Mathieu Olivier
Africa-Press – Tchad. Si un calme précaire est revenu à N’Djamena ce lundi 24 octobre, les tensions sont loin d’être retombées dans la capitale tchadienne, mais aussi dans les grandes villes du sud du pays, théâtres des manifestations meurtrières du 20 octobre dernier. Celles-ci ont fait, selon le bilan donné par le Premier ministre, Saleh Kebzabo, au moins une cinquantaine de morts – dont une dizaine de policiers –, mais ce chiffre pourrait en réalité être bien plus important.
Certains cadres de l’opposition ayant appelé à cette marche du 20 octobre évoquent ainsi un chiffre supérieur à une centaine de tués, sans que celui-ci puisse être confirmé. Plusieurs centaines de personnes ont également été blessées dans les manifestations et la répression qui s’est ensuivie. Cette dernière a d’ailleurs été unanimement condamnée par les partenaires internationaux du Tchad : Union africaine, Union européenne ou encore États-Unis.
Plusieurs enquêtes sont désormais en cours pour déterminer les causes des drames du 20 octobre à N’Djamena ou dans le sud du pays, notamment à Moundou. Dès le 21 octobre, de nombreuses arrestations ont en effet été signalées par l’opposition et la société civile, ceux-ci faisant par ailleurs été de mauvais traitements lors des premiers interrogatoires. L’opposant Succès Masra a quant à lui évoqué des cas, selon lui nombreux, de torture.
« Actes aux relents insurrectionnels »
Des témoignages recueillis par la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) évoquent aussi des mises en détention dans des prisons situées dans le nord du pays. La FIDH a ainsi alerté sur des soupçons de « déportation » de plusieurs centaines de personnes arrêtées depuis le 21 octobre. Le gouvernement a aussitôt nié ces faits et réfuté les accusations, tout en confirmant plusieurs dizaines d’arrestations et des enquêtes en cours pour « situer les responsabilités ».
Ces investigations sont menées sous la direction du procureur de N’Djamena, Moussa Wade Djibrine, qui bénéficie du concours de l’Agence nationale de sécurité (ANS, dirigée par Ahmed Kogri). Le parquet estime que « des actes aux relents insurrectionnels ont été commis » et « se sont traduits par des attaques contre les institutions de la République et les autorités de l’État ». « Ces évènements sont la conséquence directe de l’appel lancé par des partis politiques », a-t-il indiqué.
Dès le 20 octobre au soir, le Premier ministre, Saleh Kebzabo, avait lui-même évoqué une présumée tentative d’insurrection. Il avait assuré que « plus de 1 500 jeunes » avaient reçu récemment une « formation à la guérilla urbaine ». « Certains disposaient d’armes à feu utilisées pour faire porter la responsabilité [des tueries] aux forces de l’ordre », avait-il ajouté, lors d’un discours très ferme et renvoyant la responsabilité des tueries aux organisateurs des manifestations.
« Asseoir la dynastie rejetée »
Sont visées sept formations, dont les activités ont été suspendues : Les Transformateurs de Succès Masra, le Front populaire pour la fédération de Daniel Adoumbaye, le Parti socialiste sans frontière de Yaya Dillo Djerou, Les Patriotes de Nassour Ibrahim Koursami, Al Takhadoum Akhadoum de Mahamat Wardougou Béchir, le Rassemblement pour la justice et l’égalité des Tchadiens d’Ordjei Abderahim Chaha et le Parti des démocrates pour le renouveau d’Izadine Ahmat Tidjani.
Particulièrement visé, Succès Masra, fer de lance de la mobilisation du 20 octobre, est au centre des attentions. Dès le 21 octobre, les forces de l’ordre ont investi le quartier général de son parti à N’Djamena, saisissant notamment des documents. Le lendemain, l’opposant accusait la « dynastie » de Mahamat Idriss Déby Itno d’alimenter une « guerre civile » afin de créer les conditions de son maintien au pouvoir.
« Ils font cela parce qu’ils veulent semer le chaos d’une guerre civile pour espérer en profiter et régler les comptes et asseoir la dynastie rejetée », a encore écrit Succès Masra sur ses réseaux sociaux, demandant la « libération immédiate » des personnes détenues.
Session extraordinaire de la CEEAC
« Le moment est crucial pour le gouvernement. S’il ne parvient pas à produire une enquête crédible, sans tomber dans une répression politique, il risque de s’enfoncer dans un bras de fer très dangereux avec une opposition qui ne fera que se radicaliser », alerte un diplomate à N’Djamena. Dès le 21 octobre, c’est donc un Mahamat Idriss Déby Itno sous pression qui s’est rendu au chevet de plusieurs blessés des manifestations, ainsi qu’aux sièges des partis politiques de Saleh Kebzabo et d’Albert Pahimi Padacké, pris d’assaut la veille.
« Il faut faire confiance au gouvernement, assure un proche de ce dernier. La primature et la Justice sont occupés par deux ex-opposants, Saleh Kebzabo et Mahamat Ahmat Alhabo. » Le président de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH), Mahamat Nour Ahmed Ibedou, a quant à lui annoncé que son institution diligentera sa propre investigation. La CNDH évoque des tirs à balles réelles provenant des forces de l’ordre et principalement de civils à bord de véhicules aux vitres fumées et sans plaques d’immatriculation.
Le gouvernement a assuré que ces soupçons seraient également l’objet de l’enquête du procureur de N’Djamena. Enfin, le président de la commission de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), l’Angolais Gilberto da Piedade Verissimo, a dépêché au Tchad un groupe de travail, chargé de produire un rapport de terrain. Le diplomate a prévu de le présenter lors d’une session extraordinaire des chefs d’État de la CEEAC, ce mardi 25 octobre à Kinshasa, en RDC.
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