Mathieu Olivier
Africa-Press – Tchad. Abdoulaye est arrivé un peu avant 11 heures du matin sur la place de la Nation. C’est ici, en plein cœur de N’Djamena, que Mahamat Idriss Déby Itno a prévu de donner son dernier meeting de campagne, deux jours avant le premier tour de la présidentielle qui se tiendra le 6 mai dans tout le Tchad. La prise de parole est annoncée pour 16 heures mais, bien sûr, personne n’imagine qu’elle se tiendra à l’heure.
Alors chacun patiente. Abdoulaye, militant du Mouvement patriotique du salut (MPS, ancien parti au pouvoir) qui participe à sa première campagne présidentielle, est loin d’être arrivé dans les premiers. Depuis la veille, des manutentionnaires de la Coalition pour un Tchad uni, qui porte la candidature de Mahamat Idriss Déby Itno, ont décoré les lieux de pancartes et d’affiches géantes. Puis, les forces de sécurité ont quadrillé la zone.
Mahamat Idriss Déby Itno et ses bureaux de soutien
Dès les premières heures de la matinée, le ballet des autocars a débuté, déversant son flot de militants, mobilisés par les bureaux de soutien, en grande majorité affiliés au MPS, navire amiral de la coalition. L’un, « Nouvelle génération », a paré les rues alentours de fanions rouges. Dans leur tenue écarlate, ses membres ont encore fait monter la température – déjà au-dessus des 40°C – dans les alentours.
Patron d’un petit bureau de soutien, Abdoulaye n’a plus qu’à s’avouer vaincu. Les Rouges ont réussi leur démonstration de force. Mais ils ne sont pas les seuls. Le meeting approchant, bus, vans et pick-up ont continué à affluer. La place de la Nation s’est alors peu à peu teintée d’autres couleurs, et notamment de jaune, réservé au bureau de soutien dit de la Convergence victorieuse.
Les Jaunes ne sont pas des novices. Avec à leur tête le ministre des Finances, Tahir Hamid Nguilin, qui est à la fois leur soutien financier, leur président d’honneur et leur protecteur, ils avaient déjà marqué les esprits lors de la dernière présidentielle, en 2021, peu avant la mort du maréchal Idriss Déby Itno. Trois ans plus tard, ils ont repris du service, avec la même efficacité, dominant la place de la Nation.
Le 4 mai, c’est toutefois tout l’arc-en-ciel du MPS, machine mise en branle par le secrétaire général Mahamat Zen Bada, qui s’est déployé. L’enjeu est de taille: pas question pour le président de transition et candidat Mahamat Idriss Déby Itno de perdre la bataille des meetings de clôture. Car, à quelques kilomètres de là, son principal adversaire – et son Premier ministre –, Succès Masra, a aussi appelé ses troupes à un dernier rassemblement.
Succès Masra et la caravane de l’hippodrome
Dans le septième arrondissement de la capitale, où réside Succès Masra, l’ambiance est moins martiale. Le candidat numéro 7 aurait aimé tenir son dernier meeting place de la Nation – où Mahamat Idriss Déby Itno avait inauguré sa campagne –, mais cela lui a été refusé. Quant au principal stade de N’Djamena, il est actuellement en travaux. Le 4 mai, Succès Masra s’est donc rabattu sur l’hippodrome.
Il y a bien longtemps qu’aucun cheval n’y a effectué des tours de piste et l’endroit tient aujourd’hui davantage du terrain vague poussiéreux que du champ de courses. Les Transformateurs, le parti de Masra, y sont donc à pied d’œuvre depuis la veille pour nettoyer les lieux et préparer le terrain. Certains ont même dormi sur place, pendant que les derniers plans étaient peaufinés à la résidence de leur candidat.
Devant cette dernière, une foule a afflué dès la mi-journée, pressant les bérets rouges en faction, lesquels ont peu à peu laissé rentrer les cadres du parti à l’intérieur. Succès Masra a en effet prévu de former une caravane de véhicules pour se rendre depuis son domicile à l’hippodrome. Sur les coups de 14 heures, il partage avec son équipe un dernier et bref repas. Un poisson grillé qu’il touchera à peine, pour éviter la somnolence de la digestion.
L’assemblée n’a pas non plus la tête au repas. Un méchoui repart de la salle à manger, quasi intact, tandis que le signal du départ est donné. Comme à son habitude, Succès Masra sort le corps par le toit de sa voiture pour saluer la foule, contre l’avis de son service de sécurité. Il mettra plus d’une heure pour rallier l’hippodrome, au milieu d’un cortège disparate, soulevant sur son chemin les vivats de la foule.
« Les Tchadiens se sont réveillés », affirme une Transformatrice
Aux abords de l’hippodrome, les voitures sont à l’arrêt, tandis que piétons et motos se faufilent. Le blanc et le bleu des Transformateurs dominent. « Toute la ville est bloquée », s’enthousiasme une militante. Un autre hurle sa joie, bras en croix. Sur le bord de la route, un vieil homme en costume de ville, casquette bleue et écharpe blanche, avance lentement vers le meeting. De son pas trainant, il dépasse les pick-up.
Ici, les autocars n’ont pas pu amener les militants. « Les compagnies ont tous été louées par le MPS, explique un cadre des Transformateurs. Ce sont des coups bas, mais on est habitués. On s’est adaptés et nos électeurs sont aussi venus à pied. » Quelques jours plus tôt, Succès Masra avait dû annuler un meeting à Faya-Largeau, dans le nord du pays, et le remplacer par un rendez-vous en ligne. Officiellement, l’avion qu’il avait loué n’était plus disponible.
Devant une foule qui peine à remplir l’espace immense de l’hippodrome, le candidat numéro 7 finit par prendre la parole aux environs de 17 heures, appelant une dernière fois ses partisans à voter pour « le changement » et à s’engager pour faire respecter la « vérité des urnes » et « du peuple ». Peu avant, un de ses lieutenants avait fait scander à la foule l’ambition des Transformateurs: « Un coup K.-O. »
Un autre cadre se dit lui « très confiant », tout en restant « méfiant ». « Les Tchadiens se sont réveillés », assure une militante, qui a fait le chemin de la résidence du Premier ministre jusqu’à l’hippodrome. Une de ses amies acquiesce, regardant des enfants escalader une palissade pour écouter le candidat. Elle aussi avait dû sauter au-dessus des murs de N’Djamena, pour échapper à la police lors des manifestations meurtrières du 20 octobre 2022.
« Masra est trop communautariste »
Alors que Succès Masra achève son dernier discours de campagne, à quelques kilomètres, la place de la Nation commence à se vider. Mahamat Idriss Déby Itno y est finalement apparu un peu plus tôt, exhortant ses soutiens à choisir la « stabilité » et la « sécurité » du pays, plutôt que la « division » et le communautarisme pronés selon lui par son adversaire et Premier ministre. Il a convaincu Abdoulaye, ce jeune leader d’un bureau de soutien.
« Aujourd’hui, avec ce qui se passe à nos frontières, notre pays a avant tout besoin de sécurité. Je fais donc le choix de voter pour un général. Dans quelques années, il sera peut-être temps de redonner le pouvoir à un civil », explique-t-il. « Et puis Masra est trop communautariste. C’est lui qui a dit qu’il était prêt à diviser le pays », ajoute-t-il, reprenant les arguments de Mahamat Idriss Déby Itno.
Devant Abdoulaye, les blindés et les véhicules de police desserrent l’étau sur les lieux. Impassibles, quelques dromadaires attendent de quitter, enfin, la plaine de bitume qu’est la place de la Nation. Les nomades, qui les ont amenés ici, votent dès ce dimanche 5 mai, en même temps que les militaires. Puis, le lendemain, le 6 mai, le reste des plus de 8 millions d’électeurs tchadiens seront à leur tour appelés aux urnes, dès 6 heures du matin.
Les Rouges de Nouvelle génération regagnent leur quartier général, à deux pas. Les Jaunes de la Convergence victorieuse, eux, se hissent à bord des autocars chargés de les ramener dans leurs propres quartiers. Aux alentours de l’hippodrome, les militants et sympathisants des Transformateurs ont eux aussi repris la route, mettant fin à cette campagne qu’ils avaient baptisée « marathon de l’espoir ». Les dés sont jetés.
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