“La nation centrafricaine et les récifs” : une lecture du livre de Mboli-Goumba

Africa-PressCentrAfricaine. s un jour sans qu’ils publient un essai, un roman, une biographie, un pamphlet. Depuis que leur pays a basculé dans le chaos, depuis que sa superficie se réduit comme une peau de chagrin, les Centrafricains ont entrepris de le coucher sur le papier avant qu’il ne disparaisse pour de bon. Voilà comment j’explique cette boulimie d’écriture.

Le dernier pamphlet centrafricain que j’ai lu est celui de Mboli-Goumba, “La nation centrafricaine et les récifs”, paru en 2018, alors que je terminais mon roman, “Un ministre sorcier d’État”.

Je ne connais ni le pamphlétaire, ni l’avocat, ni le ministre d’État qu’il a été. Je peux donc parler librement de son livre. Il va de soi que je n’en ferai pas une recension. S’agissant d’un livre publié en 2018, cette recension a probablement déjà été faite. Je me contenterai de donner mes impressions de lecture. Je dirai pourquoi je l’ai lu comme un roman.

Le livre de Mboli-Goumba est bien architecturé, contrairement à son sujet, la Centrafrique : il est divisé en vingt chapitres, qui racontent par le menu, la longue descente aux enfers de l’ancien Oubangui-Chari, depuis le dernier mandat du général Bozizé. Je ne m’intéresserai pas, dans un premier temps, au dernier chapitre, une réflexion sur la construction de l’homo centrafricanus, une construction qui, selon Mboli-Goumba, passe nécessairement par le changement du nom du pays. Affirmation qui contredit une de mes tribunes consacrées à la refondation de la Centrafrique et intitulée << Réponse à Koulayom-Masséyo David >> qu’on peut encore lire sur internet. Je traiterai uniquement des dix-neuf premiers chapitres, qui forment un récit, le récit du drame centrafricain, dont voici le plan quinaire :
– Situation initiale : la Centrafrique au temps de Bozizé
– Élément déclencheur : la Séléka
– Péripéties : guerre civile, négociations, gouvernements de transition
– Élément de résolution : l’élection présidentielle de 2015-2016
– Situation finale : la Centrafrique au temps de Touadéra
Ce schéma mérite plusieurs commentaires : je m’en tiendrai à deux. Pour Mboli-Goumba, la situation initiale n’était pas rose : elle portait les ingrédients d’une implosion. Ensuite, l’élément de résolution qu’a été l’élection présidentielle n’a rien résolu, puisque la “sécurité est introuvable” dans le pays.

Tous ceux qui ont lu le livre se rappelleront qu’il ne s’ouvre pas par la situation initiale, mais par la séquence 2, la première séquence étant une analepse.

1. UN DÉBUT IN MEDIA RES

J’ai acheté le livre de Mboli-Goumba en juillet 2020. Je l’ai lu en dix jours, cinq mois plus tard, fin novembre, après qu’un ami, David Koulayom-Masséyo en l’occurrence, m’a téléphoné pour me dire qu’il l’avait lu en quarante-huit heures. Il faut dire que Mboli-Goumba a bien composé son pamphlet. Il s’ouvre sur une ébauche de dialogue, à la manière d’une tragédie, entre Bozizé alors président et Djotodia, le chef des rebelles. D’emblée, le lecteur est placé au cœur du drame centrafricain. Mboli-Goumba sait que ses compatriotes ne lisent pas ou ne lisent guère. Pour les intéresser, il place délibérément au début de son pamphlet un échange inédit entre Bozizé, président de la République en sursis et Djotodia, son futur tombeur. Tous ceux qui croyaient tout savoir sur le drame centrafricain découvrent un élément nouveau qui les incite à poursuivre leur lecture. On retrouve, dans l’incipit du pamphlet, tous les thèmes dont il débattra, et notamment le thème récurrent de la corruption.

2. DES PERSONNAGES HAUTS EN COULEUR

Les personnages principaux sont au nombre de cinq : c’est beaucoup pour une tragédie, c’est probablement pour cette raison qu’on n’arrive pas à lui trouver un dénouement. C’est parce que personne, parmi les cinq, n’a réussi à s’ériger en deus ex machina. Je vous les cite, chers lecteurs, afin que vous puissiez les juger, vous-mêmes : Bozizé, Djotodia, Samba-Panza, Touadéra et le personnage X qui les coiffe tous, qui est tout-puissant, omniprésent depuis le commencement de cette tragédie. Dans le livre, ce personnage a le visage protéiforme des mercenaires, des chefs d’État étrangers, des ministres étrangers, des ambassadeurs influents et des Casques bleus de la Minusca. Son influence tend à déresponsabiliser les présidents centrafricains. Ainsi, Touadéra <> Ainsi, le président Sassou-Nguesso sera sollicité pour trancher une bisbille entre Bozizé et ses opposants et portant sur l’attribution du portefeuille des Mines. Ainsi, le Gabon apportera sa contribution pour l’accord de Libreville. Cette propension à sous-traiter les affaires du pays n’est pas nouvelle. Sous le règne d’un général président, alors que la paix régnait, on avait confié la gouvernance de la Centrafrique à un colonel français!

Dans son livre, Mboli-Goumba parle très peu des exactions. On serait tenté de penser qu’il est gêné aux entournures, pour avoir gouverné avec les chefs de la Séléka. Mais aux chapitres XI et XII du pamphlet, il nous explique qu’en réalité, la Séléka avait depuis longtemps échappé au contrôle de Djotodia. Qui, du coup, devient un apprenti sorcier, un Frankenstein, le savant éponyme du célèbre roman de Mary Shelley, lequel fabrique une créature si puissante qu’elle lui échappe pour donner libre cours à sa fureur.

Dans la tragédie centrafricaine, il y a une autre créature, plus belle celle-la, surtout du temps de sa splendeur, pendant la deuxième transition. Elle était venue, elle avait régné, elle était partie, avec bien arrimée sur le dos une affaire de don, qui continue de faire jaser. L’avez-vous reconnue, chers lecteurs ? Si non, je peux affiner le portrait ou préciser tout simplement qu’elle est l’unique femme du quarteron de phallocrates incompétents qui se sont succédé à la tête du pays. On s’attendait donc logiquement à ce qu’elle inaugure une ère de nouvelle gouvernance, en combattant sans concession la concussion et le népotisme. Or il n’en a rien été : le livre de Mboli-Goumba fourmille d’exemples de népotisme. Il donne même un deuxième exemple de concussion, que je ne connaissais pas, et qui fait du don angolais le sommet de l’iceberg. On peut donc inférer, de ces faits, que cette créature a aussi échappé à son créateur. Mais alors, me demanderez-vous, chers lecteurs, qui est ce créateur. Selon Mboli-Goumba, il s’agit de Laurent Fabius et de Yamina Benguigui. Nous retrouvons donc à la fin de notre propos l’omnipotent personnage X, dont je vous ai parlé, un personnage composite comme vous le constatez.

Un écrivain centrafricain s’était un jour demandé pourquoi ses compatriotes ne lisaient pas ses romans. C’est probablement parce que la réalité, dans son pays, dépasse la fiction.

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