Daech étend sa toile en Afrique

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Daech étend sa toile en Afrique
Daech étend sa toile en Afrique

Jules Crétois

Africa-Press – CentrAfricaine. L’attentat du 22 mars dernier à Moscou a rappelé au monde que l’État islamique existe toujours. Et il ne fait aucun doute que l’organisation terroriste compte poursuivre son déploiement en Afrique. Son but: coordonner l’action de groupes locaux à l’échelle de régions, qu’elle considère comme ses « wilayas extérieures ».

Assassinats de fidèles chrétiens, menaces sur des travailleurs chinois du secteur minier… Depuis le début de cette année, la branche de l’organisation État islamique (EI, ou « Daech ») en République démocratique du Congo revendique régulièrement des attaques. Le 15 janvier, un engin explosif visant une église de Kasindi, dans le Kivu, tuait plus de dix personnes.

Au niveau international, l’attentat perpétré à Moscou le 22 mars dans une salle de spectacle et revendiqué par l’État islamique-Khorasan, filiale afghane de Daech – dont le bilan est de près de 140 morts et 200 blessés – a rappelé durement à tous que, malgré sa défaite dans l’espace syro-irakien en 2019 face à la coalition internationale, l’EI n’a pas disparu.

L’Asie centrale serait la nouvelle tête de pont de l’organisation. À l’époque du « califat » syro-irakien, Ouzbeks, Ouïghours, Tadjiks, Kazakhs, Kirghizes… formaient le gros du bataillon de Daech. C’est de ces réseaux qu’est venu l’attentat à Moscou.

De la Libye aux « provinces » africaines de l’EI

Depuis 2019, se pose aussi la question de la gravité de la menace en Afrique. Faut-il s’inquiéter du risque de formation d’un « épicentre du jihad mondial » en Afrique, pour reprendre les termes d’un directeur adjoint de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) française, cité par l’hebdomadaire Le Canard enchaîné début d’avril ?

Le Conseil de sécurité des Nations unies commande des rapports réguliers sur « la menace posée par Daech contre la paix et la sécurité internationales ». Le dernier en date, publié en janvier 2024, s’inquiète des dynamiques de Daech sur le continent.

Du temps d’Abou Bakr al-Baghdadi, « calife » de l’EI jusqu’à sa mort en 2019, c’était la Libye, qui, en Afrique, concentrait les attentions de l’état-major terroriste. Les Libyens étaient d’ailleurs nombreux à avoir rejoint le califat syro-irakien. En 2015, la franchise libyenne de l’EI était même parvenue à créer un embryon d’État à Syrte, sur la côte méditerranéenne.

Mais la branche libyenne de l’EI a connu des revers. Et depuis, la menace a migré vers le sud. Le groupe terroriste s’est répandu dans différentes régions du Sahel, aux alentours du lac Tchad, sur la côte du Mozambique, dans l’Est de la RDC… Des militants ont quitté le giron d’Al-Qaïda, des guérillas locales ont prêté allégeance, et l’EI a ainsi formé des « wilayas » locales – les « provinces extérieures de Daech » -, dont la mission est d’étendre les activités de l’organisation, en particulier au Sahel, dans la zone des trois frontières (entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger).

Avec plusieurs milliers d’hommes, c’est la « province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO ou ISWAP, pour Islamic State-West Africa Province), ou « wilaya du Soudan occidental », qui semble la mieux organisée et qui fait le plus de dégats. Dans le nord-est du Nigeria, dans la région de Borno, le groupe, qui avait reçu des fonds du Moyen-Orient à sa formation en 2015, s’implante durablement sur de petits espaces. Et, par la violence, il s’invite jusque dans le centre du pays: dans l’État de Kogi, une voiture piégée avait explosée à la fin de 2022, quelques heures seulement avant le passage du président Muhammadu Buhari.

De l’allégeance théorique à l’allégeance réelle

On s’interroge sur les liens entretenus entre la direction de l’organisation et ses groupes affiliés sur le continent. Les « allégeances » politico-religieuses par des jihadistes africains sont-elles formelles ? Ou traduisent-elles des relations réelles ?

Vincent Foucher, analyste principal pour l’Afrique de l’Ouest à l’International Crisis Group (ICG), observe « un resserrement des liens entre l’EIAO et la direction de Daech ». « On passe peut-être de l’allégeance théorique à l’alliance réelle », analyse-t-il. Le chef de l’État islamique en Afrique de l’Ouest aurait même récemment gagné une place au sein de la choura – le conseil interne – de l’EI. « Dans le Sahel, des rumeurs disent que la direction de l’EI se serait invitée dans le processus de sélection d’Abu al-Bara al-Sahraoui comme chef. Ce qui est certain, c’est que l’on retrouve des correspondances entre les jihadistes locaux et l’état-major de l’organisation », explique Ibrahim Yahaya Ibrahim, de l’International Crisis Group. Des correspondances et, parfois aussi, des récriminations, dans un sens ou un autre.

Autant de signes qui montrent que l’Afrique compte dans les esprits de l’état-major de l’EI et vient contredire certains discours décrivant le continent comme un espace de second intérêt pour l’organisation. « Le média de propagande de l’EI, Al-Naba, répercute beaucoup les actions menées au Sahel. Pour ce qui est du récit global, l’Afrique est en effet importante pour Daech », souligne Ibrahim Yahaya Ibrahim.

Gestion régionale des flux financiers et des capacités opérationnelles

L’EI est dotée d’un « directorat des provinces », chargé de coordonner revenus, flux financiers et capacités opérationnelles à une échelle régionale. Sur le continent, des hommes pilotent des bureaux régionaux, comme ce fut le cas de Bilal el-Soudani (tué par une opération américaine en janvier 2023 en Somalie), qui supervisait les activités de l’organisation au Mozambique et en RDC. En Afrique de l’Ouest, un bureau dénommé Al-Furqan plancherait sur une meilleure coopération entre les groupes du Sahel et du Nigeria.

Cette coordination croissante entre les différents groupes à travers le continent inquiète les États. Regio Conrado enseigne à l’université de Maputo, au Mozambique, et travaille sur l’insurrection jihadiste qui enflamme la côte de la province de Cabo Delgado depuis 2017. « En 2019, Ahlu Sunna Wal-Jamaa, le groupe jihadiste local, a prêté allégeance à Daech. Il n’y a pas eu de transferts d’hommes depuis le Moyen-Orient, ou très peu, explique-t-il. En revanche, cela a accéléré la coopération avec les partisans de l’EI en Somalie et les Forces démocratiques alliées, l’antenne en RD Congo. Il y a eu des entraînements communs, des mouvements humains et matériels… »

L’EI se nourrit des fractures communautaires

« Les groupes affiliés à Daech en Afrique essaient, même quand il s’agit de quelques villages, de jeter les bases de ce qui peut ressembler à une petite administration », souligne Heni Nsaiba, chercheur à Acled (Armed Conflict Location & Event Data Project), un groupe de surveillance de crise basé aux États-Unis. En échange de la promesse de services, comme celui de rendre la justice ou une offre de soins, les partisans de l’EI s’imposent dans les économies locales. Aux alentours du lac Tchad, au nord du Nigeria, ils prélèvent des taxes sur les caisses de poissons ou sur le bétail et délivrent des permis de pêche. « C’est aussi l’approche de l’EI dans le Sahel, dans la région des trois frontières”, explique Heni Nsaiba.

Ces implantations de groupes terroristes se soldent souvent par des déplacements de populations. C’est le cas dans le Sinaï, au Burkina Faso… Des déplacements parfois massifs. « Au Mozambique, en quelques années, ce sont 800 000 personnes qui ont dû migrer du fait de l’insurrection », précise Regio Conrado.

Du point de vue de l’organisation islamiste, ces crises en cascade participent d’un cercle vertueux. Daech se nourrit des fractures communautaires ou régionales et exacerbe les tensions. À certains endroits ou à certaines périodes, le groupe tâche de ne pas s’en prendre trop violemment aux musulmans pour mieux s’implanter. Mais la violence contre les chrétiens est devenue la règle, en particulier en RD Congo et au Nigeria.

Par ailleurs, outre qu’elle chamboule les activités économiques traditionnelles, l’arrivée des groupes terroristes freine aussi des projets d’ampleur. Le pétrolier Total a ainsi interrompu un temps ses activités dans la région du Cabo Delgado, au Mozambique.

Une menace locale et globale

Les analystes interrogés par Jeune Afrique sont pondérés. Sur le continent, Daech connaît même localement quelques reflux. C’est le cas de l’insurrection mozambicaine, contenue depuis 2022. « Mais il faut se rappeler à quel prix, souligne Regio Conrado. Notamment une coalition militaire régionale, l’envoi de milliers d’hommes par le Rwanda et l’Afrique du sud… »

Mais le constat est pourtant là. Depuis 2019 et l’effondrement du califat levantin autoproclamé, les antennes de l’EI sur le continent se maintiennent et gagnent du terrain. Et les États n’ont pas la main pour enrayer toutes les dynamiques qui permettent aux terroristes d’accroître leur menace.

Depuis des mois, les sécuritaires de la zone sahélienne tirent ainsi la sonnette d’alarme à la vue d’une accalmie entre Daech et Al-Qaïda dans la région. Jusqu’à présent, la progression des deux groupes avait été freinée du fait de leur rivalité. Un nouveau chapitre de l’expansion du jihadisme s’est aussi ouvert avec l’implantation de groupes liés à Al Qaïda dans les pays côtiers du golfe de Guinée.

Le Bénin, notamment, est confronté depuis environ deux ans la réalité de la menace du terrorisme islamiste. Les jihadistes sont cependant encore loin de s’épanouir librement dans la sous-région, où ils craignent les capacités militaires de certains pays, comme le Ghana. « Il faut aussi souligner à quel point les sécuritaires béninois ont gagné en compétence rapidement », souligne Mathias Khalfaoui, consultant indépendant.

Mais la prospérité attire les jihadistes. Et Daech rêve de mettre un pied dans la sous-région, à la faveur d’un rapprochement entre ses branches au Mali et au nord du Nigeria. « Ce qui est difficile, c’est de répondre aux dynamiques de recrutement par Daech, rappelle Regio Conrado. Au Mozambique, le rigorisme religieux n’était pas de mise. Au contraire, les populations ont souvent rejeté le discours jihadiste. Mais la colère et la méfiance à l’égard des autorités ou des grands projets étrangers, ont permis aux terroristes d’adopter un discours politique sur la corruption des élites qui lui, a parfois trouvé de l’écho… »

Source: JeuneAfrique

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