Par Adrien Poussou
Africa-Press – Tchad. Autonomie des parlements, liberté de la presse, devoir de vigilance des sociétés civiles: l’ancien ministre centrafricain de la Communication appelle à un travail concret sur ces chantiers fondamentaux pour progresser sur le chemin de la démocratie, quitte à relativiser le débat sur les mandats présidentiels à durée déterminée.
Le débat sur la limitation du nombre de mandats présidentiels en Afrique ressurgit périodiquement, tel un serpent de mer, alimenté par des arguments souvent avancés de bonne foi mais qui finissent par lasser. Quand les uns brandissent l’âge des présidents pour leur dénier le droit de rempiler à la tête des États, les autres leur font grief de ne pas être d’authentiques démocrates parce qu’ils s’accrocheraient au pouvoir.
Tous répètent en chœur que prendre la tête d’un pays et prétendre ne la lâcher qu’après l’avoir pleinement développé relève au mieux de la prétention, au pire d’une trahison flagrante envers les peuples et les institutions. Car, un siècle après soi, il restera toujours des chantiers inachevés, des défis à relever et des aspirations nouvelles à satisfaire. Le leadership véritable, disent-ils, consiste non pas à s’éterniser au pouvoir mais à préparer le terrain pour une succession ordonnée, garantissant ainsi la continuité de l’État et la vitalité de la démocratie.
Comme on a pu le constater, ce refrain a repris de la vigueur en Afrique francophone depuis les réélections des présidents Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire et Paul Biya au Cameroun, et plus récemment avec l’investiture des présidents Denis Sassou Nguesso et Ismaïl Omar Guelleh pour les prochaines présidentielles au Congo et à Djibouti. Il faut préciser qu’en règle générale, je ne crois pas aux surhommes, je m’en méfie comme de la peste et les redoute comme un serpent venimeux, parce que nous savons tous où les hommes forts, les êtres providentiels, conduisent les peuples: rarement dans les vallées ensoleillées de la liberté.
Faiblesse rédhibitoire
Je suis contre l’idée absurde qui veut qu’un chef d’État doive tout savoir, tout faire, être en mesure de résoudre tous les problèmes de son peuple à sa place. C’est une faiblesse rédhibitoire qui suppose que les citoyens ont démissionné de leur devoir de suivre les affaires qui les concernent, persuadés que le surhomme placé à la tête de l’État pour un temps bien défini va réfléchir à tous les sujets à leur place. Il arrive très souvent que le surhomme en question se sente libre, voire autorisé, à prendre des décisions qui ne résistent pas à l’examen du bon sens, engageant le pays sur les voies tortueuses de l’incertitude.
Attaché à la démocratie libérale, je crois à la nécessité d’une alternance au pouvoir – ne fût-ce que pour favoriser la reddition des comptes. Toutefois, je ne me considère pas comme un adepte du fétichisme de la limitation du nombre des mandats présidentiels. J’écris cela sans trembler, persuadé que les changements d’exécutifs ne devraient en aucun cas s’opérer au détriment des réalités politiques locales et du degré de maturité de chaque peuple. Le mimétisme institutionnel dans lequel on s’est lancé en Afrique pieds et poings liés est à la fois dangereux et contreproductif. Personne n’étant né en marchant, et la démocratie étant un très long combat, en Afrique comme ailleurs, son apprentissage suppose chutes et désillusions.
On a eu tort, moi en premier, de penser que l’onction du suffrage universel à intervalle régulier, pouvait permettre de guérir les plaies et transformer en or le plomb vil. Considérer l’alternance au pouvoir comme la panacée des maux gangrenant nos pays, c’est oublier que la démocratie est une longue patience et tout le contraire du miracle, que chaque peuple taille lui-même ses habits institutionnels, en fonction de ses traditions, de son histoire et de sa géographie. La démocratie ne saurait se résumer au droit de vote, au pluralisme et à la limitation du nombre de mandats présidentiels.
Rotation artificielle
Des nations aux institutions solides et à la maturité démocratique avérée ne recourent pas systématiquement à cette mesure. En Allemagne, Angela Merkel avait été à la tête de l’exécutif pendant seize ans (2005-2021) sans limite formelle, soutenue par une majorité robuste et une justice indépendante.
Au Royaume-Uni, des Premiers ministres comme Margaret Thatcher (onze ans) ou Tony Blair (dix ans) n’ont pas été contraints par une limitation de mandat – le contrôle démocratique par les mécanismes parlementaires s’exerçant sans entrave. De même, au Canada, le Premier ministre Justin Trudeau aurait pu se maintenir indéfiniment à la tête du gouvernement fédéral si son parti continuait de dominer les urnes, ce, grâce à un fédéralisme équilibré qui donne la priorité à la performance plutôt qu’à une rotation artificielle.
Pillage des ressources contre État de droit
Ces exemples illustrent que la limitation du nombre de mandat n’est pas une condition sine qua non de la bonne gouvernance. Elle peut même, dans les contextes de fragilité, entraver la continuité des politiques publiques. Au-delà, cette fixation sur le nombre des mandats présidentiels occulte des dysfonctionnements plus graves comme la corruption endémique, les faiblesses institutionnelles et les influences extérieures. D’ailleurs, la limitation du nombre des mandats peut inciter les dirigeants à accélérer le pillage des ressources d’un pays avant leur départ, plutôt qu’à consolider l’État de droit.
En Afrique, mieux vaudrait investir dans le renforcement des contre-pouvoirs, notamment rendre les parlements autonomes, promouvoir les médias libres et les sociétés civiles plus vigilantes. Sans cela, la limitation du nombre des mandats reste un palliatif cosmétique, partie prenante d’un modèle universaliste ignorant les spécificités locales.
Source: JeuneAfrique
Pour plus d’informations et d’analyses sur la Tchad, suivez Africa-Press





