Les Samis, un Peuple en Sursis?

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Les Samis, un Peuple en Sursis?
Les Samis, un Peuple en Sursis?

Africa-Press – Togo. Longtemps baptisés « Lapons », terme péjoratif désignant des « porteurs de haillons », les Samis – 100.000 personnes – se répartissent sur quatre pays: la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie. « D’abord chasseurs-cueilleurs et pêcheurs, ils se sont reconvertis dans l’élevage de rennes au Moyen Âge, alors que le commerce des peaux et fourrures se développait », raconte Marie Roué, anthropologue, directrice de recherche émérite CNRS au Muséum national d’histoire naturelle. Aujourd’hui, chaque éleveur est à la tête de plusieurs centaines de bêtes.

Les crises écologiques frappent les Samis de plein fouet. Les régions où ils vivent – arctiques et subarctiques – comptent parmi les plus touchées par le changement climatique. Au cours des trente dernières années, la température moyenne y a augmenté de plus de 6 °C, avec des cycles gels-dégels modifiés. « Les événements extrêmes sont de plus en plus fréquents, indique Marie Roué. La succession de redoux et de gels tardifs empêche les rennes d’accéder à la nourriture. Les lichens dont ils se nourrissent se retrouvent prisonniers de la glace sous l’effet de ces épisodes récurrents. » Une étude récente de l’Université suédoise de sciences agricoles montre en outre que la surface couverte par ces végétaux s’est réduite de 57 % depuis 1996.

Cette situation menace directement les élevages. Les troupeaux migrent en fonction des saisons, parfois sur de longues distances. Marie Roué le raconte: « En Suède, ils passent l’été sur la côte et l’hiver dans les terres. Au Finnmark (au nord de la Norvège, ndlr), à l’inverse, ils migrent des côtes vers les montagnes en été pour y trouver un climat plus stable. Selon la météo, les migrations seront plus tardives ou iront plus bas en altitude. » Mais, confrontés au changement climatique, les éleveurs doivent sans cesse trouver de nouvelles routes migratoires, tout en faisant face à la densification des réseaux routier et ferroviaire, particulièrement dangereux pour les animaux.

Cette situation pourrait-elle amener les Samis à renoncer à l’élevage? « Les Samis sont aussi des pêcheurs qui travaillent dans la mer de Barents, où ils achètent des bateaux de plus en plus gros », explique Marie Roué. En tant que pêcheurs, cette fois, ils bénéficient du changement climatique. « Le crabe royal du Pacifique prolifère désormais dans l’Atlantique Nord, et sa pêche est très rentable », rappelle la chercheuse. L’abandon de l’élevage est cependant peu probable.

En Suède, par exemple, cette activité est protégée depuis 1886. Une loi de 1971, toujours en vigueur, assure aux Samis l’exclusivité de cette pratique et précise qu' »aucune perturbation notable ne peut être causée à l’élevage des rennes ». Elle confère ainsi indirectement aux éleveurs un droit sur les terres. Mais en 2020, ce territoire « réservé » concentrait… 80 % des mines (de nickel, cuivre et or) en activité.

Pâturages rongés par l’exploitation minière et forestière

Ce conflit d’usage n’est que l’une des luttes que les Samis doivent mener. Les compagnies forestières lorgnent elles aussi ces terres, tout comme les entreprises du secteur de l’énergie. Énergies fossiles d’abord, le Grand Nord étant riche en hydrocarbures. La Norvège, 3e exportateur mondial de gaz, 11e de pétrole, exploite et explore toujours plus au nord. Énergies renouvelables également, comme l’illustre le jugement de Fosen, prononcé par la Cour suprême norvégienne en 2021.

Il établit que l’installation de 151 éoliennes sur la péninsule de Fosen – un des plus grands sites d’Europe – a violé les droits de cette population autochtone à travers l’expropriation d’éleveurs. Après huit ans de bataille judiciaire, l’opérateur des éoliennes a ainsi été contraint de payer un loyer compensatoire aux éleveurs et de leur assurer des pâturages d’hiver supplémentaires. « Ce jugement a permis de montrer que les attaques sur le foncier des Samis sont illégales, rappelle Marie Roué. Quoiqu’elles continuent… La loi est de leur côté, mais son interprétation s’avère toujours à leur désavantage. » Deux ans plus tard, les 151 éoliennes étaient toujours en activité, sans compensation. Militants écologistes et Samis ont alors mené des actions coup de poing, à la suite desquelles plusieurs accords ont été signés entre opérateurs et communautés samis.

Depuis 2011, environ 50 % de la biodiversité des zones de mise-bas des rennes a disparu. D’après les chercheurs du Centre international pour l’élevage des rennes, elle devrait encore diminuer de 10 % d’ici à 2030 dans le comté de Finnmark. Ce centre de recherche indépendant, créé à l’initiative du gouvernement norvégien en 2005, documente l’ensemble des risques qui planent sur l’élevage. Selon cet organisme, le changement climatique ne constitue pas encore une menace effective. La perte des pâturages au profit de la construction d’infrastructures (routes ou chemin de fer) et de l’exploitation minière ou forestière est bien plus préoccupante.

Mais les chercheurs estiment que c’est en Russie que la situation des Samis se révèle la plus alarmante. D’une part, parce que le braconnage des rennes y est monnaie courante ; d’autre part, parce que la vie des minorités y est particulièrement difficile. Les indigènes doivent s’enregistrer en tant que tels, alors que leurs associations représentatives sont souvent classées par l’État comme terroristes ou extrémistes.

Ce n’est pas un hasard s’il existe beaucoup d’artistes samis. « Ils ont développé un art très contestataire, en particulier vis-à-vis de la colonisation par les Scandinaves », analyse Marie Roué. Ainsi de Máret Ánne Sara, une plasticienne samie de nationalité norvégienne qui entasse des têtes de rennes, en écho aux piles de crânes de bisons que les Américains ont laissées derrière eux au 19e siècle, après des massacres destinés à affamer les Amérindiens. Le parallèle peut sembler fort, mais la mise en place par l’État suédois de quotas concernant la taille des élevages est perçue comme un moyen de contrôler l’économie des Samis.

Une politique délibérée et brutale d’assimilation culturelle

La colonisation scandinave (à l’œuvre depuis le 17e siècle) ne se résume pas à la pression économique. Au 20e siècle, des médecins se sont employés à « soigner » les comportements des Samis jugés inadéquats selon la morale protestante, allant jusqu’aux thérapies par électrochocs et à la stérilisation de femmes, comme en témoigne un documentaire du réalisateur sami de nationalité finlandaise Paul-Anders Simma, sorti en 1999.

Si ces pratiques ont cessé, la langue reste un enjeu fort. En Norvège, la politique visait à fondre les non-Norvégiens et les peuples autochtones dans un ensemble « ethniquement et culturellement uniforme » – obligeant, en pratique, à parler le norvégien. « Cette ‘norvégianisation’ s’est poursuivie jusque dans les années 1980 », relève Marie Roué. De telles lois ont sévi dans toute la Scandinavie. « C’est une volonté d’éradiquer la langue samie », insiste la chercheuse. Et ce racisme perdure, notamment sur les réseaux sociaux ou dans les commissariats. Aujourd’hui encore, quand on parle des habitants du Grand Nord, on ne pense généralement qu’aux Scandinaves et aux Finnois.

Face à cette adversité, risque-t-on de voir disparaître l’un des derniers peuples autochtones d’Europe? Ce serait assurément compter sans l’histoire des luttes samies, un combat à la fois judiciaire et militant. « Il y a eu une bascule en 1979, autour du barrage d’Alta », raconte la chercheuse. L’opposition à l’édification d’un barrage et d’une centrale hydroélectrique, qui aurait conduit à la création d’un lac artificiel et inondé un village, a rassemblé des Samis, des militants écologistes et des défenseurs des droits humains. Cette bataille, bien qu’elle n’ait finalement pas empêché la construction de l’ouvrage en 1987, a durablement structuré le mouvement de renaissance de la culture samie.

« À partir de ce moment, les gens ont revendiqué leur culture, note Marie Roué. Et dans la foulée ont été mis en place des parlements samis en Norvège, Suède et Finlande, dont le rôle n’est toutefois pas législatif. » Il se limite à porter la parole samie dans les instances nationales et à promouvoir les initiatives autochtones.

Non contactés… mais menacés

Environ 150 peuples dits « non contactés » sont enregistrés dans le monde. Il s’agit de groupes d’individus qui n’ont aucun contact permanent avec des personnes extérieures. « Ils en connaissent l’existence, mais ils décident de rester à l’écart. C’est un choix actif de résistance », précise Martin Léna, chargé de plaidoyer pour l’ONG Survival International, dont la mission est de protéger ces peuples. Cet isolement est une sécurité. « Il résulte parfois d’un contact violent dans le passé, d’événements traumatisants », explique Martin Léna. Le contact forcé peut aussi les exposer à des maladies contre lesquelles ils ne sont pas immunisés. C’est ce qui est arrivé aux Nukak, un peuple de l’Amazonie colombienne.

Lorsqu’ils sont découverts en 1988, des anthropologues, journalistes, linguistes et médecins s’organisent rapidement pour leur rendre visite. Bilan: plusieurs épidémies qui tuent plus de la moitié de cette petite communauté d’environ un millier de personnes. Leur drame ne s’arrête pas là: dans les années 1990 et 2000, les Nukak seront contraints de quitter progressivement leur territoire pour fuir les combats entre la guérilla des Farc et l’armée colombienne.

Les ressources des territoires occupés par ces peuples attirent aussi la convoitise, jusqu’à produire des contacts forcés. C’est l’histoire des Hongana Manyawa (« le peuple de la forêt »), en Indonésie. Cette communauté est chassée de ses terres par des compagnies minières – dont l’entreprise française Eramet -, qui exploitent le nickel des sous-sols pour alimenter le marché des batteries électriques. « La destruction de leur habitat est en soi une atteinte aux fondements de leur identité culturelle », souligne Martin Léna.

Même sans interaction directe, les peuples non contactés peuvent souffrir d’actions d’autres populations. La pollution d’une rivière, la déforestation, la pêche intensive fragilisent leur mode de vie, et peuvent les contraindre à se déplacer voire à abandonner leurs cultures.

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