Africa-Press – CentrAfricaine. L’affaire Armel Sayo, l’ancien ministre centrafricain de la jeunesse et des sports expose au grand jour les contradictions d’un régime pratiquant une justice à géométrie variable.
L’arrestation d’Armel Sayo au Cameroun en janvier 2025 et son extradition vers Bangui en mai ont placé cette figure politico-militaire au centre d’une polémique qui dépasse son cas personnel. Ancien ministre de la Jeunesse et des Sports puis des Réformes de l’État, ce chef rebelle devenu fondateur de la Coalition militaire pour le salut du peuple et de redressement incarne les zones d’ombre d’un système judiciaire centrafricain qui a pour seul objectif de servir les intérêts du pouvoir plutôt que la justice.
Depuis son extraction de sa cellule de la prison militaire de haute sécurité du Camp de Roux le 7 janvier et sa disparition dans la nuit du 7 au 8 janvier, ni sa famille ni son avocat n’ont pu voir Armel Sayo. Selon plusieurs sources concordantes et fiables interrogées par la rédaction du CNC, il a été enlevé par les mercenaires russes présentes sur le territoire centrafricain depuis 2018. Cette opacité contraste violemment avec le traitement accordé à d’autres chefs rebelles comme Ali Darassa de l’UPC et Sembé Bobo du 3R, bénéficiaires d’un accord politique négocié et accueillis avec tous les égards à Bangui.
L’émission Patara sur la radio Ndékè Luka dévoile ces incohérences lors d’un débat entre Fidèle Gouandjika, ministre-conseiller spécial du président Touadéra, Hugo Francis-Mongombé, vice-président du parti ITA, et Dieudonné Ngoumbango de la plateforme des partis centristes. Leurs échanges ont révélé un fossé béant entre les déclarations officielles et la réalité du traitement judiciaire.
Les autorités judiciaires, par la voix du procureur Guy Damanguere et du porte-parole du gouvernement Maxime Balalou, maintient que Armel Sayo est “bien vivant” et fait l’objet d’une “nouvelles charges” basées sur des documents trouvés sur son téléphone. Pourtant, aucune preuve réelle de sa vie n’a été fournie depuis son enlèvement par les mercenaires russes du groupe Wagner dans la nuit du 7 au 8 janvier, alimentant les spéculations sur son sort réel. Des images choquantes diffusées sur les réseaux sociaux montrent un homme ressemblant à Sayo baignant dans son sang, provoquant les craintes d’une exécution extrajudiciaire.
Hugo Francis-Mongombé a dénoncé cette situation lors de l’émission Patara: “Ce qui choque les Centrafricains, c’est que c’est une question de droit. Laissez son avocat, ça ne se négocie pas, son avocat va le voir, sa famille va le voir. C’est tout. C’est ce que les Centrafricains veulent”. Il souligne que la procédure pénale exige l’accès d’un détenu à son conseil et à sa famille, principe fondamental violé dans le cas de Sayo.
Face à ces critiques, Fidèle Gouandjika tente de justifier la position gouvernementale: “Armel Sayo, le gouvernement l’a dit si bien qu’Armel Sayo est vivant. Le procureur de la République a dit qu’il est vivant. On s’arrête là, c’est tout”. Cette déclaration, dénuée de preuves concrètes depuis l’intervention des forces russes, n’apaise pas les doutes sur la transparence du régime.
Le contraste avec le traitement d’Ali Darassa et a Sembé Bobo, leaders des groupes armés 3R et UPC, frappe par son évidence. Ces chefs rebelles, accusés de graves violations des droits humains, ont bénéficié d’un accueil privilégié dans le cadre de l’accord politique signé à N’Djamena. Cet accord prévoit leur intégration dans le gouvernement et les forces armées sans poursuites judiciaires.
Dieudonné Ngoumbango a exprimé son indignation: “On n’a pas besoin de faire deux poids deux mesures. On n’a pas besoin de traiter, prendre Sayo, mettre en prison, avec ses frères et sœurs et pendant que ces bandits, ces voyous, qui sont Ali Darassa et Bobo se promenaient tranquillement, venir faire leur promenade de santé et être bien logés, bien nourris et repartir bonnement. Ça nous fait vraiment grincer les dents.”
Fidèle Gouandjika tente d’expliquer cette différence: “Ali Darassa et Bobo, ils se sont repentis, ils sont venus demander au peuple centrafricain, ils veulent rentrer dans la République, alors que Sayo, lui, il est revenu pour tuer le peuple centrafricain et déstabiliser le régime”. Cette justification peine à convaincre face aux accusations floues portées contre Sayo, qui n’ont pas fait l’objet d’un procès public avant son enlèvement par les forces russes.
La nationalité étrangère de Darassa et Bobo soulève des questions supplémentaires sur la souveraineté centrafricaine. Dieudonné Ngoubango dénonce l’intégration de chefs rebelles étrangers dans les institutions: “Tous ceux qu’on nous amène, soit disant, des rebelles qui faisaient partie des Trois Airs et autres, c’est des étrangers, allez leur poser la question, parlez leur sango correctement, posez leur la question s’ils parlent vraiment sango. C’est ça le problème“.
Cette intégration d’éléments étrangers, contrastée avec la disparition d’un Centrafricain ayant occupé des fonctions ministérielles après son enlèvement par des forces étrangères, alimente l’accusation d’un régime qui protège ses alliés tout en livrant ses adversaires.
Mongombé accuse directement le régime de comportement d’État voyou: “Ce qui choque les Centrafricains, c’est qu’on se comporte comme un État voyou. Monsieur Fidèle Gouandjika , c’est que nous sommes régis par la constitution, nous avons souscrit aux traités internationaux, nous avons un code pénal, nous avons un code de procédure pénale“. Il pointe l’incapacité du gouvernement à respecter les droits fondamentaux des détenus et compare le cas de Sayo à celui de Charles Massy, autre figure disparue.
Dieudonné Ngoumbango va plus loin en qualifiant l’État de “failli”: “Notre État est incapable, c’est un État failli, un État qui n’a pas la possibilité de défendre son territoire, un État qui a fait venir des Rwandais, des Russes, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à contrôler la totalité du territoire, est obligé d’aller négocier avec des rebelles“. Cette critique englobe l’ensemble de la gouvernance, accusée de céder aux pressions étrangères et de privilégier des accords opportunistes au détriment de la justice.
L’opacité entourant le sort de Sayo depuis son enlèvement par les forces russes a provoqué des réactions internationales. Sa famille, notamment sa mère Angeline Mougnan depuis Paris, réclame “vérité et justice”. Son frère Théodore Sayo exige des preuves de vie ou la restitution du corps. La double nationalité franco-centrafricaine de Sayo a attiré l’attention de la France, l’ambassadeur Bruno Foucher affirmant que le président Touadéra lui a personnellement assuré que Sayo est vivant.
L’affaire Armel Sayo transcende le simple cas judiciaire pour exposer les dysfonctionnements d’un régime pratiquant une justice sélective. Les incohérences gouvernementales, l’absence de transparence depuis l’enlèvement par les forces russes et le contraste avec le traitement des autres chefs rebelles dessinent un système où la justice est subordonnée aux intérêts politiques. Comme l’a souligné Hugo Francis-Mongombé, “les Centrafricains doutent parce que le gouvernement en place nous met dans le doute”.
À l’approche des élections de 2025, cette affaire risque de catalyser la contestation populaire dans un pays où la confiance envers les institutions s’effrite. Entre transparence judiciaire et maintien d’un pouvoir autoritaire livrant ses opposants aux forces étrangères, le régime de Touadéra fait face à un choix qui déterminera son avenir politique et celui de la République centrafricaine.
Source: Corbeau News Centrafrique
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