Africa-Press – Cameroun. Avez-vous déjà entendu parler de Giordano Bruno? Certains ont vu sa statue au Campo dei Fiori à Rome (Italie), où l’Inquisition le condamna au bûcher, tandis que d’autres perçoivent ce personnage historique comme un précurseur de Galilée. Mais son parcours et la façon dont il a inspiré la science moderne sont souvent méconnus. Il est né en 1548 à Nola, près de Naples qui appartient alors au royaume d’Espagne. Son prénom de baptême est d’ailleurs Filippo, comme le roi espagnol. Très jeune, il montre des capacités intellectuelles impressionnantes et va se former au couvent dominicain San Domenico Maggiore, à Naples, où il deviendra novice. Lors de son ordination, il prendra le nom de frère Giordano, appellation qu’il ne quittera plus.
Giordano Bruno fait montre d’une excellente mémoire et se fait remarquer pour son intelligence vive et mordante. Au début de son noviciat, il est néanmoins rappelé à l’ordre pour ses positions extrêmes telles que le refus des icônes et du culte des saints. Cette rigueur aurait pu être accueillie comme un signe de ferveur, mais en ces temps de Contre-Réforme cela ressemble trop à du protestantisme.
Alors qu’il va avoir 30 ans, il est inquiété par un procès interne au sein de l’ordre des dominicains. Il décide de fuir et commence une longue période d’errance. Il traversera l’Italie, gagnant sa vie en donnant des cours. Et il arrivera à Genève en espérant que les calvinistes feront preuve d’une plus grande ouverture d’esprit que ses coreligionnaires. Il y apprend le métier d’imprimeur, corrige des épreuves, et profite de ses connexions dans le monde de l’impression pour éditer un pamphlet sur un aristotélicien genevois. Cette publication lui vaudra un emprisonnement, un procès, une excommunication puis un nouvel exil.
Il se rend alors en France, enseigne quelque temps à Toulouse avant de rejoindre la cour d’Henri III. Il semblerait que le dominicain avait un fort caractère et n’avait pas toutes les qualités requises pour se faire – ni garder – des amis. Henri III l’éloigne donc en l’envoyant en Angleterre avec son ambassadeur Michel de Castelnau. Mais il se fâche avec les érudits d’Oxford, se retire dans l’ambassade et y rédige, en 1584, trois ouvrages qui fondent sa pensée cosmologique: Le Banquet des cendres ; De la cause, du principe et de l’un ; et De l’infini, de l’univers et des mondes.
Giordano Bruno y défend une conception du monde avant-gardiste. Il se détache des enseignements théologiques et ne se prétend pas scientifique, ce qui aurait peu de sens au XVIe siècle. Il parle du monde en philosophe mais augure la science moderne. Le Napolitain est notamment un farouche défenseur de l’héliocentrisme copernicien. Dans De Revolutionibus orbium coelestium (1543), Nicolas Copernic avait proposé une modélisation du monde avec les planètes en rotation autour du Soleil. Ce qui allait à l’encontre du modèle jusqu’alors dominant présenté dans l’Almageste de Ptolémée, où la Terre est placée au centre du monde. Dans Le Banquet des cendres, Giordano Bruno développe ainsi un argumentaire en faveur de Nicolas Copernic en accusant les savants d’Oxford de s’être contentés de n’en avoir lu que la préface et de ne pas avoir saisi l’importance de ce texte.
Il ajoute trois notions majeures à l’héliocentrisme copernicien
Mais il va plus loin que Nicolas Copernic en ajoutant à l’héliocentrisme trois notions majeures. Premièrement: la fin des sphères cristallines. Selon lui, les planètes et les étoiles ne sont pas portées par des sphères solides et transparentes qui les mettraient en mouvement, mais réparties dans l’espace à différentes distances de notre regard d’observateur terrestre. Cette idée de sphères, qui représentent bien plus que la modélisation abstraite d’une orbite circulaire, est alors profondément ancrée dans le modèle astronomique. Or, avec les observations de comète enregistrées par Tycho Brahe en 1577, cette idée ne tient plus: les comètes traversant ces sphères, celles-ci ne peuvent plus avoir de réalité physique.
Deuxième ajout: l’infinité de l’espace. L’idée de sphère étant abandonnée, il semble inutile de placer les étoiles à égale distance du Soleil. On écarte ainsi l’idée d’un monde clos, contenu dans la sphère des étoiles fixes. On peut donc les distribuer aléatoirement dans un espace qui n’a plus l’obligation d’être fini. Et puisque cet espace est infini, il y a une infinité d’étoiles réparties dans cette immensité. Enfin, Giordano Bruno défend l’idée que les étoiles sont comme le Soleil et celui-ci est comme une étoile. Les étoiles et le Soleil sont autant d’astres lumineux qui peuvent être entourés d’une cour d’astres sombres comme la Terre. Giordano Bruno anticipe ainsi la possibilité de systèmes planétaires extrasolaires. Et il évoque même les habitants de ces autres mondes.
Le philosophe affirme donc à la fois l’infinité de l’Univers et l’infinité des mondes. S’il semble précurseur dans ce domaine, on n’est jamais vraiment le premier à penser quoi que ce soit. On est toujours l’héritier d’une tradition, influencé par son époque et baigné dans une culture. Giordano Bruno ne déroge pas à cette règle. La question de l’infinité du monde a traversé en effet les âges et les courants de pensée philosophiques et théologiques. Pendant le Moyen Âge, la question a resurgi avec la redécouverte des textes antiques qu’il a fallu articuler avec le dogme chrétien. La question se pose alors de la possibilité de concevoir un espace infini. Cette problématique est notamment débattue alors que l’université s’empare des textes et de leurs interprétations par Thomas d’Aquin qui permet une lecture chrétienne d’Aristote.
Nicolas de Cues, théologien du XVe siècle, énoncera dans la Docte ignorance une sentence qui inspirera grandement Giordano Bruno: « L’Univers est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » Cela semble dire que l’Univers est infini. Mais d’où vient cette phrase? Elle découle d’une tradition multiséculaire que l’on peut faire remonter à l’ouvrage dit des 24 philosophes , recueil anonyme dont la date de rédaction est également incertaine, donnant 24 définitions de la déité. La deuxième est la plus intéressante pour notre propos: « Dieu est une sphère illimitée dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » Ainsi, le saut de pensée le plus impressionnant concernant l’infinité de l’Univers serait dû à Nicolas de Cues. Ce dernier, en associant l’Univers à la personne de Dieu, transfère l’attribut d’infinitude à l’Univers, idée reprise par Giordano Bruno. Mais le penseur dominicain va plus loin que Nicolas de Cues: dans son œuvre, l’Univers infini ne repose plus sur les qualités d’un dieu extérieur au monde qui en assure la cohérence.
Le Soleil est déclassé pour n’être qu’une étoile parmi d’autres
Pour ce qui est de la répartition des étoiles au travers de cet espace infini, Giordano Bruno n’est pas non plus le premier à briser les sphères du monde. En effet, en 1576, l’astronome britannique Thomas Digges republie un almanach rédigé par son père, Leonard Digges ; il en profite pour y ajouter un commentaire sur le De Revolutionibus orbium coelestium de Nicolas Copernic, où il défend un héliocentrisme dépourvu de sphère des fixes. Si les planètes ont bien des orbites circulaires autour du Soleil, les étoiles sont, quant à elles, réparties de manière aléatoire dans l’espace. Pour Giordano Bruno, les étoiles sont cependant autant de soleils répartis dans l’Univers. Après que la Terre a été délogée du centre du monde pour y placer le Soleil, l’astre du jour est donc à son tour déclassé pour n’être qu’une étoile parmi d’autres. Notre bout du monde n’a d’autre particularité que d’être notre demeure.
Giordano Bruno abolit par ailleurs la distinction aristotélicienne entre les mondes sublunaire et supralunaire. Selon lui, l’Univers est uniformément constitué des quatre éléments (terre, eau, air, feu), les objets ne se distinguant que par la proportion de ces éléments dans leur composition. Par exemple, les étoiles qui brillent au firmament sont principalement constituées de feu, alors que les planètes, qui ne font que réfléchir la lumière de leur étoile, sont surtout constituées d’eau.
Enfin, le dominicain conçoit l’Univers comme étant animé d’une âme. Les habitants de ce monde sont chacun dotés d’une âme qui, à leur décès, rejoindra celle de l’Univers avant de réintégrer un autre corps. Giordano Bruno pense donc la réincarnation possible ainsi que le fait de revivre en tant qu’habitant d’un autre monde, sur une autre planète autour d’une autre étoile.
Giordano Bruno n’est pas un premier Galilée
Le personnage de Giordano Bruno a souvent été romancé, et il est devenu, malgré lui, une figure du combat entre science et foi, notamment à la Révolution française. Son procès, qui lui coûta huit ans d’emprisonnement et le bûcher en 1600, est souvent comparé à celui de Galilée, dont Giordano Bruno est présenté comme un précurseur. Mais l’unique point commun réside en la personne du cardinal Bellarmin, qui prit dans les deux cas une part active. Les deux affaires sont en effet fondamentalement différentes. Giordano Bruno, frère dominicain apostat, est accusé de blasphème, et la plupart de ses chefs d’accusation portent sur le dogme et des questions théologiques, comme le rôle des saints ou la virginité de la mère du Christ. Il ne défend pas une position scientifique mais une liberté de parole philosophique. Galilée adopte pour sa part une position de scientifique, alors appelé philosophe de la nature. En tant que laïc, il n’est pas soumis de la même manière que Giordano Bruno au pouvoir de l’Église. Les accusations retenues contre Galilée ne sont donc pas religieuses mais relatives à sa conception du monde.
Par Eve-Aline Dubois, philosophe de la cosmologie à l’université de Namur (Belgique).





