Mohamed Salah BEN AMMAR
Africa-Press – Tchad. Escalade des tensions entre Paris et les putschistes du Sahel, montée en puissance des discours complotistes et des malentendus… Pourquoi il est temps de se débarrasser des fantômes et des vieux réflexes de la Françafrique.
Ancien ministre tunisien de la Santé (sous Mehdi Jomaa) – Président du comité d’éthique et de gouvernance du Fonds mondial de lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme – Membre du Panel d’experts de l’OMS
À la fin d’un séjour académique dans un pays d’Afrique francophone, j’ai eu l’occasion de participer à un dîner en compagnie de deux ministres, d’un recteur d’université, d’un doyen et de plusieurs professeurs. Au cours de la conversation, la question de la coopération française en Afrique a été abordée. Le constat fut alarmant. Ces responsables partageaient les mêmes préoccupations que les jeunes que j’avais rencontrés auparavant. Tous, sans exception, étaient convaincus que la France jouait un double jeu dans leur pays.
Complotisme et discours irrationnel
On la soupçonnait de soutenir en sous-main les rebelles pour exercer des pressions sur le régime en place, puis sont arrivés les traditionnels reproches d’exploitation des richesses, de fuite des cerveaux, etc. Les militaires français stationnés dans les casernes voisines des palais présidentiels étaient accusés d’écouter toutes les conversations du palais et d’organiser des coups d’État en cas de besoin. Le discours frôlait par moments le complotisme.
Malgré mes tentatives d’orienter le débat sur des faits plus concrets, il m’a été impossible de les convaincre. À quelques détails près, ce discours est repris dans plusieurs pays d’Afrique francophone, y compris au Maghreb.
Depuis ce séjour, une série de coups d’État a eu lieu en Guinée, au Mali, au Niger, au Burkina Faso, au Gabon, etc. Un ambassadeur a été séquestré, des soldats renvoyés, des relations diplomatiques rompues, et de jeunes militaires, aspirant à être les nouveaux Thomas Sankara ou Patrice Lumumba, ont été acclamés par des foules réclamant le départ des Français.
En France, le discours n’est pas plus rationnel. « Puisque c’est ainsi, qu’ils se débrouillent seuls », a été, en substance, la réponse de plusieurs responsables français. Le malentendu est total.
Entre coups d’État d’une part et restrictions d’accès au territoire français de l’autre – même pour les étudiants et les chercheurs –, la nouvelle loi sur l’immigration adoptée par la France a donné du grain à moudre aux putschistes. Et la mise en place de mesures de rétorsion contre les étudiants, chercheurs et artistes du Mali, du Burkina, du Niger, ainsi que la réduction du nombre de visas délivrés, notamment aux Africains, sont incompréhensibles.
Une réelle proximité
Les relations entre la France et l’Afrique francophone sont complexes. Et l’ambivalence de cet amour contrarié a souvent échappé aux médias.
L’héritage colonial est un facteur majeur, qui a façonné l’image de la France en Afrique francophone et de l’Afrique en France. Le commerce des esclaves, qui a dévasté le continent, demeure un sujet sensible insuffisamment traité. Le pillage des richesses culturelles, et même les restes humains tardant à être restitués, sont autant de blessures béantes.
Les débats sur le franc CFA (initialement « franc des Colonies françaises d’Afrique », pudiquement rebaptisé « franc de la Coopération financière en Afrique ») ou ceux sur le fait que le français soit la langue officielle de plusieurs pays – dans lesquels une bonne partie de la population ne le parle pas –, se limitent encore à des cercles d’opposants. Pourtant, malgré une histoire coloniale insuffisamment enseignée aux Français, il existe une réelle proximité entre la France et l’Afrique francophone.
Rien ne sera plus comme avant
Les pères de l’indépendance ont tous échoué, à quelques nuances près, à instaurer une vie démocratique. La plupart ont été victimes de putschs. Soixante ans après, le long et douloureux apprentissage de la démocratie n’est pas achevé. Certains ont parlé « d’indépendances piégées ».
Actuellement, de profondes transformations se produisent en Afrique, dont les contours restent flous, même si, de toute évidence, rien ne sera plus comme avant. L’Afrique est un continent en pleine effervescence, se métamorphosant sous l’impulsion de bouleversements politiques, démographiques et économiques marquants.
Les jeunes pousses de la politique française, aussi engagées soient-elles pour exister en 2027, donnent l’impression de ne pas le percevoir. « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », a-t-on pu entendre, ou encore « Où il va ? Ah, il est allé réparer la climatisation ! »… Mais qui oserait traiter ainsi en public un chef d’État chez lui ? Venant du président de l’ex-puissance coloniale, c’est d’une arrogance inouïe. Ces écarts de langage de Nicolas Sarkozy (en 2007, à Dakar) et d’Emmanuel Macron (en 2017, à Ouagadougou) ont abîmé un peu plus l’image de la France au sein d’une jeunesse en colère.
Tout a été vu. Ainsi, certains putschistes seraient plus légitimes que d’autres. La présence du président français au Tchad lors de l’intronisation d’un général de 37 ans, Mahamat Idriss Déby, fils du président Idriss Déby Itno, un militaire qui a régné sur son pays de 1990 à 2021, a été un moment d’anthologie en géopolitique. Tout comme l’a été l’accueil réservé à Kadhafi sur les Champs-Élysées (en décembre 2007), juste avant les bombardements de la Libye. Ou encore les valises d’argent liquide remises à chaque délégation lors des Sommets de la francophonie… Bref, les anecdotes sont légion dans ce domaine.
La Françafrique, une vision qui résiste aux bonnes intentions
L’influence postcoloniale de la France en Afrique choque. De Gaulle et Jacques Foccart ont joué un rôle clé dans la mise en place de ce qu’il est encore convenu d’appeler « Françafrique ». Foccart, le « Monsieur Afrique » de l’Élysée, avait préconisé la création de cadres légaux, tels que des accords bilatéraux de coopération et de défense, pour maintenir les liens avec les anciennes colonies africaines.
C’est la fameuse « Pax Gallica », qui repose sur des bases militaires en Afrique, où les chefs de poste assurent la liaison entre les services français et les présidents africains. La politique de Foccart visait surtout à préserver les intérêts économiques français en Afrique, en maintenant le pouvoir de ses « amis africains ».
Ce choix a conduit la France à soutenir des leaders pro-français, même au détriment de régimes démocratiques. En 1974, Valéry Giscard d’Estaing congédie Foccart et exprime son souhait de mettre fin à ce système, mais ne se prive pas pour autant d’assister à l’intronisation de Jean-Bedel Bokassa comme empereur de Centrafrique. Depuis, tous les présidents successifs ont promis, la main sur le cœur, la fin du système.
Mais la « Françafrique » est une vision politico-militaire colonialiste qui résiste aux bonnes intentions.
Des réseaux économiques et mafieux, liés à l’exploitation des ressources naturelles, se sont mis en place. Ils contribuent à consolider l’économie franco-africaine au détriment des pays africains. Les liens étroits entre la France et certains dirigeants africains synonymes de prédation, de corruption, d’atteinte à la démocratie, d’interventions militaires discutables, de soutien à des régimes autoritaires, d’ingérences dans les affaires intérieures de pays souverains et de coopérations tronquées où les gagnants sont toujours les mêmes, ont abîmé l’image de la France en Afrique.
Des accords économiques inégaux, des projets non viables réalisés à la demande d’un autocrate mégalomane, des pratiques commerciales parfois opaques et une dépendance économique ont renforcé l’idée que la France privilégie ses propres intérêts, au détriment du développement des pays africains. En réalité, la France surveille de près tout ce qui se passe en Afrique francophone, ce qui est de moins en moins accepté par les Africains.
Dans le même temps, la France, premier partenaire commercial de nombreux pays africains francophones, refuse de délivrer des visas à des étudiants et à des chercheurs africains, mais ne se gêne pas pour organiser l’immigration choisie – entendez la fuite des cerveaux.
Appels au changement
Dans un contexte mondial en perpétuel mouvement, les enjeux géopolitiques jouent un rôle crucial. La montée en puissance d’autres acteurs internationaux, tels que la Chine et la Russie, a incité certains pays africains à diversifier leurs partenariats. L’arrivée des milices Wagner n’annonce rien de bon pour les Africains: ce n’est certainement pas la bonne façon de se libérer de l’impérialisme.
Il est dans l’intérêt de toutes les parties de parachever la décolonisation.
Lors des mouvements sociaux au Maghreb, au Tchad, au Sénégal, en RDC, au Cameroun, en Centrafrique, au Burundi, au Congo-Brazzaville, à Djibouti ou au Togo – autant d’appels au changement –, les critiques envers la France sont toujours au premier plan et d’une virulence notable.
La jeunesse africaine, de plus en plus connectée et informée, se révolte contre la condescendance, le paternalisme et le manque de sincérité qui régissent les relations avec la France. Elle rend les méthodes utilisées par les pays riches responsables de ses problèmes.
Évidemment, la France n’est pas la seule responsable de cette situation. Mais la France, mieux que n’importe quel autre pays, a les moyens de mettre en place en Afrique francophone de nouveaux partenariats économiques, financiers, scientifiques et culturels, débarrassés des méthodes anciennes. Pour ce faire, la diplomatie française doit se débarrasser de ses démons coloniaux. Les ambassades de France dans les capitales africaines sont immenses et occupent les plus beaux sites, mais cela ne doit pas tromper leurs occupants: elles disent quelque chose.
La coopération entre l’Afrique et la France ne répond pas aux critères de n’importe quelle autre coopération. Les liens qui unissent la France à l’Afrique obligent. Ils doivent être exploités pour servir les intérêts des Africains et des Français. Une contribution débarrassée des démons du passé favorisera l’émergence d’une nouvelle Afrique fière de son histoire, conciliant souveraineté, démocratie et ouverture sur le monde.
Pour plus d’informations et d’analyses sur la Tchad, suivez Africa-Press





