Quentin Velluet
Africa-Press – Tchad. Alors que le débat fait rage en Europe, la question d’une juste contribution des plateformes de contenus comme Netflix ou Youtube aux financements des réseaux d’accès à internet a depuis peu traversé la Méditerranée et s’apprête à secouer le marché africain.
Au volant de sa voiture, sur l’axe routier qui mène du centre du Cap à l’aéroport, Moses se prête à rêver de son avenir. « À mon retour au Zimbabwe, je compte bien devenir agriculteur », explique ce chauffeur Uber d’origine zimbabwéenne, comme nombre de ses collègues en Afrique du Sud. Quelques têtes de bétail et un petit champ pour subvenir à ses besoins. Voilà à quoi rêve le jeune immigré qui compte rejoindre son pays natal dans quelques mois, fatigué par les discriminations qu’il subit ici.
Comment compte-t-il parvenir à se reconvertir ? Rien de plus simple : « J’apprends tout moi-même sur Youtube », se réjouit-il. Comme Moses, nombreux sont les internautes du continent à passer des heures à se divertir, écouter de la musique ou se former sur la plateforme de partage de vidéo détenue par Google depuis 2006. Avec le service vidéo de Facebook et le géant américain du streaming Netflix, la plateforme fait partie des plus gros générateurs de trafic internet en Afrique, et leur part de consommation ne devrait que s’amplifier à mesure que le continent se connecte.
Une note à 100 milliards de dollars
Selon un rapport de la Global System for Mobile Communication (GMSA, le lobby international des télécoms), l’Afrique devrait compter 615 millions d’utilisateurs de l’internet mobile en 2025, lesquels consommeront chacun autour de 10 gigaoctets (Go) de données par mois. Pour amortir la demande en bande passante qu’exige l’arrivée de ces millions de nouveaux consommateurs, les opérateurs télécoms devront d’investir lourdement dans leurs réseaux existants et futurs (tours télécoms, fibre optique et câbles sous-marins). Les besoins en financements d’ici à 2030 ont été estimés à pas moins de 100 milliards de dollars par la Banque mondiale. Mais entre les opérateurs, garants du savoir-faire et de la maîtrise des coûts, et les grandes plateformes, grandes consommatrices de cette précieuse bande passante, qui doit participer à ces investissements ?
Sur le continent, la question ne semble pas (encore) remuer les foules, alors qu’en Europe les débats sont houleux depuis une quinzaine d’années. À Bruxelles, les résultats d’une grande consultation sur la question parus à la mi-octobre ont enterré les espérances d’une taxe sur les géants d’internet, bien qu’une vingtaine d’opérateurs aient longtemps fait feu de tout bois pour influer sur les décisions à venir au sein de l’Union européenne (UE).
Depuis son siège à Madagascar, Axian se montre pourtant décidé. Selon nos informations, le conglomérat diversifié de Hassanein Hiridjee a notamment élevé, en juin, sa contribution au niveau premium au sein de l’alliance Smart Africa pour pousser davantage le sujet dans cet organisme qui réunit régulièrement opérateurs et grandes plateformes autour d’une même table. Pionnier du débat sur les rives nord de la Méditerranée, Orange s’est, lui, longtemps montré attentiste. Avant l’annonce de l’abandon des négociations au niveau européen, un bon connaisseur du groupe présent dans 17 pays d’Afrique nous expliquait ainsi que celui-ci attendait de voir comment aller se régler la question en Europe.
Au Mobile World Congress (MWC) Africa, qui s’est tenu du 17 au 19 octobre à Kigali, le groupe français s’est uni à Axian et à quatre des principaux opérateurs du continent (Airtel, Ethio Telecommunications, MTN et Vodacom) pour appeler les États à de nouvelles réformes de la taxation du secteur et de nouvelles réglementations en faveur d’une meilleure répartition entre les différents acteurs du numérique dans les investissements à venir dans les infrastructures.
Des Big Tech trop présentes ?
Si les télécoms africaines semblent enfin décidées à prendre le sujet à bras-le-corps, « la situation des marchés africains apparaît tout à fait différente de celle des marchés européens », relève Stéphane Lelux, PDG du cabinet de conseil en digital et télécoms, très actif en Afrique. « La place des Gafam [Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft] en tant qu’investisseurs dans les réseaux est particulièrement forte puisqu’ils ont lourdement investi dans les câbles sous-marins et dans les data centers« , rappelle-t-il.
Selon lui, le problème des marchés africains serait plutôt à l’inverse de celui rencontré en Europe, avec des Big Tech trop présentes dans les réseaux et dont il faudrait freiner l’appétit. L’une des solutions passerait par davantage de projets publics privés, à l’image du projet Medusa, financé directement par l’UE. Ce dernier s’inscrit dans la stratégie européenne du Global Gateway, destinée à la relance post pandémie des économies africaines via 300 milliards d’euros mis sur la table par les secteurs privés et publics d’ici à 2027. Projet purement européen, ce câble sous-marin conçu et posé par le finlandais Nokia, et détenu par la société espagnole AFR-IX Telecom, doit s’étirer sur 8 760 kilomètres de long pour connecter les pays du sud de l’Europe à ceux de l’Afrique du Nord-Est.
Mais cette innovation ne suffira pas à freiner l’appétit des investisseurs américains dans les réseaux africains. Et ce n’est pas pour déplaire à tout le monde. Fondatrice et directrice générale du Global Digital Inclusion Partnership, une initiative publique-privée financée, entre autres, par Meta, Sonia Jorge défend une position pro-plateforme et accuse les opérateurs télécoms de vouloir préserver leur statu quo en plaidant pour une juste répartition des coûts des infrastructures.
« L’idée du partage équitable [fair share] va à l’encontre de ce que nous essayons de faire en faveur de la réduction de l’exclusion numérique. Alors que la capacité est en train d’arriver en Afrique, aucun projet ne fleurit dans les petites communautés, et les opérateurs continuent de ne pas aller dans les zones qu’ils ne considèrent pas rentables. Une nouvelle politique et une nouvelle réglementation sont donc nécessaires pour ouvrir le marché à des fournisseurs complémentaires », déplore-t-elle. Et d’inviter les gouvernements et les opérateurs à « penser différemment et à commencer à travailler avec ces plateformes pour réduire les fossés numériques. Les opérateurs doivent faire preuve de plus de créativité et de collaboration pour offrir des services de connectivité à tous, et le marché récompensera ceux qui le font bien ».
Innovation et zones blanches
En plus de ne pas innover, les opérateurs refuseraient de faire l’effort d’aller chercher des publics moins rentables (les fameuses zones blanches) et se contenterait de demander de l’argent aux plateformes. « Imposer un fair share en Afrique comme ailleurs changerait l’environnement de l’interconnexion qui est basé sur des engagements volontaires de chaque partie : je t’envoie les datas dont tu as besoin et tu me fournis le trafic dont j’ai besoin », explique pour sa part Konstantinos Komaitis, expert de la régulation de l’internet à l’Atlantic Council. « Dans le cas du fair share, ce bénéfice mutuel de l’interconnexion change et réinstalle le monopole des terminaisons que les télécoms avaient avant internet. C’est redistribuer du pouvoir à une industrie qui n’a pas su innover », tranche-t-il, tout en rappelant que les plateformes ont joué un rôle non négligeable dans la facilitation de la livraison des contenus et la baisse de leurs coûts en investissement massivement dans la construction de data centers et de réseau de diffusion de contenu (CDN).
Nouveau directeur Afrique de Google, Alex Okosi se montre lui plus ouvert : « Je suis particulièrement déterminé à travailler avec les entreprises de télécommunications pour mettre au point des mécanismes justes et équitables de partage des coûts d’investissement dans les réseaux », affirme-t-il à Jeune Afrique. Mais qu’en sera-t-il vraiment ? Ces dernières années, en plus d’Equiano que le géant américain détient et contrôle à 100 %, les initiatives de Google dans la connexion des zones rurales comme CSquared ont été plutôt rares et menées sans l’aide des opérateurs télécoms, à l’exception d’un partenariat avec Safaricom au Kenya, qui permet la mise en place de microfinancements pour l’acquisition de téléphones compatibles 4G.
La responsabilité des États africains
Si l’entente et la coopération ne se créent donc pas naturellement entre plateformes et opérateurs, l’État doit se poser en arbitre et définir les règles du jeu, estime Konstantinos Komaitis : « Il est important que les pays africains prennent leurs propres décisions concernant ces questions, et ce, sans qu’ils ne se laissent influencer par des opérateurs télécoms souvent très puissants », prévient-il. Mais la physionomie des marchés africains des télécoms, où des acteurs comme Orange ou Vodacom sont bien souvent numéro un ou deux, pourrait naturellement faire pencher la balance en faveur des opérateurs.
Sans excuser les Big Tech qui, selon lui, ont également leur part de responsabilité dans l’éclosion du débat sur le Vieux Continent pour avoir notamment outrepassé certaines règles de concurrence, l’expert de l’Atlantic Council souligne que « les États africains doivent garder en tête qu’en Europe, toutes les parties prenantes de ce débat ont rejeté la proposition des télécoms ». « Les organisations de consommateurs, les représentants de la société civile, les petits opérateurs mobiles, les industries créatives comme le cinéma mais aussi et surtout le conseil européen des régulateurs, tous ont indiqué que l’obligation d’une contribution des plateformes aux investissements dans les réseaux est de nature à tuer l’investissement et à freiner l’innovation en Europe, tout en faisant souffrir les utilisateurs », conclut l’expert.
Source: JeuneAfrique
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