Africa-Press – Senegal. Quel est le point commun entre la fuite, la sidération ou encore le sursaut ? Ce sont des réactions instinctives de peur en réponse à des menaces potentielles comme lorsqu’un objet s’agrandit rapidement dans le champ visuel. L’imminence de la menace déclenche un réflexe de fuite ou de sidération avant même qu’on ait pu identifier la nature exacte du danger. Ces comportements se produisent sans apprentissage ou expérience préalable et sont essentiels à la survie, car ils permettent d’agir rapidement dans les situations dangereuses.
« Bien que ces réponses soient instinctives, elles peuvent être modifiées ou affinées par l’apprentissage. C’est essentiel pour permettre aux individus de s’adapter plus efficacement à leur environnement », analyse Sara Mederos, chercheuse à l’University College de Londres (Royaume-Uni), lors d’une interview pour Sciences et Avenir. Dans un premier temps par exemple, les enfants peuvent craindre les bruits forts comme les feux d’artifice, mais à mesure des expériences inoffensives, ils peuvent apprendre à les apprécier. La possibilité de s’affranchir des réactions instinctives revêt une importance capitale: l’adaptation. « Un dysfonctionnement de ce mécanisme peut contribuer à des réponses de peur inappropriées ou excessives », indique l’équipe de Sara Mederos. Ensemble, ces chercheurs anglais ont identifié le circuit neuronal à l’origine de cet apprentissage. Leurs résultats ont été publiés dans la prestigieuse revue Science.
Sciences et Avenir: La peur instinctive et la peur « apprise », liée à un traumatisme par exemple, fonctionnent-elles de la même manière ?
Sara Mederos: La peur est une réponse émotionnelle à une menace perçue, essentielle à la survie mais potentiellement débilitante lorsqu’elle est excessive, comme on le voit dans le syndrome de stress post-traumatique, l’anxiété et les phobies. On distingue deux grands types de peur: l’une est qualifiée d’instinctive et l’autre d’apprise. La peur instinctive est inscrite dans le cerveau et se déclenche sans expérience préalable, généralement en réponse à des menaces biologiquement significatives telles que les prédateurs, la douleur ou les dangers environnementaux comme les hauteurs.
En revanche, la peur « apprise » naît de l’expérience, lorsqu’un individu se souvient d’un événement menaçant et modifie ses réponses futures à des situations similaires. Certains des circuits cérébraux qui régissent la peur apprise ne sont pas importants pour les réactions de peur instinctive, comme l’amygdale, l’hippocampe ou certaines parties du cortex cérébral. Toutefois, elles partagent aussi certaines voies neuronales, en particulier les parties du cerveau qui sont importantes pour l’expression de la peur, comme les réactions de sursaut, la sidération, ou les réponses générales comme les rythmes cardiaque et respiratoire qui s’accélèrent.
Dans votre étude, des souris ont appris à ne plus craindre les ombres grandissantes, rappelant l’approche de rapaces et projetées dans leur cage, alors qu’elles déclenchaient d’abord une réaction de fuite. Qu’est-ce qui a changé dans leur cerveau ?
Effectivement, après plusieurs expositions au même stimulus, elles ont appris qu’il ne représentait pas une menace réelle et ont adapté leur réponse, ce qui leur a permis d’explorer la cage plutôt que de s’enfuir. Cet apprentissage s’est accompagné de changements neuronaux. Le subthalamus est un intermédiaire clé dans l’incitation à la fuite. Et avec l’expérience, certains neurones se sont mis à libérer des neurotransmetteurs appelés endocannabinoïdes, dans le thalamus: ce qui a inhibé le circuit de fuite du subthalamus en aval.
Une partie du cortex visuel, située à l’arrière du cerveau, est également cruciale pour s’émanciper des réactions instinctives. Nous avons utilisé l’optogénétique, qui permet de moduler l’activité d’un groupe de neurones grâce à la lumière, pour inactiver ses connexions vers le thalamus. Résultat ? L’adaptation n’a pas eu lieu.
Comment l’apprentissage persiste-t-il dans le cerveau ?
On pense que les souvenirs sont stockés dans le cerveau par le biais d’une modification des connexions entre les neurones. Dans notre étude, la mémoire de l’écrasement des réactions de peur semble être stockée dans une partie du thalamus, appelé vLGN. Avec l’expérience, certaines connexions favorisant la fuite de l’animal sont affaiblies, et ce changement dans les connexions persiste dans le temps. Grâce à ce mécanisme, les neurones du vLGN sont plus actifs, et développent alors une influence importante sur les circuits de peur dans le cerveau, qu’ils inhibent.
Pourquoi est-il important de pouvoir surmonter cette peur ?
Continuer à fuir les différents stimuli de l’environnement, même s’ils ne s’avèrent pas dangereux, peut être coûteux, à la fois en termes d’énergie et d’opportunités manquées, telles que la recherche de nourriture ou de partenaire d’accouplement, l’exploration de nouvelles zones… L’adaptation du comportement face à des situations non dangereuses peut donc s’avérer très avantageuse pour un individu.
Pour l’humain, cela a pu être une réalité il y a de nombreuses années. Cependant, dans les sociétés modernes, la menace d’être une proie n’est plus une préoccupation – nous n’affrontons plus les lions dans la savane. Au contraire, notre environnement présente de nouvelles peurs qui peuvent créer des situations extrêmement stressantes, voire paralysantes, pour certaines personnes.
Prenons l’exemple de la prise de parole en public: s’adresser à une foule peut déclencher une réaction instinctive de peur, entraînant des comportements d’évitement. Au début, la plupart des gens ressentent de l’anxiété, avec des symptômes similaires à ceux ressentis face à un prédateur, tels que la transpiration et un rythme cardiaque élevé. Cependant, avec la pratique, les individus peuvent apprendre que parler en public n’est pas une menace mais une expérience précieuse – une occasion de partager des connaissances, de s’engager avec des collègues, d’établir un lien avec un public, etc.
Comment pouvons-nous agir sur la peur ?
Dans notre étude, nous démontrons que l’exposition répétée au stimulus perçu comme menaçant peut faciliter l’apprentissage de la maîtrise de la peur. Un parallèle chez l’humain est peut-être la thérapie d’exposition graduée, qui pourrait partager des mécanismes cérébraux similaires. En effet, les humains peuvent surmonter la peur en adoptant des comportements tels que l’exposition progressive, qui consiste à affronter ses peurs étape par étape, le recadrage cognitif pour remettre en question les pensées négatives, ou encore la pleine conscience pour rester présent et le renforcement de la confiance en soi par l’action. Bien que nous ne soyons pas des experts dans ce domaine, ces stratégies sont couramment recommandées pour surmonter une peur et renforcer la résilience au fil du temps.
Vos résultats pourraient-ils conduire à de nouvelles pistes thérapeutiques pour traiter le syndrome de stress post-traumatique par exemple ?
Les voies neuronales que nous avons étudiées chez la souris existent chez l’humain. Par conséquent, notre étude ouvre potentiellement de nouvelles possibilités pour le traitement des troubles anxieux et du syndrome de stress post-traumatique, où les réactions de peur deviennent exagérées et inadaptées. L’identification des zones clés du cerveau impliquées dans la suppression de la peur permet des interventions thérapeutiques envisageables, telles que la stimulation cérébrale profonde (SCP), les ultrasons focalisés ou les approches pharmacologiques ciblant les récepteurs endocannabinoïdes.
Ces résultats pourraient ouvrir la voie à de nouveaux traitements visant à rétablir l’équilibre des réactions de peur chez les personnes atteintes. Alors que l’on estime à 301 millions le nombre de personnes souffrant de troubles anxieux dans le monde en 2023, notre recherche a donc le potentiel, à long terme, d’éclairer les interventions cliniques et d’améliorer les traitements en matière de santé mentale.
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