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L’interview de Laurent Gomina Pampali sur la radio Ndèkè-Luka concernant le fonctionnement des assemblées monocolores dessine un portrait exact qui semble calqué sur la réalité politique centrafricaine observée depuis 2016 avec le dictateur de Bangui, Faustin-Archange Touadera.
Ce philosophe et ancien député ne cache rien des mécanismes qui transforment une assemblée en chambre d’enregistrement. Il explique comment l’argent circule pour acheter les consciences, comment les promesses de soutien financier font basculer les élus d’un camp à l’autre. Ces pratiques qu’il décrit avec précision correspondent exactement à ce que vit le pays depuis plusieurs années maintenant.
Son récit commence par rappeler ce qui s’est produit lors de l’élection présidentielle de 2016 avec l’élection contesté de Faustin-Archange Touadera. Le nouveau président, étant candidat indépendant à la présidentielle, arrive au pouvoir sans aucun député de son camp à l’Assemblée nationale. Il se retrouve donc avec un parlement élu sur des listes de partis divers, une situation qui aurait pu garantir un véritable pluralisme si les choses avaient suivi leur cours normal.
Mais très vite, selon les mécanismes décrits par Gomina Pampali, le chef de l’État comprend qu’il doit contrôler cette institution pour gouverner selon sa volonté. C’est alors que débute une campagne d’achat massif des consciences parlementaires, utilisant des ressources financières considérables mises au service de cette stratégie de contrôle total.
Un par un, les députés élus sous d’autres étiquettes rejoignent la majorité présidentielle, exactement comme l’explique l’invité. Les sommes proposées dépassent tout ce que ces élus pouvaient espérer gagner par leur travail parlementaire. Face à de tels montants dans un pays rongé par la pauvreté, peu résistent aux tentations financières qui leur sont offertes.
Cette première phase de corruption généralisée permet de transformer progressivement une assemblée multipartite en parlement monocolore. Les députés gardent formellement leur appartenance à des formations diverses, mais dans les faits, ils votent tous dans le même sens. Gomina Pampali décrit exactement ce processus quand il évoque les élus qui se taisent comme des carpes après avoir touché de l’argent.
La situation empire encore lors des élections législatives de décembre 2020, confirmant les dérives annoncées par l’ancien parlementaire. Cette fois, le parti présidentiel et les formations satellites du pouvoir raflent la quasi-totalité des sièges disponibles. Le scrutin se déroule dans des conditions contestées, mais le résultat est sans appel pour l’opposition qui disparaît presque complètement de l’hémicycle.
Depuis cette date, le pays vit sous un régime de parti unique de fait, même si quelques formations d’opposition subsistent sur le papier. Leur poids à l’Assemblée nationale reste dérisoire et leur capacité d’action quasi nulle. Les vrais débats ont disparu, les questions au gouvernement deviennent des exercices de complaisance, les commissions d’enquête n’aboutissent jamais à rien de concret.
L’ironie de cette situation mérite qu’on s’y attarde longuement, car elle révèle quelque chose de profondément dérangeant. Gomina Pampali a servi le Rassemblement démocratique centrafricain entre 1987 et 1992, un parti unique assumé. Pourtant, il affirme que ce parlement d’alors accomplissait mieux son travail de contrôle que l’assemblée actuelle malgré son origine autoritaire.
Selon lui, les députés de cette époque faisaient trembler le gouvernement par la qualité de leurs questions et l’exigence de leurs débats. Cette nostalgie peut sembler étrange venant d’un homme qui défend aujourd’hui le pluralisme démocratique. Mais elle devient compréhensible quand on examine le fonctionnement de l’Assemblée nationale ces dernières années sous le régime en place.
Les députés actuels ne posent jamais de questions embarrassantes, n’enquêtent jamais sur les scandales, ne critiquent jamais les politiques gouvernementales. Leur seule fonction consiste à applaudir et voter oui sans jamais remettre en question les décisions prises. Cette réalité correspond parfaitement à la description que fait Gomina Pampali d’un parlement vidé de sa substance et de son rôle constitutionnel.
Le régime actuel multiplie pourtant les discours sur le renforcement de la démocratie, comme s’il cherchait à masquer cette réalité. Les communiqués officiels regorgent de références aux valeurs républicaines et à l’État de droit. Le président lui-même ne cesse de vanter les avancées démocratiques du pays lors de ses allocutions, créant un décalage saisissant avec la réalité vécue.
Ces belles paroles masquent une réalité beaucoup moins reluisante que Gomina Pampali décrit sans détour dans son analyse. La corruption parlementaire qu’il évoque fonctionne selon un schéma bien connudepuis 2016. Des élus arrivent à l’Assemblée avec l’étiquette de partis différents, donnant l’illusion d’un pluralisme vivant aux observateurs extérieurs.
Puis les tractations commencent en coulisse, comme l’explique précisément l’ancien député dans son témoignage. On propose aux parlementaires cinq millions, dix millions, quinze millions de francs CFA pour rejoindre la majorité présidentielle. Ces montants astronomiques dans le contexte centrafricain suffisent à faire basculer la plupart des élus qui oublient rapidement leurs engagements initiaux.
Cette méthode permet d’afficher formellement un parlement multipartite tout en contrôlant réellement tous les votes importants. Les observateurs étrangers peuvent noter la présence de plusieurs formations politiques dans l’hémicycle. Mais les projets de loi passent sans discussion véritable, les questions au gouvernement perdent toute substance, les commissions parlementaires travaillent dans le vide absolu.
Gomina Pampali insiste sur un point capital que beaucoup oublient ou feignent d’ignorer dans le débat public actuel. La démocratie se nourrit de confrontation d’idées, de débats contradictoires, de polémiques même constructives. Un régime où tout le monde pense pareil, où personne ne contredit le président, où les députés applaudissent chaque initiative gouvernementale n’a rien de démocratique.
L’unanimisme qu’il dénonce tue la pensée et l’innovation politique, transformant le parlement en simple outil de validation. Son analyse met le doigt sur une vérité dérangeante pour le pouvoir en place. Le parlement monocolore de Kolingba, malgré son origine autoritaire, fonctionnait mieux que l’assemblée prétendument pluraliste d’aujourd’hui selon son témoignage direct.
Les députés d’alors, même investis par un parti unique, gardaient leur liberté de parole et leur capacité d’investigation réelle. Ceux d’aujourd’hui, bien que venus d’horizons divers en 2016, ont renoncé à leur mission de contrôle. Cette comparaison dérange parce qu’elle dévoile le mensonge du discours officiel depuis neuf ans maintenant.
Le régime se présente comme un champion de la démocratie alors qu’il a instauré une dictature plus efficace que celle du parti unique. Au moins Kolingba assumait le caractère monolithique de son système politique. Le pouvoir actuel, lui, organise une mise en scène démocratique tout en muselant plus efficacement encore les voix dissidentes par l’argent.
Les méthodes ont changé mais le résultat reste identique, voire pire selon l’analyse livrée par Gomina Pampali. Plutôt que d’interdire formellement les partis d’opposition, on les vide de leur substance en achetant leurs représentants dès 2016. Plutôt que de censurer ouvertement les débats parlementaires, on s’assure que personne n’ait envie de débattre vraiment par des moyens financiers.
Le contrôle s’exerce de manière plus subtile mais tout aussi totale sur l’ensemble de l’institution parlementaire. L’évolution entre 2016 et 2025 montre une progression inquiétante vers le verrouillage complet des institutions. La première mandature présidentielle reposait encore sur l’achat des députés élus sous d’autres bannières, créant au moins une apparence de pluralisme initial.
La deuxième, depuis 2020, s’appuie sur un parlement acquis dès le départ grâce au contrôle du processus électoral. Les prochaines élections risquent de consacrer définitivement ce système de parti unique déguisé. Gomina Pampali évoque également la dimension internationale de ce phénomène qu’il a observé dans d’autres contextes similaires au fil de sa carrière.
Les pays pauvres, dit-il, sont plus vulnérables à ces dérives parce que l’argent y a plus de poids. La Centrafrique cumule la pauvreté économique et la pauvreté intellectuelle en matière de culture politique. Cette double faiblesse facilite la manipulation des consciences et la corruption des institutions depuis 2016, rendant le système particulièrement efficace.
L’ancien député termine son intervention en appelant à une éthique parlementaire que les pays anglo-saxons ont développée au fil du temps. Il souhaite que les futurs élus pensent moins à leur enrichissement personnel et davantage à leur mission au service du peuple. Ce vœu pieux restera lettre morte tant que le système récompensera la soumission et punira l’indépendance d’esprit comme il le fait actuellement.
La révélation la plus accablante de cette interview tient en quelques mots qui résonnent comme un verdict sans appel. Un homme qui a servi une dictature avoue que celle-ci respectait mieux certains principes démocratiques que le régime actuel qui prétend incarner la démocratie. Laurent Gomina Pampali, par son témoignage, démontre que le pays vit sous un parti unique depuis 2016, d’abord masqué par la corruption généralisée, puis assumé depuis 2020
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