Espèces Domestiquées Depuis Un Siècle

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Espèces Domestiquées Depuis Un Siècle
Espèces Domestiquées Depuis Un Siècle

Africa-Press – Cameroun. Valérie Chansigaud est chercheuse au laboratoire Sphere (Sciences, philosophie, histoire). Elle a publié « Histoire de la domestication animale » (2020) et « Histoire du végétarisme » (2023).

Sciences et Avenir: Quel animal a été domestiqué pour la première fois et quand?
Valérie Chansigaud: Le loup gris a été la première espèce domestiquée et a donné le chien. Nous n’en connaissons ni le lieu précis, ni le moment. Cela s’est passé quelque part en Eurasie durant une période qui va probablement de -35.000 ans à -15.000 ans, mais nous n’avons en effet aucune certitude.

La domestication n’est pas une invention: on ne passe pas subitement du loup gris au chien. Elle se fait suivant une répétition très longue de sélections artificielles qui conduit à transformer durablement le loup gris en quelque chose d’autre. La domestication des chiens a certainement eu lieu plusieurs fois, de façon répétée dans un territoire immense. Un processus qui a probablement été parsemé d’échecs et d’abandons.

« La docilité est une voie très efficace pour modifier le patrimoine génétique »
Sciences et Avenir: Comment définiriez-vous la domestication?

C’est une entreprise de sélection délibérée qui, génération après génération, va modifier le patrimoine génétique d’une population animale ou végétale, afin de faciliter son élevage ou sa culture. Charles Darwin pensait que le mécanisme s’expliquait, chez les animaux, par la sélection d’individus dociles. Et on a démontré qu’effectivement la docilité était une voie très efficace pour modifier le patrimoine génétique.

Sciences et Avenir: La docilité est-elle donc seulement une histoire de gène?

La docilité est une réponse à une contrainte environnementale pilotée par un certain nombre d’hormones dites de stress qui contrôlent également l’agressivité. En sélectionnant des individus dociles, on va modifier l’ADN qui contrôle cette production hormonale, ce qui aura des conséquences multiples. Car en modifiant le comportement, on va modifier également la morphologie des animaux.

Par exemple, ils vont devenir plus petits, avoir des dents raccourcies, un cerveau moins volumineux. Il y aura aussi des modifications physiologiques, avec notamment l’augmentation du nombre de périodes de reproduction dans l’année.

Sciences et Avenir: Est-ce que ce sont les loups gris qui se sont rapprochés des campements ou bien est-ce l’humain qui a fait le premier pas?

C’est un débat très actif. On a souvent annoncé l’idée qu’il y avait une forme de commensalisme, c’est-à-dire que les loups auraient eu intérêt à s’approcher des habitations, et qu’il y aurait eu une transformation progressive de l’espèce par ce contact recherché par le loup. Pourtant, nous connaissons des espèces commensales, dont la souris Mus musculus, qui se sont approchées des maisons sans jamais être domestiquées. Si la souris l’a finalement été, ce n’est que beaucoup plus tard, au moment où elle est devenue un animal de laboratoire.

Autrement dit, le simple rapprochement n’explique pas, selon moi, la complexité de ce mécanisme qu’est la domestication. En outre, le loup gris est l’un des meilleurs prédateurs que l’on connaisse: qu’est-ce que les chasseurs-cueilleurs auraient pu lui apporter? S’il y a eu un rapprochement, c’est peut-être plutôt celui des chasseurs vers les loups gris pour essayer de prendre les proies de ces derniers. C’est beaucoup plus réaliste, cependant il faut bien comprendre qu’on n’aura jamais le fin mot de l’histoire.

Sciences et Avenir: La domestication a-t-elle toujours pour finalité l’exploitation par les humains d’une espèce? Des loups gris ont donné des chiens qui n’ont aujourd’hui plus d’utilité dans le travail…

On pourrait considérer que le rôle des chiens de compagnie s’apparente à un travail. Ils nous aident, nous, humains, à nous sentir bien, ce qui est une forme d’utilisation…

Sciences et Avenir: Les animaux domestiqués forment-ils vraiment des espèces à part entière ou s’agit-il de sous-espèces? Le chien est nommé scientifiquement soit Canis familiaris, soit Canis lupus familiaris…

Il n’y a pas de consensus clair dans la communauté scientifique sur ce point. Car toutes les populations domestiques peuvent se reproduire avec leur ancêtre sauvage si celui-ci n’a pas disparu, comme c’est le cas pour la vache et le cheval. C’est la preuve qu’il y a une proximité importante entre ces espèces et leur lointain parent. Dans de nombreux cas, les formes domestiquées n’ont d’ailleurs même pas de nom scientifique.

« Darwin considérait que le chat n’était pas domestiqué »
Sciences et Avenir: Deux études présentées en 2025 – avant d’avoir été relues par les pairs – estiment que la domestication du chat en Europe est bien plus tardive qu’on ne le pensait jusqu’à maintenant. Peut-on dire que le chat est domestiqué?

Il y a différentes façons de voir les choses. Ainsi, Darwin considérait que le chat n’était pas domestiqué, car c’est une espèce qui est capable de chercher activement et efficacement sa nourriture. Il a été toléré, à l’origine, dans les maisons parce qu’il chassait des souris. Autrement dit, on a sélectionné des individus – même si la sélection n’était pas très rigoureuse – qui étaient les meilleurs chasseurs. Et pendant des millénaires, cela a été la caractéristique principale de ces animaux.

Mais si le chat a certaines caractéristiques des animaux domestiques, il en présente également d’autres qui font penser à une espèce sauvage. Le plus juste serait de considérer que ce félidé est dans une zone intermédiaire entre l’état parfaitement sauvage et celui totalement domestiqué.

Sciences et Avenir: Dans une étude publiée en 2023, des chercheurs révélaient que le cerveau de visons d’Amérique retournés à la vie sauvage avait proportionnellement regrossi. Les conséquences physiologiques de la domestication pourraient-elles être à chaque fois réversibles?

Ce résultat est très intéressant, mais je ne suis pas sûre que le vison soit un exemple généralisable. En effet, il commence être élevé de façon systématique à partir des années 1920, et les populations sauvages étudiées se sont formées en 1930. Autrement dit, la pression sélective pour modifier le vison s’est faite sur seulement dix ans, ce qui est relativement court. Donc je ne pense pas que la réduction du cerveau ait été aussi importante que dans le cas d’autres animaux, par exemple le porc ou le chien. En plus, l’article montre que ce n’est pas un retour en arrière. La sélection naturelle va privilégier des individus qui ont des cerveaux un peu plus gros que les autres, probablement parce qu’ils savent mieux survivre dans la nature.

On ne peut pas transposer cela à toutes les espèces. Par exemple, le ver à soie – peut-être l’espèce la plus domestiquée – a même perdu la capacité à se nourrir tout seul. Si on ne met pas un ver à soie devant des feuilles de mûrier (sa nourriture), il est incapable de se débrouiller par lui-même. Dans ce cas, on ne voit pas par quel miracle il pourrait y avoir un retour en arrière, même partiel.

Sciences et Avenir: L’humanité continue-t-elle de domestiquer de nouvelles espèces?

D’arrache-pied ! La plupart des espèces domestiquées dans l’histoire humaine l’ont été depuis un siècle. Il y a certes des domestications très anciennes, mais pour l’essentiel, elles sont très récentes, notamment dans deux champs économiques: l’aquaculture, qui a abouti à de nombreuses domestications qui sont parfois en cours, et les animaux de laboratoire. Dans ce dernier cas, on retrouve des animaux modifiés pour être standardisés et normés. Ces lignées n’existent parfois pas dans la nature.

Sciences et Avenir: Une étude parue en 2025 dans la revue Nature a révélé que les reines fourmis de l’espèce Messor ibericus donnent naissance à des clones mâles de l’espèce M. structor afin de pouvoir se reproduire avec eux. Les auteurs de l’étude évoquent une sorte de « domestication sexuelle ». La domestication ne serait donc pas le propre de l’humanité?

Il y a d’autres exemples, notamment des fourmis qui vont entretenir des colonies de pucerons. Mais il s’agit de parasitisme. C’est-à-dire qu’il y a une interaction durable entre deux espèces qui vont évoluer de concert. Dans le cas de la domestication, l’être humain n’évolue pas physiquement en même temps que l’espèce qu’il domestique.

Sciences et Avenir: Vous êtes commissaire de l’exposition « Domestique-moi si tu peux », à Toulouse (à voir jusqu’au 5 juillet 2026 au Muséum). Comment est-elle articulée?

Cette exposition montre à quel point tous les aspects de notre vie sont liés à des espèces domestiques, végétales, animales, voire à d’autres règnes. Tout ce qui constitue l’humanité est d’une façon ou d’une autre relié à cette domestication. En cela, elle est absolument fascinante parce qu’elle n’est pas apparue une fois, à un endroit sur Terre à un moment de l’histoire, mais de façon indépendante à plusieurs reprises. Cela veut dire que la domestication n’est rien de moins qu’une caractéristique de l’humanité.

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