Africa-Press – Cameroun. Il faut un peu plus d’une heure et demie pour parcourir la centaine de kilomètres qui séparent Yaoundé de Mbandjock, petite localité située au nord de la capitale camerounaise. La ville fait partie d’un important bassin agricole : elle est réputée pour sa canne à sucre, qu’exploite la Société sucrière du Cameroun (Sosucam), filiale locale du français Somdia.
Du maïs à perte de vue
En cette fin octobre, les dernières pluies de la saison arrosent les champs, immenses et luxuriants. De part et d’autre du tapis d’asphalte, des forêts, de vastes plantations de cacao et, un peu plus loin, du maïs, à perte de vue. Nous sommes à Westend Farms, l’impressionnant complexe agro-industriel que possède le général de brigade Ivo Desancio Yenwo, 78 ans. Le directeur de la sécurité présidentielle est l’un des plus proches collaborateurs de Paul Biya. Depuis près de quatre décennies, il dirige les gardes du corps du chef de l’État. Cela ne l’empêche pas d’aimer la terre.
La propriété s’étend sur 350 hectares. Impossible d’y pénétrer sans y avoir été autorisé, une escouade de vigiles monte la garde. Le général de brigade y cultive principalement du maïs, du soja et du sorgho. Une agriculture mécanisée qui lui permet de produire quelque 9 000 tonnes de céréales par an. Les récoltes sont transformées sur place en aliments pour animaux – dont une partie sert d’ailleurs à nourrir son cheptel, des bœufs et des porcs pour la plupart.
L’élevage, ultramoderne, se trouve quelques kilomètres plus loin, dans la localité de Minkouma. Arrimées aux standards internationaux, les Westend Farms n’ont plus rien à voir avec ce qu’elles étaient dans les années 1980, lorsqu’Ivo Desancio Yenwo s’essayait à l’agriculture. Avec un capital de 553 millions de F CFA (840 560 euros), c’est l’un des complexes agro-industriels les plus grands et les plus structurés de la région Centre. La viande qui y est produite est exportée jusqu’en Afrique du Sud.
Opacité
Dans un pays où l’opacité est la règle et où les hauts cadres de l’administration rechignent à lever le voile sur leurs biens, revenus et activités « secondaires », Ivo Desancio Yenwo détonne. Il n’a jamais caché être derrière Westend Farms. Bien que l’entreprise ait ouvert son capital à des investisseurs sud-africains et ougandais en 2010, l’anglophone originaire du Nord-Ouest continue d’assurer la présidence du conseil d’administration. Sa direction générale a quant à elle été confiée à l’un de ses proches, Majoh Julius Bime.
Au Cameroun, la loi n’autorise pas les militaires à faire des affaires, encore moins à diriger des entreprises. Mais Ivo Desencio Yenwo le sait, il court peu de risques de se faire taper sur les doigts. Le phénomène est très répandu et, au-delà même de l’armée, nombreux sont les hauts responsables à jouer les gentlemen-farmers. Directeurs, parlementaires, généraux d’armée, ministres… Ils ont acquis de vastes étendues à travers le pays et se sont lancés dans l’agriculture intensive. Et les opposants ne sont pas en reste puisque John Fru Ndi, emblématique président du Social Democratic Front (SDF), portait un attachement particulier à son ranch de 200 hectares situé à Wum, dans le Nord-Ouest, jusqu’à ce que les Ambazoniens l’en chassent. Il y faisait cultiver piments et pamplemousses et plusieurs centaines de têtes de bétail y étaient élevées.
Paul Biya lui-même possède une exploitation agricole dans son village de Mvomeka’a, dans le sud du pays. On y trouve des palmiers à huile, du poivre blanc, de l’hévéa et des ananas sur plus de 150 hectares. Dans cette petite localité, l’on se souvient encore de ce jour de novembre 2000 où le chef de l’État est venu inaugurer une usine moderne, destinée à la transformation de l’ananas. Un projet à 150 millions de F CFA, réalisé grâce à l’assistance technique de la Compagnie fruitière, que dirigeait alors l’industriel français Robert Fabre, un habitué du palais d’Etoudi.
Paul Biya s’est plusieurs fois mis en scène sous les traits d’un homme à la main verte
« Paul Biya a toujours eu un rapport particulier avec le monde agricole. Plusieurs fois au cours de son mandat, il s’est mis en scène sous les traits d’un homme à la main verte, relève Annie Ntsama, activiste de la société civile. S’il est vrai que ses politiques agricoles, à la différence de celles de son prédécesseur, Ahmadou Ahidjo, qui avait mis en place des plans quinquennaux, n’ont pas réussi à faire du Cameroun une puissance dans le domaine, il n’a eu de cesse d’y promouvoir les investissements. »
Les ranchs d’Ahidjo
Le premier président camerounais, peul et descendant d’une famille d’éleveurs, avait lui aussi investi dans l’agrobusiness. Le plus important de ses ranchs était situé dans l’arrondissement de Belel, dans l’Adamaoua, région frontalière du Nigeria et de la Centrafrique, et comptait près d’un millier de têtes de bétail. Plusieurs membres de son administration s’étaient également intéressés à l’agriculture. Son ancien garde des Sceaux, Simon Achidi Achu, qui deviendra Premier ministre sous la présidence de Paul Biya, étant l’un des plus en vue avec des champs qui mobilisaient près de 400 personnes dans les environs de Bamenda (Nord-Ouest).
C’est également durant les années Ahidjo que l’actuel président du Sénat, Marcel Niat Njifenji, a aménagé ses premiers champs à Kafeng, un village situé dans la commune de Bangangté, dans l’Ouest. Le domaine est désormais sous la direction de son fils, Éric Niat, qui est aussi le maire de Bangangté, et passe aujourd’hui pour être une référence en matière d’agriculture biologique. Sur des centaines d’hectares, la famille cultive maïs, ananas, raisins, eucalyptus… Un lac borde les champs, où les Niat s’adonnent à la pisciculture. Trois tonnes de poissons en sortent chaque semestre. Dans le ranch attenant sont élevés bœufs, chevaux et animaux de basse cour.
Il faut dégager du temps afin que les salariés puissent aller cultiver les champs et y récolter ce qu’ils ne peuvent plus acheter
D’une certaine manière, c’est Paul Biya qui a « institutionnalisé » la pratique de l’agriculture chez les agents de l’État. En 1993, le Cameroun connaît une crise sans précédent. Les programmes d’ajustement structurel affectent l’économie du pays et les conséquences se font ressentir dans tous les secteurs. Les fonctionnaires subissent deux baisses de salaire, c’est inédit. Le 21 novembre de cette année-là, Paul Biya signe un décret portant réaménagement des horaires de travail dans les administrations publiques. La semaine de travail passe de six à cinq jours : il faut dégager du temps aux salariés afin qu’ils puissent aller aux champs cultiver et récolter ce qu’ils ne peuvent plus acheter.
Voracité
La ruée sur les terres agricoles vient plus tard, dans les années 2000. La voracité des hommes d’affaires et des agro‐industries s’est ajoutée à celle des fonctionnaires haut placés. Les données compilées par l’Association pour la protection de l’environnement et des droits de l’homme (Apedh) donnent un aperçu de la situation : dans le seul département de la Haute-Sanaga (Centre), dix fonctionnaires possédant 100 hectares ou plus se partagent une surface de près de 4 000 hectares.
Le secrétaire général à la présidence, l’influent Ferdinand Ngoh Ngoh, détient ainsi un peu plus de 100 hectares à Elap, où il cultive cacao et palmiers à huile. Patronne de la coopérative El Campo, l’épouse du patron de la police, Martin Mbarga Nguélé, exploite, elle, 800 hectares de maïs et de soja à Messeng, pendant que le couple que forment Habissou et Pierre Ismaël Bidoung Kpwatt (une amie proche de la première dame et son ministre de mari) possède 380 hectares à Avangane. Et quoiqu’en exil et condamné par la justice camerounaise à la prison à vie pour détournements de fonds, l’ancien ministre des Finances, puis de l’Agriculture, Essimi Menye, compte près de 500 hectares de cacao, banane plantain et palmiers à huile au pays.
La liste ne s’arrête pas là. Que ce soit dans la région du Sud, où Biyiti Bi Essam, ancien ministre des Postes et Télécommunications, exploite 119 hectares, dans celle du Littoral, où le magistrat Ngalle Eyoum, secrétaire permanent de la Commission nationale anticorruption, est l’heureux propriétaire de 100 hectares, ou dans celle de l’Adamaoua, où l’ancien ministre délégué aux Marchés publics, Abba Sadou, a installé un vaste domaine agricole… C’est tout le pays qui fait le bonheur – et la prospérité – des hauts fonctionnaires agro-entrepreneurs. De quoi se garantir une retraite confortable, une fois que la balance des nominations aura penché en leur défaveur.
Soupçons de blanchiment
La situation est telle que ce business, jadis salué, charrie désormais son lot d’interrogations, certains questionnant la provenance des fonds investis et mettant en garde contre d’éventuelles opérations de blanchiment. En 2017, la diffusion sur les réseaux sociaux d’images de la luxueuse résidence que s’est offerte, à Yaoundé, Antoine Samba, ancien directeur du Budget et inspecteur au ministère des Finances, avait ainsi défrayé la chronique. La somptueuse demeure, impressionnante aussi bien par sa taille que par son architecture, avait eu tôt fait de susciter des soupçons. Pour se défendre, Antoine Samba avait mis en avant ses investissements dans le secteur agricole, plus de 1 400 hectares de terres consacrées à la culture du cacao à Essabitong (Est). Des allégations qui n’ont jamais fait l’objet de vérifications de la part des autorités compétentes.
Tant que l’article 66 de la Constitution ne sera pas appliqué, il y aura toujours cette confusion entre bien public et bien privé
« Le problème est que la déclaration des biens reste un tabou dans notre pays, ajoute l’activiste Annie Ntsama. Tant que l’article 66 de la Constitution [qui rend obligatoire la déclaration des biens pour tous les élus, les ministres, les directeurs d’entreprise publique ou encore les magistrats] ne sera pas appliqué, il y aura toujours cette confusion entre bien public et bien privé. Cela arrange ceux qui ont obtenu des investissements de manière illicite, mais dessert ceux qui les ont obtenus de manière totalement légale. » « D’un côté, ces investissements sont une aubaine car, dans la plupart des cas, ils permettent d’employer une main-d’œuvre locale. Mais de l’autre, des histoires de duperies dans l’acquisition des terrains nous reviennent très souvent, et c’est regrettable », poursuit un responsable de l’Apehd.
Pression foncière
L’appétit des hauts commis de l’État tend aussi à faire monter la pression sur le foncier. À Mbandjock, la raréfaction des terres disponibles est à l’origine de la disparition progressive de la petite agriculture de subsistance. « Vous repérez une savane et, dès que vous y pointez le bout du nez, on vous dit que c’est la propriété privée d’Un tel, affirme Aboudi Ottou, un journaliste local ayant enquêté sur le sujet. Du coup, pour cultiver un champ ou faire paître un troupeau, il faut soit traverser la Sanaga et se rendre dans le Mbam, soit parcourir des dizaines de kilomètres. » Et l’entreprise peut s’avérer périlleuse. À la fin de 2015, le premier adjoint au maire de la ville de Mbandjock a été retrouvé mort dans son champ situé de l’autre côté de la Sanaga.
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