Thierry Hebraud (MCB) : « On demande à l’Afrique d’arrêter son développement pour diminuer ses émissions »

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Thierry Hebraud (MCB) : « On demande à l’Afrique d’arrêter son développement pour diminuer ses émissions »
Thierry Hebraud (MCB) : « On demande à l’Afrique d’arrêter son développement pour diminuer ses émissions »

Bilal Mousjid

Africa-Press – Tchad. Le CEO de Mauritius Commercial Bank revient sur les principaux enjeux énergétiques de l’Afrique et sur la difficulté des banques africaines à accompagner le développement des énergies renouvelables.

Nommé officiellement le 1er janvier à la tête de la plus ancienne banque de Maurice, Thierry Hebraud, 60 ans, est un fin connaisseur du secteur bancaire. Après avoir occupé plusieurs postes à responsabilité au sein du Crédit Agricole en France, en Russie, en Inde, en Thaïlande, en République tchèque ou encore en Égypte, il a été recruté en 2019 par Mauritius Commercial Bank (MCB) en tant que directeur des services bancaires aux entreprises et aux institutions, avant de succéder à Alain Law Min, en mai 2023.

Si l’homme est convaincu de la nécessité de la transition énergétique en Afrique, il rappelle que « seules 2 % des émissions viennent du continent » et ajoute ne pas avoir honte de vouloir poursuivre les activités « oil and gas » tout en soutenant les énergies renouvelables. Mais, insiste-t-il, « le secteur bancaire africain ne peut pas mener seul ces projets, car il n’en a pas les moyens ».

Jeune Afrique: Quelle place occupe la transition énergétique en Afrique dans la stratégie de Mauritius Commercial Bank ?

Thierry Hebraud: En tant que banque africaine, MCB considère la transition énergétique sous le prisme de la transformation sociale et économique du continent. Aujourd’hui, nous avons une activité « oil and gas » que nous comptons poursuivre car nous n’en avons pas honte, et nous développons notre activité d’énergies renouvelables.

Compte tenu du fait que les énergies fossiles seront pendant encore plusieurs années la base essentielle de la production d’énergie sur le continent et de l’enrichissement d’un certain nombre de pays africains, il y aura une amélioration sociale induite par une transformation économique. Nous prenons cela en considération.

Par ailleurs, nous accordons une attention particulière aux stratégies des groupes avec lesquels nous travaillons, ce qui nous conduit aujourd’hui à ne traiter qu’avec les groupes qui se soucient de la problématique de l’environnement et qui prévoient cette question dans leur plan de transformation. Nous sommes ainsi une banque de financement de la transition vers le renouvelable. Nous sommes, par exemple, le premier acteur de financement du renouvelable à Maurice.

Beaucoup d’institutions financières internationales conditionnent les aides destinées à l’Afrique à des objectifs en matière de transition énergétique. Selon certains observateurs, cela inciterait certains États à annoncer des projets sans lendemain dans l’objectif de bénéficier de ces aides.

Il y a, d’un côté, les engagements pris par un certain nombre d’États africains, et, de l’autre, la façon dont les administrations de ces États mettent en œuvre ces engagements. Et ces administrations ne sont pas toujours d’une efficacité redoutable, ce qui crée beaucoup de déperdition. Transformer les déclarations en projets viables, cela nécessite beaucoup de travail et un accompagnement par des partenaires, comme l’IFC [Société financière internationale] par exemple, lesquels sont appelés à apporter leurs compétences à ces États en termes de structuration des projets pour qu’ils soient acceptables du point de vue du financement.

D’un autre côté, des financements longs sont également nécessaires pour réaliser ces projets. Et là encore, cela nécessite une assistance multilatérale et des propositions de financement à long terme (sur 15 ou 20 ans, par exemple) pour permettre un accompagnement du secteur bancaire traditionnel – lequel n’est pas en mesure [de financer entièrement] des projets d’envergure. En couplant financements concessionnels et financements bancaires classiques, cela devient réalisable.

Pour que la transition énergétique puisse se faire dans les prochaines années, quelle devrait être la priorité des États africains ?

Assurer d’abord la liquidité, car nous ne pouvons pas être sans cesse soumis à des aléas incontrôlables de changement de prix, d’inflation… Les États doivent s’engager à assurer la liquidité sur la durée du projet pour pouvoir faire face à ces aléas.

Le secteur bancaire africain ne peut pas mener seul ces projets car il n’en a pas les moyens. Le rôle de ce dernier ne peut être que celui d’accompagnateur. Il est nécessaire aussi qu’une partie non négligeable des financements soient en monnaie locale, car si l’on reste exclusivement en dollars ou euros, on ira droit dans le mur.

Comment le continent peut-il, dans les années à venir, concilier son développement avec les contraintes dictées par la nécessaire lutte contre le réchauffement climatique ?

Il faut rappeler que seules 2 % des émissions viennent du continent. Avec les stratégies zéro émission à l’horizon 2030, un Africain pourra multiplier par trois ses émissions pendant qu’un Américain diminuera par huit les siennes. Voilà la vérité. Alors pourquoi demande-t-on à l’Afrique de paralyser ses capacités de développement pour arrêter ses émissions ?

Cela étant dit, l’Afrique a une vraie carte à jouer car ses capacités sont limitées et la croissance de sa population est telle qu’elle ne peut pas répéter les erreurs d’hier. Les besoins additionnels d’énergie, il faut donc les chercher dans l’énergie renouvelable.

Encore faut-il que les dirigeants africains en soient réellement convaincus. Pensez-vous que ce soit le cas ?

Je ne sais pas si les gouvernements y croient mais ils sont exposés quotidiennement à l’impact du réchauffement climatique. À l’île Maurice, par exemple, où le tourisme constitue 25 % du PIB, les effets du réchauffement climatique sont déjà visibles sur les plages.

Il faut des dizaines d’années de réduction pour commencer à voir une amélioration. Sur les dizaines d’années qui viennent, l’essentiel consistera à s’adapter, la question n’étant plus de savoir si cela va augmenter ou pas, mais de s’adapter à ce changement en limitant ses effets pour les générations futures. Je pense que les Africains sont les premiers touchés.

Beaucoup de pays occidentaux se ruent encore vers les énergies fossiles, tout en demandant à l’Afrique de se tourner vers les énergies renouvelables. Comment ce discours peut-il être audible auprès de la population africaine, dont la moitié est encore dépourvue d’accès à l’électricité ?

Oui, le gaz est devenu vert comme par hasard [rires]. Mais j’insiste sur le fait qu’il y a une conscientisation des mondes économique et politique africains. Quand je vois la résilience et la transformation que les acteurs économiques sont en train de mener, cela me donne beaucoup d’espoir, car ces acteurs n’attendent pas de consignes pour le faire.

Source: JeuneAfrique

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