Drones: L’Intelligence Artificielle À L’Offensive

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Drones: L'Intelligence Artificielle À L'Offensive
Drones: L'Intelligence Artificielle À L'Offensive

Africa-Press – Togo. En Ukraine comme en Russie, les drones sont aujourd’hui responsables d’environ 70 % des pertes humaines et matérielles. Ciel saturé de points noirs, frappes en série, défenses aériennes débordées: la guerre moderne s’écrit avec ces appareils lancés pour surveiller, renseigner, intercepter, détruire ou tuer. « Le phénomène est sans précédent, tant d’un point de vue quantitatif – plusieurs millions d’unités produites et détruites chaque année – que par son influence sur la cinématique des opérations et la structure des forces », analyse Vincent Tourret, chercheur à l’université du Québec à Montréal (Canada). L’usage militaire des drones n’est pas nouveau. Dès la Première Guerre mondiale, des prototypes téléopérés apparaissent. Mais c’est dans les années 2000 que les États-Unis imposent un standard avec les MQ-1 puis MQ-9, conçus pour la surveillance et la reconnaissance. Ces drones s’inscrivent toujours dans une même vision: faire des avions sans pilote. Massifs (20 mètres d’envergure, plus de 2 tonnes à vide), et coûteux (30 millions de dollars), ils sont réservés à des missions longue portée, et restent inaccessibles à des défenses adverses peu dotées.

Le tournant est opéré en 2015 avec le TB2 turc, deux fois plus petit et dix fois moins cher. Lors du conflit du Haut-Karabagh en 2020, il offre à l’Azerbaïdjan une supériorité aérienne décisive. Mais dès 2022, avec la guerre en Ukraine, ces drones tactiques – TB2 côté ukrainien, Orion côté russe – s’adaptent et les pertes s’accumulent. Sur le terrain, des microdrones, reconfigurables et beaucoup moins chers s’imposent.

« Les FPV (First person view) notamment, qui viennent du domaine du jeu et de la compétition, et qui ont été détournés pour faire du ciblage, puis transformés en petites munitions », décrit Patrick Aufort, directeur de l’Agence d’innovation de défense (AID). Ce sont des qua-drirotors à batterie, pilotables à distance, pesant souvent moins d’un kilogramme hors charge explosive, et dont l’autonomie ne dépasse pas 20 kilomètres. Leur coût modeste – entre 500 et 3000 euros – permet une production massive: 1,5 million d’unités en Ukraine en 2024, plus de 4 millions en 2025. « Ce succès vient de leur adéquation au terrain: les fantassins ont besoin d’outils à hauteur d’homme, pas de drones stratégiques », souligne Vincent Tourret. Plutôt que de les sophistiquer, on les simplifie pour les rendre adaptables et consommables à souhait. Surveillance, reconnaissance, frappe: une même base pour plusieurs usages.

Pour contourner le brouillage dont ils sont victimes, apparaissent des drones… filaires ! Ils sont reliés à leur opérateur par fibre optique mais peuvent quand même voler jusqu’à 100 m d’altitude sur 20 km, sans risque de perte de signal. En parallèle, les drones intercepteurs – véritables chasseurs de drones – se multiplient. Et les grands modèles ne disparaissent pas: la gamme s’élargit, chaque mission appelant son drone. « Les Ukrainiens sont passés d’un usage artisanal à une “army of drones” structurée, intégrant des solutions issues du citoyen lambda comme d’entreprises hors défense », observe Patrick Aufort.

Une « révolution militaire » obligeant à repenser la guerre

Cette mutation, accélérée par l’urgence de terrain en Ukraine, n’est pas propre à ce conflit. Elle marque, selon Vincent Tourret, « une révolution militaire  » qui oblige à repenser les doctrines, les formats et les cycles d’innovation. En France, longtemps en retrait, les lignes bougent. « Un programme de développement classique dans la Défense prend plus ou moins dix ans, entre l’expression de besoin et le moment où le produit arrive sur le marché. Or, dans le domaine des drones, ce processus conduit à l’échec: quand le produit arrive, il n’est tout simplement plus d’actualité « , résume Bastien Mancini, dirigeant de Delair, droniste français.

Le dispositif Rapid opéré par la Direction générale de l’armement (DGA), et par l’AID depuis 2018, a introduit des logiques plus « agiles »: développement sur fonds propres, qualification a posteriori, cycles courts. C’est dans ce cadre qu’a par exemple été conçu le DT46, un drone d’observation de nouvelle génération, doté d’une double configuration de décollage: avion ou VTOL (décollage vertical). « Les gros drones avions nécessitent un terrain de foot pour les poser. C’est un vrai frein en terrain accidenté », explique Bastien Mancini. Cette solution a toutefois un coût énergétique: en mode avion, le drone vole 6 heures sur 100 km ; mais l’autonomie tombe à 3h30 en mode VTOL. Celui-ci nécessite en effet d’emporter des bras (en travers des ailes) qui eux-mêmes portent des moteurs supplémentaires, lesquels nécessitent des batteries en plus. « Résultat: le drone est plus lourd, et les bras en travers de l’aile “abîment” son profil aérodynamique « , précise le dirigeant de Delair. Reste que le mode de décollage-atterrissage n’est pas le seul avantage de ce type de drone. Équipé de capteurs optroniques longue portée, il peut également transmettre des images et coordonnées de tir sans être repéré. On ne l’entend pas à 200 mètres, alors qu’un hélicoptère peut être repéré à 5 km.

Des architectures modulaires et évolutives

Cette nouvelle approche de développement commence donc à porter ses fruits. C’est aussi vrai pour les munitions téléo-pérées (MTO), ces drones kamikazes équipés d’une caméra et d’une charge explosive. « En 2021, une demande d’information de la DGA avait révélé qu’il n’existait aucune solution française ou européenne, et conduit la France à commander en urgence des MTO américaines, les Switchblade, relate Patrick Aufort. En parallèle, deux appels à projets – Colibri (courte portée) et Larinae (longue portée) – ont permis de produire localement les premières MTO françaises (Oskar) en 18 mois. » Au-delà des performances, c’est la modularité qui devient stratégique. « Il faut des architectures ouvertes permettant d’intégrer les évolutions sur le drone ou le logiciel sans avoir à tout requalifier à chaque fois », insiste Patrick Aufort. Exemple: la détection de mines peut mobiliser des radars pénétrants, des caméras optiques ou des détecteurs métalliques, chacun associé à des traitements IA spécifiques.

« Comme on ne peut pas mettre tous ces capteurs sur un seul drone, il faut pouvoir changer facilement les charges utiles et adapter le logiciel.  » Pour structurer cette dynamique, la France a lancé en juin 2025 un « pacte drones aériens de défense », piloté par la DGA, afin de favoriser les coopérations industrielles et l’agilité technologique. Cette démarche modulaire, Delair et d’autres récents arrivés dans le giron de la Défense en ont fait une stratégie industrielle. « Depuis l’été 2023, nous avons fait une trentaine d’évolutions sur nos drones déployés en Ukraine. Ces évolutions sont possibles grâce à la modularité de nos équipements », souligne Bastien Mancini. Pour une gamme de drones allant de 1 à 100 kg, la base est en effet identique: autopilotes, modules de communication et même stations au sol, qui permettent de contrôler le drone et de recevoir les images qui viennent de lui. Il peut s’agir d’une simple télécommande, d’une tablette, d’un PC portable accompagné d’une antenne mise sur un pied, voire d’un conteneur. « En général, plus le drone est gros, plus la station l’est aussi, souligne Bastien Mancini. Dans notre cas, même si la partie matérielle peut varier en fonction du drone, c’est toujours le même logiciel. On parlede “station sol universelle” car elle permet de contrôler plusieurs drones, même ceux d’autres constructeurs. »

Trois types de drones pour couvrir tout le champ de bataille
– TRÈS GRANDE PROFONDEUR (AU-DELÀ DE 200 KM):« C’est le domaine des campagnes de frappe stratégique. Ici vous avez les drones OWA (One way attack), lancés pour s’écraser sur leur cible « , explique Vincent Tourret, chercheur à l’université du Québec (Canada). Exemples: les Shahed iraniens, rudimentaires mais capables d’embarquer 40 kg d’explosif. « Leur fonction est surtout de saturer ou leurrer les défenses antiaériennes avant l’envoi de missiles. Peu importe s’ils touchent leur cible. »

– PROFONDEUR OPÉRATIONNELLE (50 À 100 KM): Elle concerne les lignes logistiques, aérodromes, stocks de munitions. « Les Russes ont un avantage avec des drones comme le Lancet ou le Molniya-2, conçus pour faire de gros dégâts. Mais à 30.000 dollars l’unité, ils sont moins faciles à massifier. »

– PROFONDEUR TACTIQUE (0 À 30 KM): celle des combats directs. « Un engin comme le DJI Mavic chinois est une balle qui vole à plus de 100 km/h, chargée de 2 à 6 kg d’explosifs, pilotée à distance. Pour être efficace, elle doit être accompagnée de drones répéteurs et de reconnaissance.  » Et désormais, les drones intercepteurs s’imposent. « Comme dans le combat aérien: on observe, on protège, on bombarde « , résume le chercheur.

Les opérations en essaim, la prochaine rupture annoncée

Aujourd’hui, les plus grandes innovations résident dans l’intégration de l’intelligence artificielle, qui permet de pousser la modularité à des niveaux inédits. « On ne peut pas utiliser des missiles antiaériens comme le Patriot, qui coûte un million d’euros pièce, quand 1000 Shahed iraniens peuvent être fabriqués chaque jour pour alimenter les Russes à raison de 20.000 à 50.000 dollars l’unité. Notre idée a été de créer une architecture logicielle pouvant s’intercaler sur tout drone intercepteur », explique Hadrien Canter, cofondateur d’Alta Ares, société spécialisée dans le développement d’IA embarquée pour la Défense. C’est ainsi qu’est né Pixel Lock, algorithme embarqué capable de guider un drone lancé à 300 km/h vers une cible évoluant à 250 km/h. Grâce à la fusion multicapteurs – radio, radar, lidar ou optronique qui équipent le drone -et au guidage autonome sans positionnement par satellite, l’IA détecte, suit et intercepte en temps réel. Plusieurs start-up et industriels, accompagnés par l’AID, s’attellent d’ailleurs à développer des algorithmes de navigation par vision de plus en plus sophistiqués pour permettre aux drones militaires de continuer à se repérer en cas de brouillage. Récent exemple, Harmattan AI est devenue une licorne française en seulement 21 mois d’existence après avoir convaincu la DGA, puis conclu un partenariat stratégique avec Dassault Aviation en janvier. Son savoir-faire: fournir aux forces armées une IA souveraine et évolutive développée pour la prise de décision autonome, à travers des modèles capables d’opérer sous contrainte temporelle forte avec des données incomplètes ou brouillées, comme celui qui équipe son drone Gobi.

« On ne parle pas d’IA générative mais bien d’IA embarquée. Si les LLM ont le Web comme données d’entraînement, nos systèmes ont le monde physique », précise Bastien Mancini. Ces IA sont aussi peu gourmandes en ressources: certaines tournent sur des nano-ordi-nateurs comme des Raspberry Pi ou des tablettes Android. Et des plateformes, comme Ulix d’Alta Ares, permettent aux unités d’entraîner leurs modèles localement, sans cloud.

Avec les opérations en essaim – la prochaine rupture annoncée -, l’intégration de l’IA permettra en outre de coordonner plusieurs drones (aériens, terrestres, maritimes) pour accomplir une mission partagée. Ratisser plus rapidement une zone, saturer le champ de bataille, détourner l’attention, attaquer en meute: autant de scénarios qui nécessitent une autonomie distribuée.

Car un essaim ne se pilote pas drone par drone. Il repose sur la capacité des engins à s’accorder entre eux. En juin 2025, l’Agence ministérielle pour l’IA de défense (Amiad) et le Commandement du combat futur (CCF) ont lancé le projet Pendragon, visant à créer une unité mixte de robots terrestres et de drones aériens. « L’objectif ultime, c’est l’intelligence collective pour ces essaims: comment se reconfigurer en cas de destruction d’un drone, comment répartir les fonctions au sein de la mission, et comment s’adapter aux événements imprévus « , explique Patrick Aufort.

Mais attention aux illusions. « On ne parle pas de milliers de drones comme on en voit lors de spectacles grand public. Pour ces shows, chaque drone est programmé mais il n’interagit jamais avec son voisin « , rappelle Bastien Mancini. La première étape, selon lui, consiste à faire communiquer les drones entre eux: deux, puis cinq, puis dix. « Le fait d’avoir conçu des drones et MTO utilisant les mêmes modules de communication est clairement un avantage. Mais il faut encore travailler.  »

Armes létales autonomes: qui décide de tuer?

En France, la doctrine reste claire: drones et IA doivent être conçus, déployés et commandés par des humains. « Aujourd’hui, les IA font des erreurs, même les plus avancées. Le pourcentage d’erreur, si minime soit-il, n’est pas acceptable », tranche Bastien Mancini, patron de Delair, qui appelle à une interdiction des drones totalement autonomes. Mais tous les compétiteurs ne partagent pas ces principes. Les États-Unis, la Russie, la Chine ou Israël investissent massivement dans le développement de Systèmes d’armes létaux autonomes (Sala). En Russie, les drones kamikazes V2U testeraient des algorithmes conçus pour leur permettre de sélectionner et d’engager des cibles (matérielles et humaines) sans intervention humaine. L’ONU a appelé de son côté à un traité d’interdiction des armes létales autonomes pour cette année.

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