Drogues et Précarité en Île-de-France Besoin de Salles

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Drogues et Précarité en Île-de-France Besoin de Salles
Drogues et Précarité en Île-de-France Besoin de Salles

Africa-Press – Cameroun. Il n’existe que deux salles de consommation supervisée de drogues, appelées aujourd’hui haltes soins addictions (HSA), en France. L’une est à Paris, l’autre à Strasbourg. Elles accueillent les plus précaires des usagers de drogues: des sans-abris, loin de tout parcours de soins. Elles ont vu le jour en 2016. Elles reposent sur la nécessité de réduire les risques encourus par la consommation de drogues en mettant à disposition du matériel stérile, un lieu sécurisant et du personnel formé. Les HSA dont l’impact a été évalué scientifiquement évitent à ces personnes précaires des complications sanitaires. Contrairement aux craintes exprimées par les opposants lors de leur ouverture, elles n’engendrent pas plus de délinquance dans les quartiers qui les accueillent. L’expérimentation de ces haltes soins addictions arrivait à échéance le 31 décembre 2025. Un arrêté a prolongé cette expérimentation de deux ans.

Jamel Lazic est le chef de service de la halte soins addictions parisienne située dans le quartier de la gare du Nord. Cette HSA est gérée par l’association médico-sociale Gaïa. Il répond aux questions de Sciences et Avenir.

Avec la prolongation de l’expérimentation des deux HSA jusqu’en 2027, dans quel état d’esprit vous trouvez-vous à présent?
Jamel Lazic: Cela fait une dizaine d’années que nous expérimentons ce dispositif. Ces expérimentations ont été évaluées positivement par l’Inserm en 2021, puis par les Hospices civiles de Lyon en 2025, et dernièrement, par les Inspections générales de l’Administration, et des affaires sociales et de l’administration, qui a publié un rapport (en 2024, rendu public seulement en ce début de janvier, ndlr). Il y a de quoi se questionner. Pourquoi prolonger encore l’expérimentation alors que toutes ces évaluations sont favorables et vont dans le même sens que la littérature scientifique internationale?

« Les riverains ne veulent pas revenir à la situation d’avant l’ouverture de la HSA »

Cette prolongation est malgré tout un soulagement. Pour les personnes que nous accueillons, c’est aussi un soulagement. Entre 200 et 300 personnes viennent ici chaque jour, et n’ont d’autre ressource que la halte.

C’est aussi un soulagement pour les habitants, même si ce point de vue-là n’est pas très médiatisé. Ils sont quand même nombreux à s’inquiéter d’une possible fermeture et ne veulent pas revenir à la situation d’avant l’ouverture de la halte en 2016. Ils nous disent: « Même si la vie entre la gare du Nord et Barbès est imparfaite, il faut que vous continuiez à faire ce travail ». Et puis, c’est aussi un soulagement pour les équipes, qui sont très engagées, pour les éducateurs, infirmiers, médecins.

Qui sont les personnes qui viennent à la HSA parisienne?

Quand elles viennent nous voir pour la première fois, lors de leur inscription, près de 80% sont sans logement. Elles sont dans une situation de désaffiliation sociale très importante, avec des trajectoires de vie cabossée, de longs parcours d’errance, 5, 10, 15 ans à la rue, avec des consommations de produits. Elles sont souvent passées par l’aide sociale à l’enfance, elles ont souvent des vécus traumatiques. Certaines de ces personnes ont passé plusieurs nuits à la rue, avant leurs 16 ans. Pour elles, la HSA est un lieu ressource très important. Nous recevons également une population russophone: des Moldaves, des Ukrainiens et des Georgiens. Enfin – et c’est complètement à la marge – il y a des gens socialement insérés qui viennent à la salle pour y consommer, pour différentes raisons, des chefs d’entreprise, des journalistes… La HSA accueille des cultures et des profils très différents mais avec des traits communs.

Que viennent consommer les personnes qui fréquentent la HSA?

Le marché de la drogue autour de la gare du Nord est très spécifique. C’est essentiellement des médicaments anti-douleurs, type Skenan, à base de sulfate de morphine (un antalgique puissant qui contient de la morphine, ndlr), et beaucoup de cocaïne. Les usagers se procurent ces médicaments parfois à l’unité. On est loin d’un trafic organisé, lié à la présence de « dealers » de drogues. A la différence de la HSA de Strasbourg, nous avons fait le choix de n’accueillir que des personnes qui pratiquent l’injection de leurs substances. Un choix fait pour une question de moyen, de taille. Mais très souvent ces usagers sont polyconsommateurs: ils prennent aussi de l’alcool, des benzodiazépines, du crack…

Et vous, personnel de la HSA, que fournissez-vous à ces personnes?

Nous proposons un accueil inconditionnel. Elles viennent comme elles sont, avec leurs pratiques. Elles peuvent trouver ici un minimum de sécurité, ne pas se faire voler leurs affaires, ne pas se faire arrêter par la police, ne pas se faire expulser du lieu. Être en situation d’addiction dans la rue, c’est un facteur de vulnérabilité, c’est être continuellement repoussé d’un endroit à un autre, par un vigile de parking ou de la gare, un habitant d’immeuble. Ici, ces personnes peuvent se poser, rester, être écoutées par des professionnels. Il n’y a plus beaucoup d’interstices où s’installer à Paris, des squats, parkings, bâtiments abandonnés, terrains vagues. Le nombre de personnes sans abri a augmenté de manière substantielle tandis que celui de ces interstices, lui, s’est réduit. Notre premier travail est donc de donner une place aux personnes.

« La proposition de base, c’est un endroit où on ne va pas mourir ! »

Nous apportons ensuite de la sécurité. Le risque qu’elles prennent en consommant est amoindri. En cas de malaise, infirmiers et médecins sur place interviennent. La proposition de base, c’est un endroit où on ne va pas mourir ! Elles peuvent aussi, se faire soigner ses blessures, être dépistées, reprendre un traitement, rencontrer un psychiatre, envisager un sevrage.

Enfin, c’est un endroit où les personnes peuvent travailler sur leur situation. Nous proposons 70 places d’hébergements, un service social qui permet d’activer des droits car beaucoup n’ont pas de carte d’identité, de sécurité sociale. Elles peuvent reprendre contact avec leur entourage.

Avec l’accumulation de connaissances sur le fonctionnement du cerveau et l’émergence d’une spécialité médicale comme l’addictologie, on sait qu’un sevrage est une affaire très compliquée, on a probablement compris qu’une réponse à la consommation de substances illicites porte moins sur la répression que le soin?

Détrompez-vous, en France, la loi dite Mazeaud de 1970 considère les toxicomanes à la fois comme des personnes délinquantes et en même temps des malades. C’est une dichotomie. Il y a de quoi s’interroger, surtout quand il s’agit de publics qui ont des addictions sévères et rien à voir avec des consommations récréatives ! Ces personnes ont aussi des pathologies chroniques. Donc le fait qu’elles soient perçues comme commettant un acte de délinquance, c’est un frein à leur prise en charge médicale.

D’autres lieux accueillent les usagers pour une consommation sans risque, les Caarud (Centres d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues) et les Csapa (Centres de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie). Ces dispositifs sont-ils similaires aux HSA?

Pour comprendre la raison d’être de ces structures, il faut d’abord expliquer la politique de réductions des risques (Rdr) en France. En 1971, les autorités publiques ont décidé d’interdire la vente libre des seringues en pharmacie. Quand le VIH est arrivé dans les années 1980, on voyait 40% de nouvelles contaminations au VIH chez les personnes qui s’injectaient des drogues. Des associations dont Médecins du Monde à l’époque ont commencé à distribuer du matériel d’injection stérile pour éviter qu’elles ne se contaminent. C’est la naissance de la politique de réductions des risques en France, laquelle était déjà assez en retard par rapport aux voisins britannique, hollandais et les autres. Il va falloir attendre 2004 pour que cette politique de réduction des risques et de prévention du risque infectieux ne devienne une politique de santé publique, financée à l’échelle nationale, et inscrite dans le Code de la santé.

Donc ce qui en découle, ce sont les Caarud et les Csapa?

Oui, ils émergent dès la fin des années 1990. Les Caarud sont des lieux de premier accueil, de jour, sans rendez-vous, où les personnes en errance peuvent récupérer du matériel, faire des démarches d’ouverture de droits sociaux, rencontrer un infirmier, soigner une plaie ou une blessure de la rue.

Les Csapa ont une dimension plus médicalisée; ils accueillent selon les lieux des populations très différentes. Des Csapa en milieu hospitalier accueillent du tout-venant, des personnes alcoolodépendantes ou avec des addictions sans substance (jeux, sexe) par exemple, alors que d’autres n’accueillent que des populations en errance.

S’adresser « à des personnes qui ne peuvent pas ou ne souhaitent pas à l’instant T arrêter de consommer des drogues »

La HSA parisienne est adossée à un Caarud et est également liée à un Csapa. L’équipe de la halte effectue souvent le travail d’un Csapa qui est de permettre aux personnes de rentrer dans des hospitalisations, de suivre des cures, de partir en postcure.

Depuis 2016 et la politique de réductions des risques (Rdr) en France, la loi a évolué: on est passé d’une politique qui s’intéressait au risque infectieux à cette Rdr qui embrasse toutes les conséquences, sociales et sanitaires, des usages de drogues. Conformes à cette logique, les HSA s’adressent à des personnes qui ne peuvent pas ou ne souhaitent pas à l’instant T arrêter de consommer des drogues. La Rdr tente d’améliorer et de protéger leur santé en dépit de leur addiction.

Deux HSA pour toute la France, touchez-vous la population que vous visez?

Le rapport de l’IGA-IGAS fait état d’à peine 1% de 342.000 usagers problématiques de drogues. C’est l’unique salle de consommation de ce type pour un bassin de 12 millions d’habitants ! Les usagers de notre halte dorment dans les terminaux de l’aéroport Charles de Gaule, sur les quais d’une gare RER. Ils se rendent dans le quartier de la gare du Nord, vivent pour beaucoup de la mendicité, puis achètent leur drogue. Ici, nous n’accueillons que des usagers qui pratiquent l’injection. Il y a pourtant des besoins énormes dans le nord-est parisien et dans le 93 (Seine-Saint-Denis, ndlr) voisin en lieux similaires qui accueilleraient à la fois les pratiques d’injections mais aussi d’inhalation (comme c’est le cas pour la HSA de Strasbourg, ndlr). Des endroits destinés en particulier aux usagers de crack. L’Île-de-France aurait besoin de plus de salles de consommation. C’est ainsi que fonctionnent d’autres villes européennes, Suisse comprise. Elles ont trois, quatre, cinq petites unités réparties sur un territoire urbain pour mieux couvrir les besoins, et pour être capables d’offrir, au-delà de la consommation sans risque, un parcours de soins. En France, nous ne pouvons le faire que dans ces deux haltes, et c’est une difficulté majeure en termes d’accompagnement.

Le blocage est-il du côté politique?

Oui, clairement. Sur le sujet des drogues aujourd’hui, on parle beaucoup de répressions, de narcotrafic, de culpabilisation des consommateurs. Cette culpabilisation est un non-sens complet pour les personnes qui souffrent d’addictions. Tant que l’on n’arrivera pas à garder la tête froide, cela va être très difficile de développer ces dispositifs de réductions des risques. Le plus inquiétant, c’est qu’il y a des échéances électorales municipales et présidentielles bientôt dont les résultats vont influencer la manière dont seront traités ces sujets. C’est mon sentiment.

Mais il ne s’agit pas de rentrer dans ces débats partisans. On a un problème de santé public, on doit agir à l’échelle nationale. Nous devons prendre en compte ce qui fonctionne déjà aujourd’hui et qui a déjà été très bien évalué. Un certain nombre de pays ont réussi à le faire. Tout est sur la table pour développer des dispositifs médico-sociaux aussi exceptionnels !

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