Africa-Press – Cameroun. Le 22 janvier 2023, le Cameroun découvrait avec horreur le corps supplicié de Martinez Zogo à Ebogo. Trois ans jour pour jour après cette macabre découverte, la quête de justice semble marquer le pas. Alors que la dépouille du journaliste demeure toujours séquestrée à la morgue, que le procès devant le Tribunal militaire piétine malgré l’audition de 18 témoins, et que les zones d’ombre persistent sur les commanditaires ultimes, les proches de la victime s’interrogent: la vérité finira-t-elle par triompher dans cette affaire qui a ébranlé la liberté de presse au Cameroun?
Le calendrier a beau tourner, le temps semble figé pour la famille de Martinez Zogo et pour la profession journalistique camerounaise. Trois années se sont écoulées depuis ce funeste dimanche où la dépouille d’Arsène Salomon Mbani Zogo, chef de chaîne de la radio Amplitude FM, était retrouvée dans un état de décomposition avancée sur un terrain vague à Ebogo, à une quinzaine de kilomètres de Yaoundé.
L’homme de 51 ans avait été enlevé cinq jours plus tôt, le 17 janvier 2023, par des hommes cagoulés alors qu’il tentait désespérément de se réfugier devant le poste de gendarmerie de Nkol-Nkondi. Son corps retrouvé nu et mutilé avait plongé le Cameroun dans l’effroi et soulevé une vague d’indignation nationale et internationale.
Aujourd’hui, ce dossier reste une plaie ouverte dans le paysage médiatique et politique du pays. Le plus insoutenable pour les proches: le corps du journaliste demeure toujours scellé à la morgue de l’Hôpital central de Yaoundé, privant la famille d’un deuil digne.
Ce mercredi, Diane Zogo, veuve du journaliste assassiné, s’est recueillie en l’église d’Etoudi. Ses mots, recueillis par RFI, résonnent comme un cri de désespoir: « Que les véritables assassins de Martinez soient punis pour ce qu’ils ont fait. Mais je ne crois pas à la justice des hommes. Je crois à la justice divine. Nous ne pouvons pas faire le deuil tant que le corps est encore scellé. »
Cette impossibilité de tourner la page traduit l’enlisement d’une procédure judiciaire qui peine à avancer. Malgré l’ouverture du procès sur le fond le 25 mars 2024 devant le Tribunal militaire de Yaoundé et l’audition de 18 témoins sur les 40 prévus, le sentiment d’incertitude prédomine.
« Trois ans après, rien ne bouge. Franchement, on ne sait vraiment pas s’il y aura un aboutissement logique à ce procès », confie avec amertume Charly Tchouemo, rédacteur en chef d’Amplitude FM, devant la banderole qui flotte toujours à l’entrée de la radio en mémoire de Martinez Zogo.
Pourtant, l’enquête a mis en lumière des éléments troublants. Dix-sept accusés occupent le box, dont 12 agents de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), le service de renseignement extérieur camerounais. Parmi les figures centrales de ce procès figurent Léopold Maxime Eko Eko, ancien patron du renseignement, l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga, et Martin Savom, ancien maire de Bibey.
Les témoignages ont confirmé que Martinez Zogo était sous surveillance technique et que des agents de la DGRE ont reconnu sa capture « hors cadre formel ». Une admission qui soulève de graves questions sur le fonctionnement des services de renseignement et les limites de leurs prérogatives.
Pour Christophe Bobbio, co-directeur de publication de l’hebdomadaire Kalara, l’affaire révèle des failles institutionnelles profondes: « Les choses semblent être de plus en plus claires, même s’il y avait peut-être demain une responsabilité de la DGRE. Des individus ont pu agir en contournant les règles de fonctionnement de ce service d’intelligence. »
Face à ces révélations, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) maintient la pression sur les autorités camerounaises: « Cette nouvelle attaque portée à la liberté d’expression montre la fragilité de l’état de droit au Cameroun. »
La prochaine audience est fixée au 26 janvier 2026. Le tribunal militaire devra, lors des prochaines sessions, confronter les rapports d’expertise médico-légale aux déclarations des agents de la DGRE pour déterminer si l’ordre initial visait une simple intimidation ou l’élimination physique du journaliste.
Selon les observateurs, la question du mobile exact et de l’identité des commanditaires ultimes constitue le nœud gordien d’une procédure où la justice semble encore « hors de portée ». Tant que ces zones d’ombre ne seront pas levées, le procès ne pourra prétendre rendre pleinement justice à Martinez Zogo et à sa famille.
En attendant, le siège de la radio Amplitude FM conserve ses airs de chapelle ardente, symbole d’une profession qui attend que le droit soit dit. Trois ans après l’assassinat de l’un des leurs, les journalistes camerounais restent mobilisés, déterminés à ce que la mémoire de Martinez Zogo ne soit pas ensevelie sous les lenteurs judiciaires et que les véritables responsables de ce crime odieux répondent de leurs actes.





