Marwane Ben Yahmed
Africa-Press – Tchad. Loin de provoquer un changement salvateur et d’incarner le vrai panafricanisme, la série de putschs survenus en Afrique de l’Ouest n’illustrent que la volonté déguisée d’un quarteron de militaires d’accaparer le pouvoir, avec son lot d’avantages sonnants et trébuchants.
Mali, Burkina, Guinée, Niger, Gabon… Cinq putschs en deux ans – dans l’ex-pré carré français désormais voué aux gémonies – qui soulèvent de nombreuses interrogations. Parmi les plus complexes et les plus sensibles : existe-t-il de « bons » coups d’État ? De prime abord, si l’on s’en tient aux principes les plus élémentaires de la morale et de la démocratie, non. Si l’on est plus pragmatique, ou plus expérimenté, oui, cela peut arriver.
Le « jugement » est fonction des raisons profondes qui ont provoqué ces renversements, de la manière dont ils ont été menés et, last but not least, de ce que les militaires font du pouvoir ainsi confisqué. Le putsch qui balaya en 1974, au Portugal, la dictature de Salazar pour ouvrir la voie à la démocratie est un exemple de bon coup d’État. Hélas bien trop rare…
L’exception gabonaise ?
Si certains putschs peuvent apparaître comme la seule manière de provoquer un changement et d’accélérer le renouvellement générationnel, la plupart, notamment au Mali, au Burkina et au Niger, n’illustrent que la volonté déguisée d’un quarteron de militaires d’accaparer le pouvoir, avec son lot d’avantages sonnants et trébuchants. Roch Kaboré et Mohamed Bazoum étant loin d’incarner des despotes vieillissants, tripatouilleurs de constitutions et d’urnes, et les arguties sécuritaires ne tenant pas la route vu les résultats de leurs tombeurs, difficile de voir dans les coups qui les ont renversés autre chose qu’une détestable aventure égoïste et hypocrite.
D’autant que la gestion de transitions à rallonge, les atteintes aux libertés, une justice aux ordres et la mise sous tutelle, pour rester poli, des classes politiques locales, notamment les partis et leaders de l’opposition, ne laissent guère augurer de lendemains sereins et démocratiques. Sauf, peut-être, au Gabon, dont les nouvelles autorités ont pris des engagements rapides et, surtout, enclenché un processus plus inclusif, associant toutes les composantes de l’échiquier local, de l’opposition à l’ancien parti au pouvoir, ainsi que nombre de figures de la société civile. Mais il n’en demeure pas moins que l’ensemble de ces coups d’État bénéficient d’un préjugé favorable et d’une vraie popularité.
Le colonel Assimi Goïta, président de la transition au Mali, lors de la cérémonie d’investiture à Bamako, le 7 juin 2021. Colonel Assimi Goita, leader of two military coups and new interim president, poses with the lawyers during his inauguration ceremony in Bamako, Mali June 7, 2021.
La défiance vis-à-vis des anciennes élites dirigeantes, l’exacerbation de la fierté nationale et la désignation de boucs émissaires, comme l’ancienne puissance coloniale, expliquent en grande partie la popularité réelle de nos présidents en treillis, qui séduisent désormais bien au-delà des frontières, notamment au sein d’une jeunesse déboussolée et influencée par les nombreux « panafricanistes » 3.0 qui sévissent sur la Toile en serinant le même mantra : « Haro sur la France, à bas la démocratie, vive l’indépendance du continent, tournons-nous vers nos amis russes ou chinois ! »
Héritiers de Kadhafi, Mugabe, Gbabgo…
Cette montée en puissance du néosouverainisme, ersatz fainéant du panafricanisme, est une vraie lame de fond dont nos gouvernants devraient se méfier. Dans le contexte actuel de désarroi idéologique, moral et intellectuel, d’inquiétude globale sur l’avenir (emploi, climat, tensions politiques un peu partout sur la planète, manque de leadership rassurant) le néosouverainisme, qui est moins une vision politique ordonnée et rationnelle qu’une vaste fumisterie, s’engouffre dans la brèche.
Il fantasme une Afrique débarrassée de ses fers aux pieds, forte, indépendante et solidaire, à coups de slogans incantatoires et sans jamais donner la recette de cette révolution spontanée, si ce n’est bouter les Occidentaux hors de nos frontières. C’est évidemment sa force, c’est aussi ce qui le rend particulièrement nocif.
Ses principaux thuriféraires se recrutent au sein des contingents de la jeunesse africaine ultraconnectée aux réseaux sociaux mais aussi dans l’immense vivier que constitue une diaspora d’autant plus sensible aux arguments développés qu’elle est souvent mal intégrée dans les pays où elle réside, et parfois même ostracisée. Et qui en arrive donc à imaginer que, puisque nos « démocraties » mal ficelées et peu efficaces, aux élections souvent tronquées, ne fonctionnent pas, seule la violence peut conduire à une amélioration des conditions de vie.
Démoralisante époque, où la bêtise le dispute à la paresse intellectuelle et au cynisme. Où la jeunesse, victime d’un système éducatif en déshérence depuis plusieurs décennies, est lobotomisée par les réseaux sociaux. Certains confondent ce néosouverainisme avec le panafricanisme.
D’autres, comme Kémi Seba, l’utilisent surtout comme la pierre angulaire d’un chauvinisme racialiste qu’ils tentent maladroitement de maquiller. Pour d’autres encore, tels Laurent Gbagbo, Mouammar Kadhafi ou Robert Mugabe en leur temps, il s’agit d’un filon à exploiter quand, menacé en interne ou mis à l’index par la communauté internationale, il suffit de se proclamer chantre de l’anti-impérialisme et héraut de la souveraineté du continent pour, fort du statut de martyr qu’on s’est ainsi forgé, tenter de se maintenir au pouvoir à tout prix.
Les exemples asiatiques
Le vrai panafricanisme n’a rien à voir avec cette poudre aux yeux. Il ne cherche guère à imposer un dogme, qualifiant d’apostasie toute pensée dissidente, et n’a nul besoin d’excès pour s’affirmer. Il ne se construit pas sur la haine d’un ancien maître pour se jeter les yeux fermés dans les bras d’un autre. Marcus Garvey, Cheikh Anta Diop, Kwame Nkrumah ou Patrice Lumumba doivent se retourner dans leurs tombes…
Ne nous y trompons pas : la mère de toutes les batailles pour l’Afrique est bien cette quête de souveraineté. Économique, alimentaire, sécuritaire, énergétique et monétaire. Le contrôle de nos ressources naturelles représente, à ce titre, un enjeu majeur. Pour y parvenir, encore faut-il poser les bonnes questions et déterminer objectivement la responsabilité des Africains eux-mêmes dans le chemin parcouru depuis plus de six décennies sans se défausser en permanence.
Pourquoi des pays comme la Corée du Sud, le Vietnam, la Thaïlande, la Malaisie, entre autres, dont le niveau de développement était similaire à celui de la Côte d’Ivoire ou du Ghana lors des indépendances, ont-ils aujourd’hui des années lumières d’avance sur nous ? L’Afrique a besoin d’idées nouvelles, de débats contradictoires, de solutions adaptées au monde de demain, et non héritées d’une époque révolue et qui n’ont par ailleurs jamais porté leurs fruits.
Elle doit, surtout, construire sa propre voie. Retrouver une signification africaine aux évolutions que nos sociétés sont appelées à connaître, en se basant sur nos particularismes tout en piochant ailleurs ce qui fonctionne. La Chine, certes avec d’autres moyens et à une échelle sans commune mesure, démontre aujourd’hui qu’on peut y arriver sans s’en prendre à l’humanité tout entière et sans reproduire les vieux schémas d’antan. Malgré un vécu colonial, comme pour les pays asiatiques cités précédemment, tout aussi brutal…
Source: JeuneAfrique
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