir avec les conversations sans fin que ChatGPT propose.

À l’avenir, l’intelligence artificielle pourrait bien trouver sa place dans un cadre thérapeutique. En particulier dans un monde où les besoins se font de plus en plus criants. En 2022, après la pandémie de Covid-19, les problèmes de santé mentale ont bondi de 25 % selon l’Organisation mondiale de la santé.

« Contrairement à un thérapeute, l’IA ne propose pas de fin à la thérapie »

Serge Tisseron est psychiatre, auteur de « Machines maternelles. Quand l’intelligence artificielle prend soin de nous? » (à paraître en avril).

Sciences et Avenir: L’usage de ChatGPT en santé mentale illustre-t-il un besoin de parler grandissant dans la société?

Serge Tisseron: Cela commence par une utilisation pratique, puis on constate un glissement vers un usage thérapeutique. Le programme nous caresse dans le sens du poil. Avec sa flagornerie et sa fluidité, l’usage devient plus intime. Mais la machine ne sait pas tenir les gens dans les clous et leur savonne la mauvaise pente. Car il y a toujours un besoin de parler, de s’épancher de la part du public. D’où le succès de la psychanalyse ou du Web 2.0 à ses débuts.

Sciences et Avenir: Quel est le risque pour les personnes fragiles psychologiquement?

Il est double, avec d’abord la technique: les bases de données insuffisantes donnent lieu à des biais, au recyclage de fausses informations. Ce n’est pas évitable dans l’état actuel des choses. Ensuite, le problème est économique. L’IA tente de nous faire rester le plus longtemps possible, en nous relançant sur de nouveaux sujets ou en posant des questions. Contrairement à un thérapeute, l’intelligence artificielle ne contredit jamais le patient et va toujours dans son sens ; elle ne lui fait jamais faire de pause – alors qu’on va chez son psy tous les quinze jours – et ne propose pas de fin à la thérapie alors qu’il faut bien un projet de fin dans la prise en charge.

Sciences et Avenir: Mieux vaut se cantonner à des usages pratiques, malgré la tentation de se confier?

Toutes les utilisations spontanées ne sont pas problématiques. Parler à un LLM permet de préciser sa pensée, de se raconter pour mieux se trouver quand on est dans une grande solitude. Certaines personnes l’utilisent en alternance avec un thérapeute, entre deux séances, quand ils ont un coup de blues. Donc il existe déjà des usages métissés entre la psychothérapie et ChatGPT, dont des chatbots ayant été mis au point par des universités et utilisés à des fins thérapeutiques. Ils peuvent aussi se révéler utiles chez les personnes âgées qui vivent seules. Pour éviter une bascule dans la démence et la perte du langage social, on peut se servir des LLM.

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