Africa-Press – Cameroun. Un Premier ministre auditionné, plusieurs membres du gouvernement cuisinés par les enquêteurs du Tribunal criminel spécial (TCS), des hommes d’affaires en vue soupçonnés d’avoir bénéficié de la commande publique entendus sur procès-verbal… Le scandale s’annonçait retentissant. La justice, pensait-on, à qui la Cour des comptes avait mâché le travail en pointant irrégularités et malversations dans la gestion des fonds alloués à la lutte contre le Covid-19, allait être implacable. Mais nous sommes au Cameroun : les mois passent et rien ne se passe.
La procédure a certes connu quelques coups de théâtre qui ont passionné Yaoundé, comme lorsque le parquet du TCS a eu l’outrecuidance de délivrer un mandat d’amener contre le tout-puissant secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh. Ce dernier allait-il se présenter devant les juges, le 18 octobre, ainsi qu’il était sommé de le faire ? Et dans le cas contraire, des policiers allaient-ils se présenter à son bureau ou à son domicile pour l’arrêter ? Ce qui paraissait peu probable n’arriva pas. La séquence, en revanche, est symptomatique des difficultés rencontrées depuis le début de l’affaire.
Selon nos sources en effet, les dossiers sont bouclés, mais personne ne peut prévoir à quel moment les justiciables seront entendus à la barre – ni s’ils le seront un jour. Contacté par Jeune Afrique, un avocat s’en plaint sous le couvert de l’anonymat : « On vous dira que les enquêteurs font face à des obstacles politiques, comme on l’a vu quand un mandat d’amener a été délivré contre Ferdinand Ngoh Ngoh. Rien n’empêcherait la justice de disjoindre les procédures pour juger les personnes qui ne sont pas couvertes par l’immunité, à l’exemple de certains prestataires qui se sont livrés à de grossières surfacturations. »
Fuites dans la presse
L’affaire en elle-même a éclaté en mars 2021, quand la chambre des comptes de la Cour suprême a adressé son rapport d’étape au ministre des Finances, Louis-Paul Motaze, et que ce dernier a informé le président Paul Biya. Mais il faut attendre la fuite dudit rapport dans la presse, le 16 novembre, soit plusieurs mois après, pour que les dysfonctionnements relevés dans la gestion des fonds Covid soient étalés au grand jour.
La chambre des comptes pointe l’application de prix supérieurs à ceux du marché, la non-exécution de certains travaux pourtant facturés et payés, la commande de médicaments en violation du protocole prescrit par le comité scientifique, la non prise en charge de différents équipements commandés, compromettant leur livraison ou leur destination finale, ainsi que le détournement de certaines lettres de commande. Assez pour déclencher un procès à grand spectacle, d’autant que les sommes en jeu sont colossales : le décret signé au mois de juillet 2020 avait débloqué un budget de 180 milliards de F CFA (274 millions d’euros), lesquels avaient été logés sur un compte d’affectation spécial (CAS-Covid) ouvert au Trésor public.
Sur ordre direct de Paul Biya
Pourtant, la procédure est au point mort. En conséquence, tous les regards se tournent vers le palais d’Etoudi. « Ces blocages sont dus à une dépendance excessive de la justice à la présidence », estime une source judiciaire. C’est d’ailleurs une règle non écrite au Cameroun : les magistrats et leurs auxiliaires ne peuvent auditionner des membres du gouvernement qu’après autorisation expresse du président de la République. Tant que les ministres sont en fonction, ils sont hors d’atteinte. C’est l’une des raisons pour lesquelles un remaniement ministériel est attendu depuis des mois : ce mouvement est censé « libérer » les ministres impliqués pour, éventuellement, les mettre à la disposition de la justice. Sauf que, chez Paul Biya, le temps politique correspond rarement au temps judiciaire. « Le président remanie son gouvernement si et seulement si, au bout du compte, il entrevoit un bénéfice politique », persifle un opposant.
Serait-ce excessif que de l’affirmer ? Si le mandat d’amener émis contre Ngoh Ngoh a été levé, c’est sur ordre direct du chef de l’État, lequel s’est au préalable entretenu avec son collaborateur et a choisi de lui renouveler sa confiance. Dès lors, le secrétaire général n’avait plus de raison de se plier à la convocation des juges. Ses proches, eux, ont expliqué son refus de se présenter par le fait qu’il n’y a pas, selon eux, « d’éléments justifiant qu’il soit auditionné dans le cadre de cette procédure » et ont vu dans la demande du parquet du TCS « une volonté d’humilier » le puissant secrétaire général.
« Tentative d’exfiltration »
L’attente use les nerfs des personnes soupçonnées, qui commencent à s’attaquer au parquet pour le discréditer. On cible notamment le chef de division des enquêtes du corps spécialisé d’officiers de police judiciaire du TCS, Joël Oko Petis. Le 8 avril 2022, ce dernier a écrit à la police aux frontières pour demander de « lever temporairement » l’interdiction de sortie du territoire frappant l’homme d’affaires Mohamadou Dabo pour lui permettre d’aller se soigner à l’étranger. Ses détracteurs ont eu tôt fait d’y voir une « tentative d’exfiltration », vite dénoncée et mise en échec.
Dabo, qui est aussi consul honoraire de Corée au Cameroun, a été particulièrement ciblé par la chambre des comptes à cause son entreprise Mediline Medical Cameroon SA, laquelle a bénéficié d’un quasi-monopole pour la livraison de tests de dépistages, pour un montant de 24,5 milliards de FCFA. À l’instar des autres mis en cause, Dabo devra vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de sa tête.
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